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CHAPITRE DEUXIÈME La philosophie grecque

Les Grecs se laissaient attirer tout entiers au dehors par la nature ; ils en étaient épris. La beauté des formes et des couleurs les séduisait. Ils étaient insatiables de voir, comme les enfants. Voir leur apparaissait comme le plaisir idéal, le plaisir qui ne s'épuise pas et dont on ne se lasse pas parce qu'il ne correspond directement à aucun besoin. Les premiers parmi eux qui se mirent à penser ne se demandèrent point : que suis-je? mais ils se demandèrent : que sont les choses et de quoi sont-elles faites? Socrate, en prenant pour devise : « Connais-toi toi-même » , introduit la préoccupation morale dans la philosophie grecque. Mais nous ne saurions trop remarquer qu'au lieu de chercher, comme nous en sommes venus à le faire du point de vue chrétien, à résoudre le problème du monde en résolvant le problème de la vie, elle n'en continue pas

moins de chercher à résoudre le problème de la vie en résolvant le problème du monde ; elle veut toujours répondre directement à cette question : comment et de quoi sont faites les choses ? Il ne s'agit toujours pour elle que de les penser. Sa morale n'est pas seulement une conséquence de sa métaphysique, elle n'en est qu'un aspect. Le mal n'est rien de plus que l'ignorance ; le bien rien de plus que la vérité, et la vérité rien de plus, mais aussi rien de moins, que la représentation adéquate des choses. Penser est donc tout, parce que penser c'est encore voir et voir par excellence, et que le bonheur qui s'y ajoute est pur de tout mélange, sans rapport avec les besoins de la vie sensible.

Mais comment arriver à penser le monde, le monde qui étale sa réalité en multiplicité infinie dans l'espace et en mobilité sans arrêt dans le temps ? La question étant ainsi posée, il y en eut bien qui dirent que c'était impossible : ce furent les sceptiques. Mais les sceptiques ne l'emportèrent pas. Et nous voyons alors le

génie de l'abstraction qui caractérise les Grecs produire tous ses fruits. C'est l'abstraction qui est pour eux l'instrument de vérité et l'instrument de salut. Sans doute ils en font autre chose que ce qu'elle est ; autrement ils ne s'en contenteraient pas. Néanmoins en se trompant sur sa portée ils n'en changent pas la nature. Pour penser le monde, à la réalité des choses ou des êtres individuels qui ne peut être appréhendée par l'esprit parce qu'elle est incessamment fuyante et infiniment multipliée, ils substituent donc par abstraction les idées des choses et des êtres. Ainsi naquit ce qu'on, a appelé la philosophie des concepts. Quel que soit le rapport qu'ils imaginent entre les idées et la réalité, entre le monde intelligible de la pensée et le monde sensible de l'expérience, et si opposés par exemple que soient sur ce point Aristote et Platon, c'est toujours le même service qu'ils demandent aux idées. Par elles dans le multiple ils trouvent l'un et dans le mobile ils trouvent le stable à quoi leur esprit peut se prendre et se fixer. Ils idéalisent donc la nature pour la considérer sub specie seternitatis, afin qu'elle ne leur échappe plus.

16 RIÊALISME CHRÉTIEN ET IDEALISME GREC

Au-dessus de la réalité de l'expérience, formant avec elle un dualisme irréductible, c'est un autre monde qu'ils conçoivent, un monde d'idées où l'universel seul a droit de cité, parce que l'universel seul, pouvant être pensé, est objet de science ; un monde où l'esprit par la dialectique se meut comme dans son domaine propre. Car les idées, tout en étant chacune en elle-même quelque chose de complet et de défini, sont reliées les unes aux autres par des rapports logiques ; elles participent les unes aux autres par identification partielle et elles se hiérarchisent aussi en s'unifîant dans une idée suprême qui les enveloppe toutes. Cette idée suprême est l'idée de Dieu. Dieu n'est rien de plus par conséquent que la pensée de toute pensée, vo/jo-ew? vôv/criç, une sorte d'idée des idées. On peut donc dire dans toute la force du terme que la philosophie grecque est un Idéalisme.

Mais par sa prétention à saisir directement dans les idées et rien qu'en pensant un objet en soi, éternel et immuable, elle est aussi un objectivisme naïf. Nous entendons par là qu'au lieu de prendre les idées pour ce qu'elles sont,

elle en fait des absolus qu'elle circonscrit dans des concepts, en les supposant adéquatement connus, de telle sorte que l'esprit du sujet n'est rien de plus qu'un réceptacle transitoire du monde intelligible. Ses idées ne sont pas ses idées, mais les idées. Et les idées sont des essences éternelles dont il reçoit ses déterminations sans qu'il y mette rien de luimême.

Et en dernière analyse enfin il faut dire que la philosophie grecque est un rationalisme ou un intellectualisme. C'est parce que pour elle, au point de départ, il s'agit seulement de penser et de voir qu'elle aboutit à faire de la vérité un monde d'idées. Mais ce monde d'idées une fois conçu, comme des idées en effet ne peuvent être que pensées, il en résulte que la vertu et la sagesse ne consistent qu'à penser les idées. Par la dialectique on entre dans le monde intelligible ; et là est le salut. Si, comme le veut Platon, outre les rapports logiques des idées qui permettent de passer de l'une à l'autre, la dialectique suppose dans l'âme un désir, un amour qui cherche son objet, c'est un amour dont le seul résultat est de nous mettre en

face des idées pour les voir et les contempler. La pensée dans sa forme logique et abstraite est à la fois le principe, le moyen et la fm de la vie.

Quant à la réalité de l'expérience, composée de choses ou d'êtres individuels qui apparaissent et qui disparaissent, qui naissent et qui meurent, cette réalité dont nous faisons partie les uns et les autres, considérée dans sa fragmentation et dans son devenir, se trouve ainsi non pas expliquée, mais simplement, peut-on dire, laissée de côté. C'est l'infini dans le sens d'indéterminé, tô amipov, ce qui ne peut être pensé.

On n'a pas assez remarqué combien l'individuel embarrassait les philosophes grecs. C'est pour eux comme le scandale de la pensée ; et on sent qu'à leurs yeux il ne devrait pas exister. Que ce soit l'idée qui déchoie dans la matière ou la matière qui se revête de l'idée, c'est toujours la matière qui en est le principe, la matière dont on ne peut pas dire qu'elle est ni quelle n'est pas ; et dans un cas comme dans

l'autre, pour Aristote comme pour Platon, par l'infini de ses détails et par la fugitivité de son devenir l'individuel reste insaisissable pour l'esprit. Il n'y a science que de l'idée qui est universelle et qui, parce qu'elle échappe au temps et à l'espace, peut se définir. Il n*y a pas de science du particulier, de l'individuel. Le monde sensible est objet d'opinion ou de conjecture, mais non de certitude et d'affirmation.

Si par la dialectique on n'explique pas à proprement parler la réalité de l'expérience, c'est qu'aussi on n'y vise pas, parce que, au lieu de viser à vivre en elle, en tant qu'on pense, on vise à en sortir, à se mettre audessus, à la dominer ; non par ascétisme, mais au contraire pour en jouir librement par la contemplation des idées qu'on en tire, sans avoir à subir ses atteintes. C'est ce qui faisait dire à Platon : Fuyons de ce monde en l'autre.

Il en résulte que dans le déroulement des péripéties auxquelles sont soumis les choses et les êtres individuels, il apparaît que c'est le Destin aveugle qui règne. Ni l'histoire de l'humanité, ni la vie réelle des individus dans leurs conditions réelles d'existence ne sont éclairées

par les conquêtes de la dialectique. On naît, on vit, on s'agite, on souffre, on meurt au milieu d'accidents de toutes sortes ; et dans ce torrent d'événements il n'y a qu'une fatalité brutale qui précipite tout pêle-mêle, choses, hommes et dieux. Tout cela se passe dans l'ombre d'une nuit noire. Au-dessus, il est vrai, plane et brille le monde serein des idées. La sagesse que symbolise Minerve aux yeux clairs s'y réfugie par la contemplation. Mais ce n'est qu'un refuge transitoire ; et le sage dans son existence temporelle, comme Zeus lui-même, reste livré au destin.

On parle souvent de l'idéal des philosophes grecs. Mais il faut bien remarquer que c'est un idéal statique, simplement beau à voir. Il procure à ceux qui le voient une joie d'artiste, supérieure aux plaisirs des sens par sa délicatesse. A ce titre il exerce un attrait ; mais il ne crée pas d'obligation, puisqu'il est à voir et non à réaliser. Et ceux qui arrivent à le voir ne modifient point par là leur destinée finale pas plus que ceux qui n'y arrivent pas. C'est un surcroît, un luxe dont quelques privi-

légiés ornent momentanément leur vie et qui n'a pas d'autre conséquence.

Il n'agit pas, il ne travaille pas du dedans la réalité : il est, et rien de plus. Le devoir, au sens que nous donnons à ce mot, n'a pas de place ici. Sans doute les idées qui ont leur principe en Dieu et qui s'unifient en lui, fournissent à la matière ses formes pour lui permettre de se réaliser en Nature. Et en ce sens elles sont présentes à la nature ; mais la nature par ce qui reste en elle de matière, de puissance non informée, ne leur est pas présente ; et Aristote est amené à dire que Dieu ne la connaît pas, parce que pour lui la connaître ce serait participer à son imperfection.

Si donc le sage peut arriver à penser Dieu, ce n'est toujours que du dehors. Il ne le vit pas, il ne l'atteint pas en lui-même, il ne se fonde pas en lui. Par sa réalité individuelle il demeure toujours dans la matière, c'est-à-dire séparé de Dieu, il fait partie de ce monde inférieur où incessamment tout s'engendre et se corrompt. Car l'idée a beau informer la matière, la matière est irréductible à l'idée, et tout ce

qui y participe est irrémédiablement caduc comme elle.

Principe de la corruptibilité qui sévit dans la nature, elle est de la même façon principe de la corruptibilité qui sévit en nous. La connaissance intelligible qui constitue la sagesse est par rapport à la connaissance sensible ce que dans la nature l'idée est par rapport à la matière. Elle se réalise par l'intermédiaire de la connaissance sensible, elle est liée à elle et par conséquent elle en partage le sort. Par elle c'est bien la lumière de l'éternité qui éclaire le sage ; mais elle ne l'éclairé que pour un temps, comme ce n'est que pour un temps que la matière se revêt d'une forme déterminée. Et après cela le sage lui-même rentre dans la nuit d'où il était sorti.

Platon, chez qui l'élan intérieur dépasse toujours la pensée à laquelle il voudrait s'arrêter, hasarde une conjecture sur l'immortalité de l'âme. Mais il n'en parle que comme d'une espérance dont on peut s'enchanter : c'est un beau risque à courir que d'y croire. Et cette conjecture ou cette espérance ne saurait prendre rang parmi les affirmations de la science :

car il s'agit ici de 1 individu et de ce qui doit advenir de lui, et la science n'a pour objet que l'universel qui est et qui ne devient pas. Aussi est-elle indépendante de la théorie des idées et de la morale qui en découle. Aristote du reste s'en passe et il ne semble même pas s'en inquiéter. Quand Platon dit : Fuyons de ce monde en l'autre, il ne s'agit donc pas du tout d'un monde où l'on serait immortel, mais il s'agit du monde intelligible qui s'oppose au monde sensible, comme les réalités qu'illumine le soleil s'opposent aux ombres de la caverne.

Quand donc par la dialectique on s'est élevé du monde sensible au monde intelligible, on a fait ici-bas tout ce qu'on pouvait faire de mieux. Mais soit qu'aA'ec Platon on attribue aux idées une existence à part, soit qu'avec Aristote on les ramène à n'être rien de plus que les déterminations mêmes de la matière qui de la puissance passe à l'acte, on ne considère toujours ainsi la réalité que dans ses formes, c'est-à-dire d'un point de vue statique ; on ne

pense les idées que comme un monde idéal qui en lui-même reste toujours ce qu'il est indépendamment de ce qui se passe dans la réalité. — La logique d'Aristote en effet n'a de sens qu'à cette condition. — Et il apparaît ainsi que le procédé de la philosophie grecque est un artifice pour fixer ce qui par nature est toujours en mouvement et pour unifier ce qui est essentiellement multiple : car dans la réalité de l'expérience tout devient et rien n'est identique à rien. Elle se laisse prendre aux apparences ; elle est victime de son objectivisme naïf qui l'empêche de regarder en dedans et de voir les choses par le dedans. Elle se comporte comme ces curieux qui, en face d'un spectacle qui les enchante, s'empressent d'en saisir au passage une image qu'ils pourront conserver et grâce à laquelle, l'imagination aidant, ils en retrouveront et en prolongeront pour eux la beauté.

Sous prétexte de penser dans les choses ou par les choses ce qui est éternel, elle réduit la réalité aux proportions de son propre esprit; elle en retient ce qu'il lui plaît d'en retenir et elle l'enferme dans des concepts qu'elle définit

à sa mesure afin de pouvoir à son aise en faire le tour. Et s'il lui semble après cela qu'il n'y a plus de mystère et que tout est lumineux pour elle, c'est qu'en considérant ses idées comme choses faites elle n'y voit plus que ce qu'elle y a mis, sans songer à l'infini qui la déborde, Son monde d'idées n'est donc qu'une réalité appauvrie, prise à un moment donné sous un de ses aspects, vidée pour ainsi dire de son contenu et dont elle ne garde que le contour. Qu'est-ce, par exemple, que l'idée d'homme, dans sa fixité et sa détermination logiques, telle qu'un Aristote même a pu la concevoir, à côté d'un homme vivant, à côté de l'humanité réelle qui déroule dans l'histoire la trame si étrangement compliquée de son existence ?

Après avoir dégagé les idées par abstraction, la philosophie grecque les conçoit comme le principe des déterminations qui constituent dans leurs formes les êtres de la nature. Or sous ces formes il y a des vies où tout est mouvement et action, où, dans des oppositions

et des conflits réels qui se renouvellent sans cesse, se noue et se dénoue pour chacune le drame de sa destinée en même temps que le drame de la destinée du monde. Et à ce point de vue l'existence de chaque être, comme l'existence du monde, comme l'existence de l'humanité, constitue une série d'événements, une histoire oii tout devient et se transforme.

Mais cette manière d'envisager la réalité n^entre pas en ligne de compte dans la philosophie grecque. Elle s'en détourne de parti pris. Et quand nous disons qu'elle n'est pas une explication de la réalité, il faut l'entendre en ce sens qu'elle n'est ni une science des origines ni une science des fins. En s'attachant aux formes elle construit un idéal à contempler.

Mais d'où viennent les individus et où ils vont après avoir contemplé l'idéal, pourquoi ils naissent et pourquoi ils meurent, à quoi ils doivent aboutir en passant par la naissance, par la vie et par la mort, elle ne répond pas à ces questions et ne peut y répondre du point de vue où elle se place. C'est le mystère insondable du fond des choses, et elle s'en détourne. Si par elle on sort du temps, c'est seulement

par la pensée, ce n'est point par l'être et parla vie ; et on n'en sort que temporairement. La contemplation de l'idéal n'apporte point de changement dans la réalité sous-jacente de celui qui le contemple : il reste ce qu'il est. Et il continue d'être emporté dans un devenir indéfini sur une voie où ne brille aucune lumière.

En conséquence l'effort dialectique, qui ne vaut que pour le moment seulement où on l'accomplit, ne vaut aussi que pour celui qui l'accomplit. Quand en effet on prétend se contenter de penser, s'il semble qu'on ne demande rien aux autres, toujours est-il qu'on ne leur donne rien. On se comporte comme si personne n'était solidaire de personne, comme si les existences des uns ne se répercutaient pas dans les existences des autres. C'est qu'en fait aussi on considère tout du dehors. Et la doctrine qu'on élabore est directement non une théorie de la vie, mais une théorie des choses considérées d'un point de vue statique et objectif. C'est de connaître ainsi les choses qui

constitue la sagesse et qui est toute la théorie de la vie.

Aussi une des maximes les plus chères à la philosophie grecque c'est que le sage se suffît à lui-même. Et en effet peu importe ce qui s'est passé ou ce qui se passe, peu importe d'où viennent, ce que font et ce que deviennent les individus, peu importe les accidents de la vie et les événements de l'histoire, le monde est toujours là s offrant à la pensée ; et quiconque est capable de penser peut toujours en extraire les idées pour les contempler dans leur harmonie et dans leur beauté.

Par le fait même que la philosophie grecque est un rationalisme et un dogmatisme abstrait elle est donc encore un individualisme. Puisqu'il ne s'agit que de penser statiquement le monde, la pensée de chacun dans ces conditions ne date que de lui ; ou plutôt elle se pose en elle-même comme n'ayant pas de date et comme étant quelque chose de définitif et d'absolu qui ne relève de rien ni de personne. De telle sorte que si elle était vraiment ce qu'elle veut ' être et ce qu'elle se donne pour être, on pourrait sans doute la contredire, mais on ne

pourrait jamais la reprendre pour la développer, pour la faire se dépasser elle-même comme fait un germe vivant. Dès lors que quelqu'un en effet attribue à ses idées d'être ou de représenter adéquatement des essences éternelles, s'il en survient un autre qui ayant d'autres idées leur attribue le même caractère, il ne peut résulter de là qu'une éternelle et stérile éristique.

Il faut bien remarquer du reste que si la philosophie grecque a donné naissance à des écoles, elle n'a jamais été le principe d'une organisation sociale. Elle ne le pouvait pas, parce qu elle était par essence une superposition. La société où elle a fleuri reposait, comme toutes les sociétés, sur un fond de traditions religieuses et morales qui, quoi qu'il en faille penser d'autre part, n'avaient presque rien de commun avec elle K Et pratiquement ceux

1. On oublie presque toujours de faire cette distinction et on se représente l'état d'esprit général du monde grec à travers les philosophes. Rien n'est plus inexact. Entre les conceptions des philosophes et les conceptions traditionnelles il y avait aussi opposition. Et la pi-euve c'est que les philosophes eurent souvent à en souffrir.

Ernest Havet dans son livre : le Christianisme et ses ori-

REALISME CHRETIEN ET IDEALISME GREC

mêmes qui philosophaient n'échappaient pas à la nécessité de s'y alimenter pour vivre ou au moins d'en tenir compte.

Mais en tant que philosophes, à la façon dont ils concevaient la philosophie, ils se superposaient à cette société, de même qu'ils superposaient leur idéal à la réalité. Et cette superposition est tellement bien de toute façon ce qui les caractérise que, dans leurs rêves d'organisations politiques, nous les voyons combiner toutes choses pour instituer des séjours de loisir et de paix où les sages eussent toute facilité de penser à leur aise. Dans la cité essentiellement aristocratique des philosophes grecs il faut des artisans et des soldats et il faut des esclaves pour qu'au-dessus d'eux

g mes, met sur le même rang les doctrines philosophiques et les croyances populaires ; et c'est dans tout cela à la fois, pêle-mêle, qu'il cherche les éléments de la dogmatique et de la morale chrétiennes. Rien que par là il se montre extrêmement superficiel. Il se laisse prendre tout à fait inintelligemment — il faut bien le dire — à toutes les similitudes littérales. Le sens de la religion des Grecs et le sens de leur philosophie, aussi bien que le sens du christianisme, lui échappent également. Et comme il est surtout préoccupé de justifier son dogmatisme rationaliste, il insiste parfois avec tant de complaisance sur ce qu'il découvre de non chrétien et d'antireligieux qu'il semble presque toujours soutenir la thèse contraire à celle qu'il soudent.

et par eux, délivrés autant que possible du souci de vivre, quelques privilégiés puissent vaquer à la sagesse sans avoir à s'inquiéter ni d'eux-mêmes ni des autres. Et ceux-ci ont fait tout ce qu'ils pouvaient faire quand ils ont contemplé Tidéal.

Et ainsi il apparaît que toute cette sagesse consiste à penser le monde comme pour oublier de vivre, à s'enchanter de spéculations comme pour se soustraire au mystère poignant de l'existence et à la responsabilité que l'existence implique. Mais le mystère de l'existence et sa responsabilité sont toujours là ; et on a beau oublier de vivre, il faut vivre quand même et il faut aussi mourir. La philosophie grecque n'y remédie pas. Elle fait dans le temps un rêve d'éternité. Mais le temps l'emporte et son rêve avec elle, impuissante qu'elle est à se dérober à ses atteintes.

Et malgré tout elle garde le sentiment de cette impuissance et de cette fatalité. C'est la blessure, blessure vivifiante du reste, qu'elle porte au cœur. Et voilà pourquoi, à travers

même le sourire olympien des plus beaux jours de sa sérénité, on voit poindre en elle une tristesse. Et on pourrait y signaler comme des irruptions de pessimisme. C'est qu'en effet l'idéal a beau être fait d'essences éternelles, la vie n'en est pas moins fuyante ; et dans la manière même dont les sages se résignent, il n'est pas difficile de deviner une déception en même temps qu'une protestation secrète contre le sort.

Finalement même l'ombre qui vient d'en bas l'envahit de plus en plus, éclipsant pour ainsi dire son monde d'idées, au point que nous voyons les stoïciens, par exemple, n'avoir plus guère d'autre préoccupation que de prendre une attitude en face du destin.

Mais c'est là à proprement parler une préoccupation qui n'entre pas dans la philosophie grecque, — au moins dans celle qui s'est survécu à elle-même et qui a alimenté les spéculations des âges suivants ; — ou bien, si elle y entre, c'est comme un germe de mort pour ce qu'elle veut être, puisque c'en est la contradiction incessante ; et en même temps aussi comme un germe de vie pour ce qu'elle ne

songe pas encore à être et pour ce qu'elle a cependant besoin de devenir.

Nous ne nous dissimulons pas qu'on peut découvrir dans la philosophie grecque autre chose que ce que nous venons de dire. Nous rappellerons toutefois à cette occasion qu'il ne faut pas confondre avec elle les traditions populaires qu'on retrouve chez les poètes, les moralistes, les historiens, où la foule puisait ses idées directrices et qui inspiraient les institutions et les coutumes. Mais il n'en est pas moins vrai que nous avons négligé le caractère essentiellement moral et pratique qu'elle a pris, par exemple, avec les épicuriens et les stoïciens, en s'essayant à devenir directement une théorie de la vie au lieu de rester une théorie des choses.

Ce n'est pas du tout que nous en méconnaissions l'importance ; et ailleurs, d'un autre point de vue, nous aurons sans doute à y revenir pour en tirer parti. Seulement ce n'est pas sous cette forme, c'est sous la forme spéculative et doctrinale du platonisme et de l'aristoté-

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lisme, avec la logique qui y correspond, qu'elle a joué le rôle que tout le monde connaît.

Peut-être jugera-t-on que, même considérée dans ces limites, nous l'avons encore simplifiée à l'excès. C'était nécessaire pour en faire ressortir les caractères essentiels ; et d'autant plus que Tintellectualisme que nous avons signalé en elle doit nous servir par opposition à mettre en relief une autre conception et une autre méthode.

Ceci n'empêche pas que nous nous rendions compte, et nous tenons à le dire, que le mouvement de vie, que l'effort intérieur qui a donné naissance à la philosophie grecque est infiniment plus riche que les systèmes dans lesquels elle s'est exprimée. Et par cet effort, par les aspirations qui l'animaient, elle a dû être pratiquement, et sans aucun doute elle a été pour ceux-ci ou pour ceux-là, sinon l'équivalent au moins le succédané de quelque chose de meilleur qu'elle. Malgré sa prétention explicite à se poser dans l'absolu par elle-même et rien qu'en pensant, elle n'a jamais trouvé le repos, et aucun de ses sages n'est venu à bout de se suffire à lui-même.

Il faut sans aucun doute admettre qu'envisagée sous cet aspect elle a été plus qu'elle ne s'imaginait être. Mais c'est ce qu'elle s'imaginait être, ce qu'elle a voulu être, ce qu'elle a cru plus ou moins qu'elle était que nous avons cherché à montrer. Et présentement c'est ce que nous devions faire : car ce qu'on veut être est en un sens plus réel que ce qu'on est ; et c'est surtout par ce qu'elle a voulu être que la philosophie grecque est parvenue jusqu'à nous.

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