‹ Le réalisme chrétien et l'idealisme grecChapitre 10 sur 17 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Comment se concilient l'immutabilité et la mobilité dans le christianisme.

Ainsi se trouAe précisé pourquoi, s'il est illégitime de vouloir se suffire avec 1" histoire, il est non moins illégitime de vouloir s'en passer. Du point de vue de l'histoire tout est devenir et mobilité. C'est que pour ITiumanité comme pour les individus ce qui doit être n'est pas encore. II n'y a pas de moment du temps dans lequel nous puissions nous fixer. Nous sommes in via. Il faut que nous marchions. Mais dans ce devenir, le soutenant, le justifiant, l'expliquant, il y a un immuable qui en est à la fois le principe et la fin. Nous ne marchons qu'en nous appuyant sur lui.

Puisqu'il s'est opéré, et qu'en conséquence il continuera de s'opérer ce que beaucoup ne craignent pas d'appeler une évolution, — car on nous parle même de l'évolution du dogme, de ce qui en soi a toujours été regardé comme

REALISME CHRETIEN ET IDEALISME GREC

la chose stable par excellence, — il apparaît ainsi comment cette évolution se produit et de quelle manière il faut l'entendre K

Si nous considérons l'Église dans les organes qu'elle s'est donnés et dans la diversité de leur fonctionnement, nous voyons se manifester une « idée directrice » qui y a présidé en s'adaptant aux besoins essentiels et même aux besoins accidentels de l'humanité. Il y a en elle unité de vie -.

Si nous la considérons dans sa doctrine, à travers les développements qu'elle a reçus, nous voyons également se manifester la même

1. Il importe que ce mot ne donne pas le change à cause de l'usage qu'on en fait autour de nous. Grâce à l'évolution on a imaginé que le tout pouvait sortir de rien. Pour éviter d'admettre que Dieu crée le monde, on admet que c'est le monde, se développant par son effort propre, qui est en train de créer Dieu. On retourne les termes : au lieu de dire que Dieu est et que le monde se fait, on dit que le monde est et que Dieu se fait. Quand on se contente avec cela on n'est vraiment pas difficile. L'évolution est la loi de la vie, mais elle n'en est pas le facteur, le principe agissant. Et c'est en principe agissant qu'on la transforme par une colossale illusion.

2. On peut consulter à ce sujet Études d'histoire et de théologie positive, \>2iT Mgr Batilïol. Celivre nous fait assister, clairement et sans ambages, aux différents moments de l'évolution qui s'est produite sur certains points des plus importants, comme l'organisation de la Pénitence et de la Hiérarchie.

vérité ; non pas sans doute encore une fois une vérité abstraite dont les différents aspects se déduiraient les uns des autres, comme se déduisent les unes des autres les propriétés d'une notion géométrique, mais une vérité concrète d'amour infini qui se multiplie pour ainsi dire et se partage librement par des moyens divers.

L'évolution ne consiste jamais en ce qu'on invente de toutes pièces des vérités nouvelles. Dans l'ordre dogmatique de la vérité absolue il n'y a point de ces découvertes qu'un homme ou une époque puissent s'attribuer en propre. On amène à la lumière ce qui était dans la pénombre ; on trouve le mot qui exprime pour soi et pour les autres la pensée qui s'élaborait depuis longtemps dans les profondeurs de la vie ; on dévoile un aspect des questions qui avait été, non pas inaperçu, mais négligé, et qu'on fait surgir au premier plan. En général tout progrès spéculatif s'accomplit par une transposition des problèmes. Des vérités auxquelles nous avons d'égales raisons de tenir arrivent, quand nous les pressons, à nous apparaître comme formant des antinomies, parce que le biais sous lequel

nous les envisageons ne nous permet de les voir que d'une manière incomplète ; et dès lors nous sommes dans la nécessité de chercher un autre point de vue d'où elles se concilient. Mais ce point de vue était déjà pressenti dans le conflit même qui s'élevait entre elles et surtout dans le besoin de l'une et de l'autre qui empêchait de sacrifier l'une à l'autre. Aussi ce qui caractérise toute conception et toute méthode qu'on appelle nouvelles et que quelqu'un vient à bout de préciser pour lui-même et pour les autres, c'est qu'ensuite il a conscience, lorsqu'il y réfléchit, qu'elles étaient déjà en germe, et même ordinairement beaucoup plus qu'en germe, dans les efforts de pensée faits avant lui et autour de lui. Et c'est si vrai qu'au moins après coup il en trouve partout des traces qu'il s'étonne de n'avoir pas vues plus tôt.

Voilà comment, les témoignages du passé venant s'épanouir dans les témoignages du présent, la vérité du Christ grandit dans l'Église et par l'Église, comme elle grandit dans chaque individu qui la cherche, toujours ancienne et toujours nouvelle.

Et pour achever de caractériser nettement cette évolution nous ajouterons que pour être vécue et pensée par nous la vérité du Christ a dû d'abord être vécue et pensée par lui. Sans doute nous la faisons en nous ou, si l'on préfère, elle se fait en nous avec notre concours. En ce sens il est juste de dire que le Christ devient dans l'Église, que sa vérité s'y développe ; de même qu'il est encore juste de dire qu'il devient et que sa vérité se développe dans les individus. Mifii vivere Chris tas est, disait saint Paul. Mais le Christ ne devient ainsi dans l'Église et dans les individus que parce qu'il est d'abord en luimême. Et, à parler plus exactement, ce sont l'Église et les individus qui deviennent par lui et en lui. L'ÉsTlise et les individus vivent de la vérité du Christ. Ils ne font pas la vérité du Christ en soi. Pour en vivre ils la découvrent ; ce qui est vrai c'est qu'ils ne la découvrent qu'en la vivant. Cela suppose que la vérité du Christ est présente et agissante en eux. Mais il a fallu d'abord qu'elle fut présente et agissante en lui poar s'introduire par lui dans l'humanité.

Parce que les apôtres en vivant avec le Christ ne conçurent pas tout d'abord, ou ne la conçurent qu'en l'associant à des idées qui la rapetissaient ou même la dénaturaient, la vérité qu'ensuite ils devaient découvrir en lui, il en est qui ont semblé croire qu'il fallait admettre que le Christ avait commencé par cacher ou au moins par retenir systématiquement et artificiellement cette vérité. Et comme à la réflexion il répugne incontestablement de faire jouer au Christ un pareil jeu, de là est née l'opinion toute contraire d'un Christ qui, au lieu de dissimuler sa vérité ou de n'y pas faire participer les autres comme il l'aurait pu, l'avait lui-même ignorée ou du moins n'en avait eu qu'un sentiment vague et mal défini. Si bien qu'il n'aurait pas su et pensé de lui-même ce qu'ensuite on en a su et on en a pensé : sa vérité ne se serait fait jour qu'après coup dans l'Église. Ces deux opinions extrêmes sur le Christ, entre lesquelles on voudrait nous imposer de choisir, ne sont pas plus fondées l'une

que l'autre.

C'est en tant que Médiateur et Rédempteur,

dirons-nous d'abord, que le Christ est la vérité pour nous. Or, s'il n'aA^ait pas connu pleinement sa propre vérité sous ce rapport, il n'aurait pas pu remplir ce rôle de Médiateur et de Rédempteur. On comprend qu'un prophète ou un apôtre ne connaisse que d'une manière incomplète ou encore enveloppée la vérité qu'il annonce ou qu'il prêche. Mais le Christ est plus qu'un prophète et plus qu'un apôtre, puisqu'il est justement l'objet sur lequel porte le témoignage des prophètes et des apôtres. Il n'est pas seulement révélateur de vérité ; il est, ainsi que nous l'avons déjà dit, acteur de vie divine dans l'humanité. Et il faut ajouter qu'il devient en même temps acteur de vie humaine dans le sein de la divinité. 11 est donc le centre vers lequel converge le ciel et la terre et dans lequel s'accomplit ce qu'on peut appeler la jonction de l'homme et de Dieu.

Si le Christ en vivant et en mourant n'avait pas connu la vérité qu'il est pour nous, il eût été une victime inconsciente, et par conséquent stérile, d'un courroux exerçant sa vengeance au hasard. Ce qui fait l'efficacité de sa Passion, c'est qu'elle embrasse dans un même amour

Dieu et l'humanité tout entière ; c'est qu'elle est acceptée comme telle avec une obéissance consentie et voulue. Il n'a pas subi une destinée plus forte que lui. 11 a pris à sa charge, sachant ce qu'il faisait, toute l'humanité et toutes ses misères, l'humanité de chacun de nous et les misères de chacun de nous. C'est tout cela qui a constitué son agonie. C'est avec tout cela et pour tout cela qu'il a accompli son sacrifice qui est essentiellement un acte d'amour. Il n'est rédempteur de chacun de nous que parce qu'il a voulu l'être. Toute autre conception du Christ enlèverait à la foi même son objet. Si nous allons à lui c'est pour l'entendre nous dire, comme Pascal : telle goutte de sang je l'ai versée pour toi I

La Passion dans son fond est donc une action, l'action suprême du Christ qui, s'étant fait solidaire de l'humanité pour faire l'humanité solidaire de lui, retourne sciemment, volontairement, librement à son Père, et nous ouvre la voie, en passant par le renoncement et par la mort à la chair de péché dont il s'était revêtu et qui est notre chair de péché. Et la Passion est l'achèvement, le couronnement de

sa vie terrestre. Il se libère ainsi de la responsabilité qu'il a assumée. Et c'est en nous unissant à lui pour compléter en nous sa Passion, comme dit saint Paul, que nous nous

libérons avec lui.

Mais quelque lenteur que les disciples aient mise à reconnaître ce qu'il était, quelque lenteur que nous y mettions nous-mêmes encore après eux, si incomplets peut-être qu'aient toujours été et que seront toujours en ce monde les résultats obtenus dans cet ordre de choses, il faut dire, nous semble-t-il, que la vie du Christ a été employée tout entière d'une part à réaliser sa mission médiatrice et rédemptrice et d'autre part à en manifester et à en révéler la vérité. Et si du premier coup cette vérité n'a pas ébloui le monde, foudroyant en quelque sorte les esprits de sa clarté, on n'a pas plus le le droit d'en conclure que le Christ l'a retenue en lui artificiellement qu'on n'a le droit d'en conclure que lui-même ne la coanaissait pas. Pour raisonner ainsi les uns imaginent qu'il aurait pu et les autres qu'il aurait dû, à la manière d'un théologien, faire une théorie de lui-

même et, achevant en une fois pour l'humanité la science de ce qu'il était, fixer à tout jamais cette science dans un langage absolu et adéquat qui aurait valu également pour tous les temps, tous les lieux et tous les esprits ; de telle sorte qu'après lui il ne serait plus rien resté à comprendre ni rien à dire.

Si rempli que fut le Christ de sa propre vérité il ne pouvait pas, il ne devait pas procéder de cette façon. C'est qu'alors en effet il n'aurait plus eu rien d'humain en lui. Et, n'ayant plus en lui rien d'humain, ou bien il n'aurait rien laissé d'humain chez ceux qui l'entendaient, et sa divinité absorbant tout, se substituant à toute vie propre, à toute initiative de leur part, il n'y aurait plus eu en définitive d'humanité ; ou bien il les aurait pris tels qu'ils étaient, avec leurs préjugés et leurs ignorances, avec leur humanité réelle, pour leur exprimer sa vérité dans l'absolu, et par suite, cette vérité les dominant et leur restant étrangère et extérieure, non seulement ils n'eussent pas reconnu en lui le Dieu, mais ils n'eussent même pas reconnu l'homme ^.

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