‹ Le réalisme chrétien et l'idealisme grecChapitre 9 sur 17 · Il est vrai qu'en même temps on faisait appel à l'inspi · texte numérisé non relu

Il est vrai qu'en même temps on faisait appel à l'inspi

Aussi est-il arrivé ce que chacun sait. Et rien n'est plus significatif à cet égard que ce qui s'est passé principalement en Allemagne au siècle dernier. De l'Évangile lui-même, pour ceux qui avaient voulu en faire l'unique principe et l'unique source de la foi au Christ et de la religion chrétienne, il n'est pour ainsi dire rien resté. Il s'est dérobé sous leurs pas comme un sol de rêve ; et de soleil qu'il devait être il est devenu à leurs yeux une nébuleuse évanouissante. Gomme un corps dont on aurait retiré 1 ame, il s'est dissous pour eux ^.

Or il s'est dissous précisément parce qu'on avait commencé par en faire une sorte d'absolu tombé du ciel, quelque chose de complet et d'achevé, du divin sans humain, sans rien de contingent ni de relatif, qui se suffisait à soi-même et qui par conséquent, tel quel, devait à tout jamais suffire à l'humanité. C'est

ration de l'Esprit-Saint. Mais rilluminisme qu'on introduisit ainsi fut bien vite déconsidéré par les interprétations fantaisistes auxquelles il donna lieu et qui se heurtèrent les unes aux autres.

1. Nous renvoyons sur ce point aux études pénétrantes et richement documentées de M. G. Goyau dans son livre : l'Allemagne religieuse.

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cette conception qui n'a pas tenu au contrôle de la critique auquel on s'est trouvé obligé de la soumettre. Et c'est bien le cas de dire que par la critique on a simplement détruit l'idole qu'on s'était fabriquée. 11 en résulte que le protestantisme à l'heure actuelle se trouve de plus en plus nettement placé en face de cette alternative ou de disparaître comme forme de la religion chrétienne, ou, s'il veut reprendre vie et cohésion, de se rattacher au tronc à travers lequel circule la sève de la vérité.

De leur côté ceux que nous pouvons appeler les traditionalistes à outrance ont fait également ce qu'ils ont pu pour maintenir leur conception d'une tradition et d'une Église immobiles. Peut-être se seraient-ils contentés volontiers de soutenir a priori que cela devait être. Néanmoins, bon gré mal gré, comme par la force des choses, il leur a fallu descendre eux aussi sur le terrain de l'histoire et de la critique. Et une fois descendus sur ce terrain ils n'ont pu garder leurs positions.

Comme ils ne reculaient que pas à pas et ne cédaient qu'en détail, ils ont bien tâché de croire et de faire croire, en ne regardant toujours qu'en particulier chacune de leurs concessions, qu'elles n'entamaient point leur manière de concevoir la tradition et l'Église. Mais en s'ajoutant les unes aux autres, les concessions ont fini par former une sorte de masse dont il est devenu impossible de se dissimuler le sens et l'importance.

Cette constatation, nous ne saurions le méconnaître, a jeté un certain nombre d'esprits dans le désarroi. Le bloc, qu'on se plaisait à admirer en imagination, s'est mis pour ainsi dire à s'effriter. Et comme il devait être invulnérable tel qu'on l'avait conçu, il a semblé que c'était une menace de ruine. Et c'en était une en effet. Mais, s'il s'est mis à s'effriter et à menacer ruine, c'est qu'il n'était encore aussi qu'une idole qu'on avait substituée à la réalité.

Et voilà comment les traditionalistes à outrance dont nous parlons se sont trouvés à leur tour dans la nécessité d'admettre qu'il y a eu dans l'Église, non pas sans doute changement au sens rigoureux du mot, mais mouvement

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et croissance à tous les points de vue, et qu'en conséquence, au lieu d'être un bloc, l'Église est un organisme et se comporte comme un organisme.

Ce qui arrive aux uns est la preuve que TÉvangile — et il en faut dire autant de toutes les parties de la Bible — n'est pas et ne peut pas être ce qu'ils en voulaient faire. Et ce qui arrive aux autres est également la preuve que l'Église est, non pas quelque chose de moins, mais quelque chose de plus que ce qu'ils concevaient.

Bien loin qu à cause de cela l'Évangile et l'Église se dissolvent au feu de la critique, comme d'une part on le prétend et comme d'autre part on le craint, si la critique, s'inspirant d'un autre esprit, cherche sincèrement à les prendre pour ce qu'ils sont, elle ne peut aboutir au contraire qu'à mettre en lumière leur vrai caractère et leur vitalité. Et c'est déjà le résultat qu'il nous est permis d'en dégager avec précision.

On avait imaginé des synthèses rigides. La synthèse réelle au contraire se montre souple.

Et c'est par souplesse et non par rigidité qu'elle est à la fois résistante et conquérante. Elle n'est pas à la merci de la moindre découverte des historiens ou des philologues ou des savants, parce que ce qui la constitue, ce n'est pas une juxtaposition de faits ou une juxtaposition de mots, mais un principe organisateur de vie.

L'Évangile est un témoignage de foi : il se présente comme exprimant la vérité du Christ ; et la critique ne fera pas qu'il se présente comme exprimant autre chose. Mais ce qui appartient à la critique c'est de rappeler à ceux qui l'oublient que ce témoignage ne s'est pas formulé dans l'abstrait. L'Évangile exprime la vérité du Christ, en fonction d'une société et pour une société qui en vit à travers les péripéties du temps. A ce titre il apparaît donc comme faisant corps avec elle. Et remarquons bien que cette société n'a pas seulement, ainsi que trop souvent on a l'air de le supposer, suivi son apparition, comme si elle était l'effet dont il aurait été la cause. Elle l'a précédé au con-

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traire. Elle ne lui est pas seulement postérieure ; elle lui est aussi antérieure ^ Et, quel que soit le concours qu'elle a eu pour le produire, il est né d'elle et en elle.

Le Christ n'est pas venu en ce monde faire un discours ou dicter un livre qu'on aurait enregistré sténographiquement, pour s'en aller ensuite, satisfait de nous avoir à son tour dotés d'un système d'idées. Il y est venu vivre et fonder une vie. Et contrairement à ce qu'ont toujours essayé de faire les sociologues, depuis ceux d'autrefois jusqu'à ceux d'aujourd'hui, c'est en fondant une vie qu'il a fondé une société : car l'une ne peut être que le résultat de l'autre. Sa vérité fut, dès l'origine, comme elle l'est encore, l'aliment de cette vie et le ciment unificateur de cette société.

On Ta vécue, on l'a pensée, on l'a parlée, on l'a prêchée avant de l'écrire. Et on ne l'a écrite que pour aider à la penser, à la parler, à la prêcher, afin de la faire vivre encore.

1. Il s'agit évidemment ici de l'Évangile écrit dont le texte est entre nos mains, et non de « la bonne nouvelle » elle-même, tombée des lèvres du Christ, qui, après avoir uni les disciples dans la même foi, fut d'abord propagée par eux sous forme d'Évanofile oral.

Mais outre qu'en récrivant, si claire et si catégorique qu'en pût être dans l'ensemble l'expression, on lui imposa inévitablement la limitation des mots et la relativité des idées courantes dont on se servait, il est évident aussi qu'on ne chercha à l'exprimer que dans ses éléments essentiels, comme pour en avoir un mémento ; de telle sorte que de ceux qui ont écrit rÉvangile, bien qu'ils soient pour nous des initiateurs inspirés, bien qu'aussi par leur foi et par leur amour ils aient sans doute vécu mieux que n'importe qui la plénitude de la vérité du Christ, nous ne pouvons pas dire qu'ils l'aient pensée, ni surtout qu'ils l'aient exprimée dans sa plénitude. La vérité du Christ contenue dans l'Évangile, par rapport à ce qui a suivi et qui suivra, est donc simplement un germe déposé dans le sein de l'Église et par l'Église dans le sein de l'humanité. Nous disons toutefois : par rapport à ce qui a suivi et qui suivra, car si les disciples ont mis du temps à comprendre, s'ils ont été tardi corde, il est évident qu'au moment où furent écrits les diffé-

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rents témoignages qui composent l'Évangile, le germe s'était déjà singulièrement développé dans leur esprit et que l'objet de leur foi avait pris une précision et une détermination qui en fixaient, nettement et profondément, le sens pour l'avenir.

Mais bien loin que ce fût du premier coup un épuisement, ce n'était néanmoins de toutes façons qu'un commencement. Et du reste en ce monde il n'y a toujours que des commencements quand il s'agit de la vérité du Christ. L'Église, c'est-à-dire la société des fidèles, continua d'exister après, comme elle avait existé avant, pour continuer de porter le même témoignage et d'être le même foyer de vie. Et pour ceux qui seraient encore tentés de le méconnaître, le rôle de la critique, ici, c'est de mettre de plus en plus en lumière qu'au lieu d'être un simple appareil enregistreur et transmetteur, monté une fois pour toutes avec tous ses rouages, fonctionnant toujours mécaniquement de la même manière et communiquant toute faite une vérité reçue toute faite et toute formulée, l'Église est au contraire l'organe vivant de la vérité vivante du Christ.

C'est toujours le même témoignage qu'elle a porté à travers les siècles : mais elle ne le porte efficacement qu'en le faisant toujours fructifier. Et ce qui a été la loi du passé est encore la loi du présent, comme ce sera la loi de l'avenir. Et il est vraiment beau qu'il en soit ainsi. Toutes les générations successivement et, dans chaque génération, tous les individus, depuis les plus petits jusqu'aux plus grands, chacun à sa manière et selon ses moyens, sont conviés à donner leur concours pour faire en ce monde la vérité du Christ.

Mais on comprend aussi dans ces conditions que la vérité du Christ ne saurait être séparée de l'Église pour être connue et vécue hors de l'Église. C'est dans l'unité, par l'unité et pour l'unité qu'on la trouve. On ne l'obtient qu'en la cherchant avec les autres, par eux et pour eux autant que pour soi. Et la posséder c'est communier aux autres en elle à travers le temps comme à travers l'espace.

On a eu peur de la critique parce que la critique préconise et exerce le sens^ du relatif. On

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a cru qu'ainsi elle ne pouvait être que destructrice. Elle est en effet destructrice d'idoles. Mais de cela nous ne saurions nous plaindre, puisque même quand elle ne le veut pas, c'est encore la vérité qu'elle sert. Il faut avoir le sens du relatif pour comprendre le passé, et il faut aussi avoir le sens du relatif pour préparer l'avenir. Le sens du relatif c'est le sens même de la vie et du développement dont elle est susceptible. Mais il nous empêche si peu d'avoir le sens de l'absolu qu'il est conditionné par lui et qu'il le conditionne à son tour : car ce n'est que par le sens de l'absolu que nous avons le sens du relatif et réciproquement. Ils sont comme les deux pôles de notre existence. Et s'il importe d'avoir le sens du relatif c'est justement pour n'en pas être dupe ; c'est afin de pouvoir en dégager de plus en plus l'absolu qui s'y trouve et qui, pour s'adapter à nous, s'en est momentanément revêtu. Autrement on resterait inerte dans le contentement béat de ce qu'on est et de ce qu'on sait, en se faisant inconsciemment la mesure des choses et de la vérité. Avoir le sens du relatif, c'est donc en définitive avoir le sens d'un ab-

solu vivant qui agit en nous et avec nous pour nous élever au-dessus de nous-mêmes. Et quand on prétend n'avoir plus que le sens du relatif tout seul, c'est précisément qu'on l'a perdu en s'érigeant abusivement soi-même en absolu; de même que réciproquement s'imaginer qu'on possède absolument Tabsolu, c'est y substituer l'idée subjective et relative qu'on en a.

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