vol. in-18, à La Librairie Nationale
et cherchée, entre tous les défenseurs de l'ordre social.
Comte avait lu Bonald. Il le tenait en haute estime. Il l'a placé d'ailleurs dans son calendrier des grands hommes, à côté de Joseph de Maistre, mais à un rang, il est vrai, inférieur. Et je ne sais pas si cela est très juste. Maistre est plus brillant certes que Bonald, et c'est ce qui fait que la conspiration du silence n'a pas réussi aussi bien à son endroit. Mais au point de vue du fond, de la pensée, Bonald ne le cède en rien, loin de là, à Joseph de Maistre.
Je parle de conspiration du silence. J'entends par là cette tactique suivie par la Révolution pendant tout le XIXe siècle, pour étouffer la voix des écrivains défenseurs de l'ordre, qu ils fussent catholiques comme Bonald, ou positivistes comme Auguste Comte. Mais si Bonald a été négligé, il faut reconnaître qu'il y a ien partie de sa faute. La lecture de Bonald, en effet, comme celle de Comte est souvent difficile, pénible. D'ailleurs il l'avouait lui-même. Je ne sais pas, disait-il, l'art d'être clair pour qui ne veut pas être attentif. Cet art du reste H
ne le rechercha même pas. Il fut, en effet, au point de vue du succès littéraire un grand méprisant, ou plutôt il eut comme une prévention contre ce qui peut charmer dans la littérature, comme une crainte de surprendre, par la grâce de la forme, la foi du lecteur. Il avait fallu, pour faire accepter Terreur, le génie du verbe. C'était comme un hommage que Bonald rendait à la vérité que de la présenter sans apparat. « La déclamation et l'enflure, disait-il, sont proprement l'éloquence de l'erreur; il n'y a que la vérité qui puisse être simple., comme il n'y a que la beauté qui puisse se passer d'ornement. » Et il déclarait encore, à propos de son œuvre fondamentale, sa Théorie du pouvoir : « Je traiterai ce sujet en logicien, non en orateur. Je laisse le coloris à l'auteur d'Emile; ses paradoxes en ont besoin. »
Aussi avec quelle ironie, discutant contre Chateaubriand, sur la liberté de la presse, il disait de son contradicteur :« L'heureux talent de lillustre pair le dispense de toute discussion sérieuse, et les éclairs de sa brillante imagination suffisent à la raison de ses nombreux admi-
rateurs; mes lecteurs, d'une conception moins vive, demandent un peu plus. Hors d'état de les éblouir, je n'aspire qu'à les convaincre. »
C'était d'ailleurs chez Bonald comme une tactique d'écarter dans les discussions ce qui peut éblouir, pour ne s'en tenir qu'à ce qui convainc. C'est que sur ce terrain de la logique, de la dialectique, il était assuré de l'emporter. «Je n'emploierai», écrivait-il par exemple à propos de son étude sur le divorce, « je n'emploierai, dans cette discussion, que l'éloquence de la raison... Si limagination peint avec les couleurs les plus vives, les effets déplorables du divorce, elle ne présente pas un tableau moins animé des suites trop souvent malheureuses des unions indissolubles; el dans cette lutte incertaine, la vérité ne triomphe que par le hasard du talent. Donnons à ses succès une chance plus assurée, en combattant pour elle avec les armes qui lui sont propres, et dont l'erreur ne saurait se servir sans trahir sa faiblesse. »
Mais alors qu'il ne veut que convaincre, et par les moyens les plus simples, Bonald atteint sou-
vent, sans l'avoir cherché, à une très grande force de séduction. Certes la parole est toujours grave, sévère, et c'est avec regret que Bonald parle du temps où « l'on n'avait pas encore acquis, à force d'esprit, le triste privilège de mépriser les inspirations du sens commun. » Mais cette parole grave supporte ordinairement une pensée noble et élevée, ce qui donne à l'ensemble quelque chose de majestueux, et d'une majesté qui n'a rien d'impassible. Car cette parole est soulevée, réchauffée par la vive émotion, l'indignation profonde, intellectuelle et sentimentale, d'un puissant cerveau et d'un cœur ardent, devant les efforts tentés pour ruiner l'ordre social.
Comparant Corneille et Racine, Bonald écrivait : « Ce sont deux fleuves; mais l'un, voisin des montagnes où il a pris sa source, précipite ses eaux, quelquefois troublées, par d'énormes cataractes, et paraît plus imposant et plus vaste par le fracas de sa chute; tandis que l'autre, plus avancé dans son cours, aussi profond, mais plus limpide, aussi abondant, mais plus tranquille, coule avec une majestueuse uni-
formité, et entraîne, par la continuité de sa force, plus sûrement que son rival par l'impétuosité de ses mouvements. »
Eh bien, cette image d'un fleuve majestueux qui entraîne, dans sa tranquillité apparente, par la continuité de sa force, peut souvent s'appliquer à Bonald lui-même.
Sainte-Beuve disait de Bonald qu'il était l'un des écrivains dont il y aurait le plus de grandes pensées à extraire. Son raisonnement est serré et dense, écrivait Sainte-Beuve, et si subtil, qu'une fois qu'on est au-dedans, on ne voit presque plus le jour, ni le ciel qu'il veut précisément nous montrer. Le plus sûr et le plus commode pour juger des belles parties de Bonald, c'est de briser, de secouer en quelque sorte son réseau, et de ne voir que les pensées mêmes qui s'en détachent. Alors, quantité de définitions et de sentences d'or apparaissent. » Et il est vrai, qu'il y a de belles et profondes pensées à tirer de Bonald, car la phrase chez Bonald est pleine en même temps que concise. Elle ne renferme pas de mots inutiles. Elle frappe. Il existe d'ailleurs plusieurs
recueils des pensées de ce philosophe, dont l'un est de sa propre main. Mais on ne trouve pas seulement en lui des pensées, on y rencontre aussi des pages superbes, superbes par leur élévation et leur noblesse. Et le travail, en quelque sorte, que je veux tenter, c'est d'extraire, encadrer, faire ressortir un certain nombre des belles pages de Bonald, qui se trouvent perdues dans des livres où il est probable que peu iront les chercher. Car, comme le disait encore Sainte-Beuve, ce sont de ces ouvrages qui, à cause de leur forme « obscure, difficile et dogmatique », sont faits « pour être médités et extraits par quelques-uns. »
Ainsi que je viens de l'exposer, personne n'a donc été moins littérateur que Bonald. J'entends par là qu'il n'a jamais écrit pour écrire, pour briller. Il a écrit par pur sentiment du devoir: « Je n'ai jamais écrit par goût, disait-il, encore moins par ambition et par intérêt; j'ai rempli un devoir, et j'ai pris la plume sous 1 influence d'une irrésistible impression. »
Auguste Comte disait qu'en chaque siècle les plus grands esprits sont d' ordinaire atti-
rès vers les opérations exigées à ce moment-là par les plus grands besoins de la société. Bonald a pris la plume parce qu'il a pensé que la besogne la plus urgente alors était de combattre les idées révolutionnaires et restaurer dans les cerveaux la vérité politique. D'ailleurs quand il commença à écrire les circonstances ne lui permettaient pas de servir sa patrie autrement. Cest ce que montrera un court exposé de sa biographie.
Bonald naquit en 1754 à Milhau, en Rouergue. Au sortir du collège il entra dans les Mousquetaires, et y resta jusqu'à leur suppression, en 1776. Revenu dans sa ville natale, il fut élu maire en 1785; en 1790 membre de l'assemblée du département; bientôt après président de l'administration départementale. Mais il ne tard:: pas à démissionner, à cause de la constitution civile du clergé, qui venait d'être décrétée.
« Je donnerai toujours, écrivait-il en cette occasion à ses collègues, L'exemple de ta soumission la plus profonde à L'autorité légitime;
mais sur les objets d'un ordre supérieur, je ne me séparerai pas de cette autorité de l'Eglise, que les éléments les plus familiers de ma croyance m'ont appris à reconnaître dans le corps des pasteurs unis à leur chef... L'Assemblée a décrété des changements dans la discipline ecclésiastique et dans la constitution du clergé. Le roi, sur des instances réitérées, a sanctionné ces décrets, mais le chef de l'Eglise se tait, mais les premiers pasteurs rejettent unanimement ces innovations... Et moi, à qui il est commandé de croire, et non de décider, j'irais prévenir la décision du chef de l'Eglise, braver l'opinion unanime de mes pasteurs, déshonorer ma religion en plaçant les prêtres entre la conscience et l'intérêt... »
Peu après cette démission, sur les instances de sa famille qui craignait pour ses jours, il se décida à émigrer.
Il ne lui restait plus d'autre moyen de servir sa patrie, que de s'appliquer à réfuter les erreurs funestes auxquelles elle était en proie. C'est alors qu'il commença donc à écrire et qu'il composa son premier ouvrage, qui est en
même temps son ouvrage fondamental celui où il pose les principes qu'il ne fera dans la suite que développer, ou appliquer à une question particulière: la Théorie du pouvoir politique et religieux. Il avait alors 40 ans.
Après six ans d'exil Bonald rentra en France, mais les événements du 18 fructidor l'obligèrent à se cacher dans Paris pendant cinq ans. C'est en partie au cours de cette retraite forcée qu'il composa VEssai analytique sur les lois naturelles de V Ordre social, les Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales, la Législation primitive, le Divorce considéré au XIXe siècle, puis un recueil de Pensées, et enfin sa critique de l'ouvrage de Mme de Staël sur la Révolution française. Plus tard il publia sa Démonstration philosophique du principe constitutif de la société qui est comme le résumé de sa « Théorie du pouvoir.
Ajoutons, puisque nous en sommes à la liste de ses œuvres, que nous avons de lui encore une foule de brochures, de discours et d' articles de journaux parus notamment dans le Mercure de
France, le Journal des Débats et le Conservateur. Dans l'édition de ses œuvres complètes ces divers articles et discours sont recueillis dans deux volumes intitulés « Mélanges ».
Quand Bonald put sortir sans danger de sa retraite, il retourna s'installer aux environs de sa ville natale, dans une petite terre qui était tout ce qui lui restait d'une fortune que la Révolution avait détruite. Il s'était fait alors connaître par ses écrits. Aussi Bonaparte le nomma conseiller de l'Université. Vers le même temps Louis Bonaparte, roi de Hollande, le pria de se charger de l'éducation de son fils, le futur Napoléon III, par une lettre qui commence ainsi : « Après avoir cherché partout, j'ai réfléchi, Monsieur, que sans vous connaître autrement, vous étiez un des hommes que j'estime le plus. »
C'étaient là des paroles flatteuses. Pourtant Bonald n'accepta pas la place qui lui était ainsi offerte.
Sous la Restauration, dès la première convocation des chambres, Bonald fut nommé député, et il le resta jusqu'à ce qu'il fût élevé par Louis XVIII à la dignité de pair de France
et de ministre d'Etat. Il fut nommé également par le roi membre de l'Académie française. Dans les deux chambres il prit part à toutes les discussions importantes. En 1827 il se trouva chargé de la présidence de la commission de censure que Charles X venait d'établir, et c'est en cette qualité qu'il polémiqua, d'une façon même assez vive, sur la liberté de la presse contre Chateaubriand. Il avait collaboré auparavant avec celui-ci au Conservateur, une petite revue qui avait beaucoup d'analogie avec la revue d'Action française.
Quelques mois avant la Révolution de 1830 Bonald avait quitté Paris, et s'était retiré chez lui, à Milhau, « l'âme remplie de noirs pressentiments. ; Il ne sortit plus de cette retraite, et y mourut le 21 novembre 1840. dans sa 87^ année.
Je n'en dirai pas plus long sur la vie de Bonald. Je renvoie ceux qui voudraient en savoir plus, à la biographie de laquelle j ai tiré les quelques détails que je viens de donner, et qui se trouve en tète de la Théorie du pouvoir, et qui est signée de son fils, le vicomte de Bonald.
Cette biographie se termine par ces mois qui pourraient servir d'épi taphe à ce noble philo^ sophe : « Tout ce qu'adorait ce siècle, la fortune, la gloire, la faveur populaire, si inconstante et souvent si mal placée, il ne l'adorait pas. Ces vanités n'étaient pas le but de ses travaux. Il ne vit jamais qu'une seule chose: son devoir, c'està-dire l'obligation de consacrer à, la religion et à la défense de l'ordre social, les talents que le ciel lui avait départis, »
Ces lignes sont à rapprocher d'une remarque que Louis Veuillot faisait de son côté sur ce même philosophe: Avec un esprit ferme, écrivait-il, pénétrant, très cultivé, avec un goût exquis, une aménité parfaite, et qui ne s'est pas plus démentie que ses convictions durant un combat de quarante années, avec une vie droite, modeste, toute donnée aux lettres, et cependant toute pure, on dirait volontiers toute sainte, avec ces mérites et ces vertus, il ne rencontra que l'impopularité la plus violente qui fût jamais. »
Cela est vrai. Mais les causes que je crois voir à cette impopularité sont précisément ce qui doit faire accueillir favorablement Bonald par
les générations actuelles. Les contemporains de Bonald ont probablement été rebutés par ce qu'il y a chez lui de très dogmatisant, de très affirmatif. Et certes Bonald n'est pas un dilettante ni un sceptique. Il n'est pas de ceux qui se plaisent à se balancer aimablement entre plusieurs opinions sans jamais choisir, ou qui se déchirent sur le doute. Avec une ferme et parfois même quelque hautaine assurance il tranche, il affirme : « Il est dans la nature des choses, déclarait-il, que l'erreur soit honteuse et timide, et que la vérité soit haute et fière; et trop longtemps en Europe on a vu le contraire. Mais cette haute et fière assurance est précisément ce qui lui donne de pouvoir faire impression sur les esprits de nos contemporains. Je suis persuadé, en effet, que de plus en plus c'est aux convaincus qu'on prêtera attention. On est las de ceux qui cherchent éternellement sans jamais aboutir, jamais conclure.
Une seconde cause que je verrais à son impopularité est qu'il n'a jamais fait, — comme certains de son parti, comme un Chateaubriand par exemple — aucune concession à la Révolu-
tion. La vérité il l'a affirmée entière et sans craindre de heurter les préjugés du temps, à la solidité desquels d'ailleurs il ne croyait pas : « Non seulement, disait-il, il est conséquent à certaines opinions de croire au retour de l'ordre dans la société, mais il est extrêmement utile d'en indiquer les moyens, quelque éloignés même qu'ils paraissent des idées dominantes, parce qu'il n'y a rien de plus faible et de plus variable que des idées dominantes quand elles sont fausses. » Mais cette haute affirmation de la pleine vérité est encore une raison pour que Bonald soit écouté actuellement. Ce n'est pas, en effet, par un mélange timide de demi-vérités et d'erreurs qu'on aura chance à présent d'agir sur les esprits. Le Play disait de Tocqueville : « Le défaut de Tocqueville est d'avoir manqué de courage pour dire la vérité qu'il savait, et pour attaquer l'erreur qu'il apercevait. » Beaucoup manquent de ce courage, et cachent ce manque de courage sous le nom d'habileté. Ils disent habiles les concessions aux préjugés démocratiques. C'est Le Play que je laisserai encore leur répondre : « Je ne connais rien de
plus dangereux, écrivait-il, que les gens qui propagent les idées fausses, sous prétexte que la nation ne voudra jamais y renoncer. Si elle n'y renonce pas, elle périra; mais ce n'est pas un motif pour accélérer la décadence en adoptant l'erreur. Il n'y a pas d'autre règle de réforme que de chercher le vrai et de le confesser quoi qu'il arrive. »
Et telle a été exactement la règle suivie par Bonald, dans sa défense de Tordre religieux et social.
Pour avoir ainsi refusé toute concession aux idées démocratiques, dites libérales. Bonald a été taxé d'intolérance. Avant d'envisager ce grief, je commencerai par demander: Qu'est-ce qu'une idée libérale? Je sais ce qu'est une idée vraie ou fausse, précise ou vague, claire ou obscure. Mais une idée peut-elle être libérais, peut-elle être généreuse, noble? On applique souvent de nos jours ces qualités aux idées. Mais on ne réfléchit pas assez à ce qu'on dit Ces qualités sont qualités de cœur, non desprit. Certes à la base de toute idée, il y a un sentiment. Je veux dire que loui effort de Tin-
telligence a sa cause primordiale dans le cœur. C'est, en effet, pour éclairer et arriver à satisfaire un sentiment, une impulsion de notre être, que nous nous sentons le besoin de lumières. C'est à ce sentiment, premier moteur de l'esprit, et à ce sentiment seul qu'il faut appliquer les épithètes de libéral, noble, généreux, ou les qualificatifs opposés, si on veut les appliquer à quelque chose dans le travail de l'intelligence.
Or si je cherche les sentiments que cachent les idées dites libérales ou démocratiques, je trouve le plus ordinairement de Fégoïsme, de l'envie, de la haine, de l'insubordination, bref les sentiments les plus bas qui soient. Au contraire je vois Bonald travaillant et développant ses théories politiques, uniquement poussé, comme je F ai déjà dit par l'amour de la patrie et le culte du devoir.
D'ailleurs, puisqu'on cherche à écraser Bonald sous l'épithète d'intolérant, qu'est-ce que la tolérance dans le domaine des idées? C'est simplement du scepticisme. Admettre intellectuellement que l'on pense autrement que soi, c'est
montrer, en effet, que l'on ne croit pas à ce que Ton avance. Or Bonald était assuré de la vérité des principes qu'il défendait Et il pouvait manifester cette assurance sans qu'elle prît la forme de l'orgueil, puisque ces principes, il ne les avait pas inventés, qu'il les tenait de la sagesse des siècles, et qu'avant qu'il les affirmât, ces principes avaient fait suffisamment leur preuve dans le domaine de l'expérience.
D'ailleurs Bonald se déclare toujours prêt à s'en rapporter en toute chose aux autorités compétentes: « Animé, déclarait-il, du seul motif de chercher la vérité, du seul désir de la répandre, je n'ai point porté dans la recherche de la vérité les préventions d'un homme de parli, ni dans sa publication l'orgueil d'un réformateur. Je reconnais en politique une autorité incontestable qui est celle de l'histoire, et dans les matières religieuses une autorité infaillible, qui est celle de l'Eglise; et je soumets à 1 autorité de l'Eglise la partie de mon ouvrage qui traite de la religion, comme je soumets la partie politique à l'autorité des faits. » Et ainsi, s il se trompe, ce sera sans grand dommage causé.
« Mes erreurs, après tout, écrit-il, ne sauraient être dangereuses : ce ne sont pas celles que l'ignorance propage, mais celles que l'orgueil défend, qui font le malheur des sociétés. »
J'ai dit que la tolérance intellectuelle était du scepticisme. Mais il en est, il est vrai, qui, sans être sceptiques, se déclarent tolérants, parce que dans les discussions ils prennent volontiers la position mitoyenne et accordent une part de vérité à chacun. Et ceci, en effet, n'est plus vraiment du scepticisme. Mais c'est mollesse d'esprit. « Si la vertu, qui est relative, remarque Bonald, peut se trouver à égale distance des deux extrêmes opposés, la vérité, toujours absolue, n'est jamais que dans l'un ou l'autre extrême. » Elle n'a pas de degrés. Une chose est vraie ou fausse. Elle ne peut pas être plus ou moins vraie. Ainsi, continue Bonald, ceux « qui prennent par goût, et, à ce qu'ils croient, par modération de caractère, les opinions moyennes » sont tout simplement « des esprits moyens ou médiocres ». — « La vérité leur paraît un excès comme l'erreur. Trop sages pour s'arrêter à celle-ci, trop faibles pour s'éle-
ver jusqu'à celle-là, ils restent au milieu, et donnent à leur faiblesse le nom de modération et d'impartialité, oubliant que, s'il faut être impartial avec les hommes, on ne peut pas. en morale, rester indifférent entre les opinions. Ainsi ceux qui se donnent le titre d'impartiaux, conclut Bonald, sont le plus souvent des hommes sans caractère, et nul plus qu'eux n'usurpe ce titre, car. écrit-il. dans le combat de la vérité contre Terreur, la partialité la plus coupable est la prétendue impartialité des indifférents. »
Si vous êtes certain de ce que vous avancez, si vous avez une conviction forte, il vous sera, comme je l'ai dit, impossible de ri on concéder à votre adversaire. Après cela, le laisserez-vous nuire par la propagation de son erreur; combat trez-vous cette erreur ou non? Ceci est une question d'espèce et de circonstances. Ce qui signifie que la tolérance est chose relative. Le Play formulait à ce point de vue une règle excellente: «La tolérance, disait-il, est opportune et utile quand la dose de mal que Ton tolère est inférieure à celle qui naîtrait de ia répres-
sion. » Or cette règle est précisément celle proposée par Bonald et qu'il formule d'ailleurs presque dans les mêmes termes.
Bonald commence par offrir à notre méditation la parabole de l'ivraie et du bon grain. « Après avoir menacé des derniers malheurs, écrit-il, les sociétés où le pouvoir est divisé, c'est-à-dire les sociétés en révolution, Jésus- Christ prescrit aux gouvernements des règles de prudence dans les remèdes qu'il faut apporter à cette division; et il leur propose la belle parabole de l'ivraie jetée sur le bon grain par l'homme ennemi, pendant le sommeil du père de famille, et qui ne peut être arrachée sans perte pour le bon grain lui-même. Et n'est-ce pas la vivante image de ces fausses doctrines répandues dans la société pendant le sommeil des gouvernements, et que la violence ne pourrait peut-être extirper sans de dangereux déchirements? »
Après quoi Bonald établit cette distinction. « La tolérance est absolue ou conditionnelle, et en quelque sorte provisoire. Absolue, elle est synonyme d'indifférence ; et c'est celle que les
philosophes du XVIIIe siècle ont voulu établir. » Et Bonald rappelle ici que c'est la seule qu'il combatte. Puis il poursuit : « La tolérance provisoire ou conditionnelle signifie support; c'est celle que la sagesse conseille et que la religion prescrit... La tolérance conditionnelle, ou le support, doit être employée à l'égard de l'erreur, et même à l'égard de la vérité. Cette tolérance consiste à attendre le moment favorable au triomphe pacifique de la vérité, et à supporter l'erreur, tant qu'on ne pourrait la détruire sans s'exposer à des maux plus grands que ceux que l'on veut empêcher.
« La tolérance absolue, ou l'indifférence, ne convient ni à la vérité ni à l'erreur, qui ne peuvent jamais être indifférentes à l'être intelligent, nécessité par sa nature à rechercher en tout la vérité et à la distinguer dv l'erreur, pour embrasser l'une et rejeter l'autre.
« La tolérance absolue, comme l'ont entendu nos sophistes, ne conviendrait donc qu'à ce qui ne serait ni vrai ni faux, à ce qui serait indifférent en soi. Or, je ne crains pas d' avancer qu'il n'y a rien de ce genre, d'indifférent dans les
principes moraux, c'est-à-dire religieux et politiques, de la science de l'homme et de la société; d'où il suit que la tolérance philosophique n'est pas d'un usage fort étendu, et qu'il eût été raisonnable de définir la tolérance, avant de déclamer avec tant d'aigreur contre l'intolérance. »
Bonald nous expose alors, dans une page magistrale, que cette tolérance absolue que certains voudraient établir dans les opinions morales, nous ne la trouvons nulle part, ni dans la nature, ni dans les lois, ni dans les mœurs, ni dans les sciences, ni dans les arts. On comprendra mieux, lorsque j'aurai donné cette page, quelle utopie ou quel sophisme se cache sous ce mot de tolérance tel que l'ont entendu les penseurs révolutionnaires.
« L'homme, écrit Bonald, est soumis dans la disposition qu'il fait de son corps, ou des corps extérieurs au sien, à un ordre de lois contre lesquelles la nature ne tolère pas d'infraction. Là, tout est déterminé, rien n'est indifférent. L'homme tombe, s'il manque aux lois de la gravité dans le mouvement qu'il donne à son corps ;
il est écrasé sous les ruines de son édifice, s'il les élève hors de la perpendiculaire; il ne recueille aucun fruit de ses labeurs, s'il sème ou s'il moissonne avec une autre disposition de saisons que celle que la nature a prescrite pour la culture des terres; il périt lui-même, s'il manque aux lois de la tempérance sur les plaisirs et même sur les besoins.
« Les lois humaines ne sont que des déclarations publiques d'intolérance; et, soit quelles prescrivent ou qu'elles défendent, elles ne laissent rien à nos caprices, et règlent toutes nos actions civiles, sous des peines dont la plus légère est la nullité des actes que nous faisons sans les consulter. Leur importune prévoyance s'étend même jusque sur nos dernières intentions, qu'elles ne respectent qu'autant qu elles s'accordent avec leur volonté; et, après avoir vécu sous leur domination, il faut, pour ainsi dire, mourir dans leur intolérance.
« Les mœurs sont encore moins tolérantes que les lois; et ce que les lois ne sauraient atteindre, les mœurs le soumettent à leur juridiction. Elles ne punissent pas, it est vrai, par des
supplices, mais elles flétrissent par le blâme, elles frappent de ridicule tout ce qui s'écarte de ce qu'elles ont réglé comme honnête, séant, ou seulement convenable, quelquefois de ce qu'elles commandent d'irrégulier, ou même d'illégitime; car trop souvent les moeurs se mettent en contradiction avec les lois, et l'homme se trouve placé entre deux intolérances également redoutables, celle des lois et celle des mœurs. Aux yeux de ce législateur arbitraire, rien n'est indifférent, pas même ce qui paraît inutile. Les mœurs règlent avec autorité jusqu'aux manières, jusqu'au mode de s'énoncer, de se vêtir, de saluer, etc., jusqu'aux formules d'une civilité souvent puérile; et même plus les rangs sont élevés, et par conséquent les hommes éclairés, plus les prescriptions sont impérieuses, et plus leur observation est indispensable.
« Les sciences sont ce qu'il y a au monde de moins tolérant. Que sont les livres et les chaires d'instruction, que des cours publics dintolérance? Les sciences ont leurs tribunaux et leurs juges, à la fois dénonciateurs et parties,
pas toujours pairs de l'accusé, qui prononcent souvent sans l'entendre, et quelquefois sans l'écouter. La critique ne tolère pas un principe hasardé, une conséquence mal déduite, une démonstration vicieuse, une citation inexacte, une fausse date, un fait controuvé...
« Les arts eux-mêmes, ces délassements de l'esprit, ou ces occupations de l'oisiveté, sontils autre chose qu'un champ de bataille où l'intolérance du bon goût combat contre un goût faux ou corrompu?...
« Et remarquez que les écrivains qui ont le plus hautement réclamé la tolérance sur toute autre matière, sont précisément ceux qui ont porté le plus loin l'intolérance littéraire. La critique, entre les mains de Voltaire, n'a pas toujours fait grâce aux plus beaux génies du siècle précédent; et trop souvent elle a pris, envers les contemporains, le caractère du libelle diffamatoire, et jusqu'au ton outrageant et grossier de la plus vile populace...
« Cependant, il faut le dire, cette intolérance que nous exerçons les uns contre les autres sur nos opinions, sur nos actious. sur nos pro-
ductions, et qui est la source de tant de jugements faux ou téméraires, de tant de haines et de discordes, cette intolérance vient d'un principe naturel à lhomme;et même Ion peut dire qu'elle est dans l'ordre. C'est parce que la perfection est l'état naturel à l'homme, l'état qui lui est commandé, que l'homme est, et même doit être intolérant, de tout ce qui s'écarte, dans tous les genres, du vrai, du beau et du bon, qu'il conçoit ou qu'il imagine. Il est intolérant en tout, parce qu'en tout il y a vrai et faux, bien et mal, ordre et désordre; bien et mal moral, bien et mal philosophique ; bien et mal politique; bien et mal littéraire, oratoire, poétique, etc., etc. ; bien et mal dans les lois comme dans les arts; dans les mœurs comme dans les manières; dans les procédés comme dans les opinions; dans les spéculations comme dans la pratique. Plus l' homme connaît de vérités, mieux il sent le beau et le bon, et plus il est blessé de ce qui leur est opposé; et Voltaire n'était plus intolérant qu'un autre en littérature, que parce 'qu'il avait un sentiment plus vif des beautés littéraires, et le goût plus sûr et plus exercé sur ces matières. »
En résumé, plus nous sommes certains de la vérité, plus nous avons le sentiment du beau et du bon, plus nous avons le désir de perfection, moins nous pouvons tolérer l'erreur. La tolérance de l'erreur est de l'indifférence à l'égard de la vérité, du beau, du bon, de la perfection. Voilà ce que Bonald nous montre admirablement.
Mais si nous sommes intolérants envers l'erreur, quelle attitude aurons-nous envers ceux qui la professent? Ceci est une autre question et à ce point de vue nul ne doit être moins taxé d'intolérance que Bonald. La biographie qu'a faite de lui son fils en fait foi : « On a reproché à M. de Bonald, remarquait-il, d'être absolu dans ses principes; mais au moins ceux qui l'ont connu savent combien il était indulgent pour les personnes. « Au physique, disait-il. la force employée avec adresse, vient à bout de tout; au moral, des principes inflexibles et un caractère liant prennent sur les hommes un grand ascendant. >
C'est exactement la même pensée que le fameux précepte d'Auguste Comte: « Conciliant
LE RÉALISME DE BONALD. r39
en fait, inflexible en principe. > D'être inflexible en principe ne vous empêche, en effet nullement d'être conciliant en fait: « On peut être modéré, remarquait Bonald, avec des opinions extrêmes. C'est ce qu'affectent de ne pas croire ceux qui sont violents avec des opinions faibles et mitoyennes. » De même établissant une comparaison entre Bossuet et Fénelon, il écrivait : « Bossuet avait sa douceur et Fénelon sa force; mais les âmes faibles, .qui n'en sont pas pour cela moins injustes, moins prévenues, même moins haineuses, ne comprennent pas plus la douceur d'une âme forte, que la fermeté d'une âme douce. »
« J'aime les hommes faciles, disait-il encore, faibles si l'on veut, sur les choses indifférentes et dans le détail de la vie, et qui réservent leur fermeté pour les grandes occasions; assez souvent les gens raides sur les petits intérêts sont faciles et même faibles sur les choses importantes. »
Quant à l'effet que tend à produire la lecture de Bonald sur celui qui le médite et le pénètre bien, peut-on dire qu'il pousse à l'inquisition
et à l'intolérance, celui qui écrit : Les peuples se gouvernent par des exemples plutôt que par des lois, et par des influences plus que par des injonctions » ; ou qui écrit encore : Il faut, quand on gouverne, voir les hommes tels qu'ils sont, et les choses telles qu'elles doivent être; souffrir l'imperfection des hommes et tendre de toutes ses forces à la perfection dans les choses; car, à la longue, les bonnes institutions rendent les hommes meilleurs. Beaucoup de gens, au contraire, demandent la perfection dans les hommes et sont toujours contents des choses, quelles qu'elles soient ; ou qui déclarait encore : « Il faut au Français l'éclat de la monarchie et la vigueur du pouvoir unique; mais que votre fermeté ne soit pas sans indulgence, ni votre sagesse sans grâces » ?
En regard transcrivons ces autres lignes de Bonald: « Des législateurs présomptueux font des lois qu'ils croient parfaites; et comme elles ne sauraient s'établir, ils s'en prennent aux hommes rde la résistance que les choses leur opposent. Rien ne peut les faire revenir de cette fatale méprise qui les conduit aux dernières
violences, tels que des enfants qui tombent dans des accès de rage de ne pouvoir faire une chose au-dessus de leurs forces. C'est là la grande erreur de PAss emblée Constituante. »
Pour ceux qui jugent avec raison que la France, divisée comme elle l'est actuellement, a besoin dans ses gouvernants d'un grand esprit de conciliation, cet esprit, je le demande, est-ce dans les « législateurs présomptueux » des assemblées parlementaires, qu'on aura chance de le trouver, ou bien dans les vues et les conseils politiques de Bonald?
J'ai dit que Bonald avait été exempt de tout virus révolutionnaire. Pour être tout à fait exact il me faut pourtant signaler un point où il a versé dans une certaine mesure, à un moment de sa vie, dans la Révolution. Je veux parler de cette approbation du gallicanisme que nous trouvons dans ses premiers ouvrages, approbation où Pa sans doute entraîné sa grande admiration pour Bossuet. Dans sa Théorie du pouvoir, nous le voyons notamment déclarer
que « le pape a au-dessus de lui une autorité extérieure, celle du concile général; » que «xe n'est pas au pape, mais à l'Eglise en corps qu'appartient l'infaillibilité. » Ceci ne cadre pas avec tout le reste de son œuvre. Ii est d'ailleurs nécessaire de remarquer qu'il est revenu plus tard de son erreur, et je croirais assez que la lecture de Joseph de Maistre n'a pas été étrangère à ce revirement. Ce revirement est accusé dans ces lignes écrites en 1829: « Les libertés de l'Eglise gallicane, qu'on a exhumées de la poussière des écoles, et dont on a fait tant de bruit, ont merveilleusement servi à tous ceux qui ont voulu opprimer l'Eglise, et aux magistrats jaloux du pouvoir du clergé, et à Bonaparte, à cheval, disait-il, sur les quatre articles, pour faire la guerre au Saint-Siège. » Puisque nous en sommes au chapitre des reproches qu'on peut faire à Bonald, disons un mot, pour que la chose soit liquidée, d'une comparaison qu'on retrouve souvent chez lui entre les Grecs et les Romains dune part, et les Germains de l'autre, comparaison qui est sous sa plume tout à T avantage de ces derniers. Bo-
nald est très sévère pour l'antiquité grecque et romaine. « C'étaient des peuples policés, déclarait-il, c'est-à-dire ayant atteint à une grande perfection des arts. Mais ce n'étaient pas des peuples civilisés, car la civilisation réside dans la perfection des lois. Or, les Grecs et les Romains obéissaient aux lois les plus fausses qu'on puisse imaginer. Chez eux, les désordres les plus graves, les plus destructifs de tout ordre public ou domestique, étaient constitués par des lois, ou autorisés par des coutumes qui avaient force de lois. » Il va jusqu'à dire que « malgré toute leur politesse, leur urbanité, leur atticisme, » ils étaient « de vrais barbares. » Et il déclare que les Germains « malgré leur état inculte et grossier , étaient plus civilisés, car leurs mœurs étaient de beaucoup meilleures que les lois des Grecs et des Romains. »
Il est vrai que Bonald parle des mœurs des Germains «telles que les décrit Tacite». Nous savons par son fils que Bonald lorsqu'il était en exil et qu'il composait son ouvrage fondamental, n'avait avec lui pour toute bibliothèque que les œuvres de Bossuet quelques livres de
Tacite, l'Esprit des lois et le Contrat social. De même qu'il aura été impressionné par Bossuet au point de vue gallican, il l'aura été par Tacite au point de vue de l'antiquité. C'est ainsi qu'il est tombé dans une admiration des Germains que Ton n'est habitué à trouver que chez les historiens romantiques ou révolutionnaires.
Mais laissons de côté toutes ces questions qui ne sont que secondaires dans l'œuvre de Bonald, et venons-en à l'objet principal de ce travail, à ce que j'ai intitulé son réalisme.
Il est probable que ceux qui ne connaissent Bonald que par ouï-dire seront étonnés d'entendre parler de réalisme à propos de ce philosophe. On est plus habitué, en effet, à accoler à son nom l'épithète de métaphysicien. Certes Bonald n'a pas été sans faire de la métaphysique; mais il n'en a fait que là où il est légitime d'en faire, c'est-à-dire dans les questions que l'on ne peut résoudre autrement dès lors que l'esprit se refuse à les laisser sans solution. Mais ce n'est point cette partie de l'œuvre de Bonald où il fait de la métaphysique,
et où il en fait, je le répète, très légitimement qu'il est dans mon plan d'exposer. Cette partielà d'ailleurs, notamment « les Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances humaines », n'est pas, à mon sens, ce qu'il y a de meilleur chez Bonald. Et je serais assez de l'opinion de M. Ancelot qui, dans l'éloge qu'il faisait de Bonald en lui succédant à l'Académie, déclarait que « parfois, peut-être, il excéda lui-même ses forces, notamment dans sa dissertation sur l'origine du langage. »
Ce que j'exposerai c'est Bonald discourant sur la société, sur la politique. Ici Bonald montre un esprit profondément positif. Ce qui a pu induire en erreur le lecteur superficiel c'est que, lorsqu'il nous trace quelque règle sociale, Bonald déclare souvent: «La volonté de Dieu est que .... » Celui qui ne connaît pas bien Bonald sera sans doute tenté de se figurer qu'une telle expression sous sa plume signifie qu'il n' entend nous donner d'autre raison à la règle qu'il nous trace que la volonté de Dieu; qu'il prétend en un mot nous imposer les grands principes qu'il défend au nom de sa foi. Il n'en est
rien. Et l'on peut remarquer au contraire chez Bonald un constant scrupule de tirer argument de la religion qu'il professe. La recherche des principes sociaux c'est au moyen exclusivement de la raison, de l'expérience, de l'histoire qu'il la poursuit. Et ce n'est que lorsque, par ces moyens tout positifs, il a établi une loi, qu'il se permet de nous présenter à l'appui un texte de l'Ecriture ou un commandement de l'Eglise. Il prend soin d'ailleurs de le faire remarquer: « L'on s'apercevra sans doute, écrit-il, que si je cite la religion chrétienne à l'appui de mes raisonnements, c'est pour en faire voir la conformité à la raison la plus éclairée et nullement pour y chercher des motifs capables de subjuguer la raison. »
Ainsi Bonald donne comme fondements aux lois et principes qu'il nous propose la raison et l'expérience, avant d'invoquer à leur propos la volonté de Dieu. Pourquoi la volonté de Dieu? Parce que les lois auxquelles la société doit se conformer pour vivre, c'est Dieu, nous déclare Bonald, qui en est l'auteur, car il est l'auteur de tout ordre dans la nature. Obéir à
ces lois c'est donc obéir à Dieu. C'est ce que Bonald nous expose dès le début de son premier ouvrage: « La nature des êtres en société, nous dit-il, la volonté de Dieu, veulent la même chose ou sont conformes. Aussi nature des êtres sociaux ou de la société, volonté sociale, volonté de Dieu même, sont des expressions synonymes dans cet ouvrage. »
Ceci nous éclaire sur ce qu'il faut entendre par la théorie du droit divin, cette théorie qu'on a tant défigurée par ignorance ou mauvaise foi. Bonald,contre la caricature qu'il prévoyait qu'on en ferait, avait pourtant mis en garde lui-même le lecteur au cours de sa critique sur Mme de Staël. « Mrae de Staël, écrivait-il, a singulièrement brouillé toutes ces idées; et elle parle de la doctrine du droit divin comme si ceux qui la professent croyaient que la Divinité avait, par une révélation spéciale, désigné telle ou telle famille pour gouverner un Etat, ou que l'Etat lui appartînt comme un troupeau appartient à son maître. Il est facile d'avoir raison contre ses adversaires, lorsqu'on leur prête gratuitement des absurdités. »
Qu'est-ce donc que le droit divin? Reportonsnous à ce que nous venons de dire plus haut. Le pouvoir de droit divin, le pouvoir légitime sera celui qui se trouvera constitué suivant les lois naturelles, celui qui aura « ce qu'il faut pour remplir la fin de la société, qui est de conduire les hommes à la perfection des lois et des mœurs ». Aussi lorsque Bonald déclare la monarchie de « droit divin », il entend par là qu'il la considère comme le gouvernement constitué par excellence pour remplir la fin de la société. Pour mieux d'ailleurs préciser sa pensée, il ajoute: «Le pouvoir d'un père sur ses enfants, d'un maître sur ses domestiques, est aussi un pouvoir divin, parce qu'il est fondé sur la nature, et qu'ils sont l'un et l'autre un pouvoir légitime et naturel. Ainsi, dans ce sens, tout ce qui est légitime est divin, puisque la légitimité n'est que la conformité aux lois dont Dieu est l'auteur. »
Derrière un langage parfois de métaphysicien on aperçoit donc le profond réalisme de Bonald. Bonald proclame — ce qui à mon sens suffirait à le faire ranger parmi les esprits
réalistes — le grand principe qui forme le fondement de la philosophie d'Auguste Comte, et que pour sa part Bonald formule ainsi : « Il est des lois pour l'ordre moral ou social, comme il est des lois pour l'ordre physique, des lois dont les passions des hommes peuvent bien momentanément retarder la pleine exécution, mais auxquelles tôt ou tard la force invincible de la nature ramène nécessairement les sociétés* ». J'ajouterai: à moins que les sociétés, s'opiniâtrant dans leur résistance, ne finissent par périr, ce qui est d'ailleurs encore une manière d'obéir aux lois.
Tout est soumis à des lois, voilà la base de la philosophie sociale de Bonald, comme elle l'est, ainsi que je viens de le rappeler, de celle d'Auguste Comte. Et Bonald pousse ce principe jusqu'à répéter avec Leibnitz: « Le hasard n'est que l'ignorance des lois naturelles. »
Avant de tirer de ce grand principe la conséquence qu'il renferme, je voudrais m' arrêter un instant sur la définition que Bonald nous donne des lois. Il nous propose la définition
de Montesquieu: « Les lois sont des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des êtres. »
Il y a, dans cette définition adoptée par Bonald, un mot, le mot nature que l'on retrouve souvent dans le vocabulaire révolutionnaire, et notamment chez Rousseau. Mais ce mot a chez Rousseau et chez Bonald des acceptions absolument différentes, et même contradictoires.
Rousseau oppose la nature à la société. Selon lui il y a un état naturel qui est bon, et un état social qui est mauvais. On connaît son aphorisme préféré: « La nature a fait l' homme heureux et bon, la société le déprave et le fait misérable. » J. J. Rousseau, « le romancier de l'état sauvage, le détracteur de l'état civilisé , écrit Bonald, « place l'état naturel de l'homme individu ou social, dans l'état natif ou imparfait. De là sa prédilection affectée pour les enfants, au moins pour ceux d' autrui, et son admiration insensée pour l'état sauvage. »
Pour Bonald au contraire l'état naturel est opposé à l'état natif ou imparfait, létal naturel est l'état parfait, et Tétat parfait est l'état de société.
« La nature d'un être, définit Bonald, est ce qui le constitue ce qu'il est; c'est la loi particulière de son existence ou de son être.
« La nature des êtres est ce qui les conserve tels qu'ils sont; c'est l'ensemble des lois générales de leur conservation. »
Et Bonald nous explique: puisque ces lois conservent les êtres, ces lois sont bonnes. Or comme la nature est 1 ensemble de ces lois, elle est donc bonne également « Nature des êtres, ou leur bonté absolue, leur perfection sont donc synonymes. »
Et Bonald nous éclaircit son raisonnement par cet exemple : « Le chêne commence dans le gland, l'homme dans l'enfant... Le gland, l'enfant, voilà l'état natif ; le chêne parvenu à sa maturité, l'homme fait, voilà l'état naturel: et comme tout être tend également à se placer dans son état naturel, et ne peut subsister, s'il n'y parvient, le gland périt, s'il ne devient chêne, et l'enfant, s'il ne devient homme.
« Etat natif, état naturel, distinction essentielle, fondamentale, que Hobbes, que J. J. Rousseau, que tant d'autres ont méconnue ; de là leurs méprises et nos malheurs. »
Et Bonald conclut: « L'état natif, ou l'état originel est donc pour un être un état de faiblesse et d'imperfection; l'état naturel ou la nature est un état de développement, d'accomplissement, de perfection. Un esprit exercée à méditer entrevoit dans le lointain de hautes conséquences enfermées dans ce principe. « Certains philosophes, dit Leibnitz, ont pensé que l'état naturel d'une chose est celui qui a le moins d'art ; ils ne font pas attention que la perfection comporte toujours l'art avec elle.
« Cette pensée d'un des plus grands esprits qui aient paru parmi les hommes est, si l'on y prend garde, une opinion universellement reçue. Ne dit-on pas qu'il n'yj a rien de si difficile à atteindre que le naturel? Et tout le faux, le guindé, Vinnaturel se présente comme de luimême, et semble inné dans l'homme; ce n'est qu'à force d'art, d'étude et d'efforts sur luimême qu'il devient naturel dans ses manières, naturel dans ses discours, naturel dans ses productions, bon, en un mot, dans tout son être.
« Appliquons ces principes à la société. L'état sauvage de société est à l'état civilisé ce que
l'enfance est à l'état d'homme fait. L'état sauvage est l'état natif : donc il est faible et imparfait; il se détruit ou se civilise. L'état civilisé est l'état développé, accompli, parfait; il est létat naturel. »
Ainsi donc Rousseau et Bonald ont prétendu l'un et l'autre ramener les hommes à la nature. Mais tandis que le premier entendait par là ruiner la civilisation, détruire la société, le second entendait restaurer et consolider l'ordre social.
J'en reviens au grand principe réaliste proclamé par Bonald : « Il est des lois pour Tordre moral et social, comme il est des lois pour l'ordre physique. Ce principe est capital, fondamental, car quiconque le reconnaît et en tire les conséquences qu'il renferme, se voit forcé de rejeter tous les systèmes politiques révolutionnaires. Sous prétexte de liberté la Révolution livre, en effet, la société aux caprices des individus. Elle dit au citoyen: formule ta volonté et elle sera la loi. Mais dès lors qu'il y a des lois pour l'ordre social comme pour l'or-
dre physique, ces lois ne dépendent pas de notre volonté, et comme le dit Bonald, « l'homme ne peut pas plus donner une constitution à la société religieuse ou politique, qu'il ne peut donner la pesanteur au corps, ou l'étendue à la matière. Dès lors qu'il y a des lois il s'agit de les découvrir et non de les mettre aux voix. Cette remarque est de Taine qui ajoute: < Nos préférences seraient vaines; d'avance la nature et l'histoire pnt choisi pour nous; cest à nous de nous accommoder à elles, car il est sûr qu'elles ne s'accommoderont point à nous. La forme politique et sociale dans laquelle un peuple peut entrer et rester, n'est pas livrée à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et son passé.... On doit donc renverser les méthodes ordinaires, et se figurer la nation avant de rédiger la constitution. »
Il y a d'ailleurs dans ce passage de Taine, malgré l'esprit positif qu'il manifeste, comme un reste de préjugé révolutionnaire, car il y parle de rédiger une constitution. Cela semble indiquer chez lui la pensée qu'une constitution pour exister, être valable, être solide, doit être ré-
digée, être écrite. Cette croyance date de la Révolution. Les révolutionnaires ont poussé même ce préjugé jusqu'à prétendre que la France de l'ancien régime n'ayant pas de constitution délibérée, votée, écrite, n'avait pas de constitution. Assertion absurde, déclarait Bonald, car « la constitution d'un peuple est le mode de son existence; et demander si un peuple qui a vécu quatorze siècles, un peuple qui existe, a une constitution, c'est demander, quand il existe, s'il a ce qu'il faut pour exister; c'est demander si un homme qui vit, âgé de quatre-vingts ans, est constitué pour vivre. »
C'est insensiblement, par la conspiration de mille agents, avec l'aide des siècles que se fait toute grande création politique, et non pas par quelques hommes délibérant et écrivant. Et si l'on écrit, ce qu'on écrit n'a de vajleur qu'autant qu'on ne fait que fixer ce qui existait déjà sous forme de coutume. Une constitution, doit être l'œuvre du temps, l'œuvre de la nature: < On veut, dit le président Hénault que cite Bonald, que l'on vous dise que telle année, à tel jour, il y eût un édit pour rendre vénales les charges
qui étaient électives; or, il n'en va pas ainsi de tous les changements qui sont arrivés dans les Etats par rapport aux mceurs,aux usages,à la discipline; des circonstances ont précédé, des faits particuliers se sont multipliés, (voilà la nature), et ils ont donné, par succession de temps, naissance à la loi générale sous laquelle on a vécu. »
C'est ainsi que s'était constitué l'ancien régime. Et Bonald nous l'expose dans une page magistrale.
« Si le développement insensible des institutions monarchiques, tel que je l'ai présenté, écrit-il, ne s'accorde pas avec les systèmes de quelques écrivains célèbres sur les premiers temps de notre histoire et l'origine de nos établissements politiques, c'est que leurs auteurs ont voulu trouver un législateur là où ils ne devaient chercher que la nature, et assigner des époques fixes à la législation, lorsqu'il ne fallait qu'en étudier la marche et en observer les progrès. L'art met à découvert ses procédés; la nature dérobe ses opérations à nos regards et ne nous laisse apercevoir que des résultats. Si un peintre veut représenter un arbre, je vois
LE RÉALISME DE BONAtD. 57
les pinceaux, la toile, et les couleurs: je vois le tronc se dessiner, les branches s'étendre, le feuillage naître; c'est l'ouvrage de l'homme, copie imparfaite et périssable des productions de la nature. La terre reçoit le fruit qui doit produire le chêne; elle referme son sein et travaille en secret. L'arbre se développe de son germe; mais qui racontera les merveilles de cette génération? Il croît, il s'élève; mais qui le voit s'élever et croître? Battu par les orages, il n'en est que plus robuste; retranché par le fer, il en devient plus vigoureux; il verra passer les générations et les siècles; et le vieillard, qui dans son enfance se courbait pour redresser sa tige, en contemple la hauteur, et, assis à son ombre, réfléchit avec douleur à la rapidité du temps. ÎVoilà l'ouvrage de la nature; voilà la société.
« Nous connaissons la législation politique de la Grèce et de Rome; nous distinguons ce qui est de Romulus ou de Solon, de Numa ou de Lycurgue; les motifs du législateur, l'époque précise de ses institutions, leur objet, leurs dispositions, leurs effets, rien ne nous échappe;
et nos propres institutions, ces institutions qui subsistent encore, et sous lesquelles nous vivons, ces institutions récentes, si nous les comparons à celles des Grecs et des Romains, et sur lesquelles nous avons des monuments contemporains de tous les âges de la monarchie, elles ne sont pour nous qu'une matière à systèmes et un sujet de disputes. Qui est-ce qui a réglé Tordre de la succession, établi l'indivisibilité de la couronne, l'inaliénabilité des domaines? Y avait-il plusieurs ordres de citoyens sous la première et la seconde race? Quelles étaient les fonctions des assemblées générales, ou l'origine de la pairie? Quelle est l'époque certaine de l'hérédité des fiefs, de l'introduction de la magistrature, de l'inamovibilité des offices, de la vénalité des charges? Nous 1 ignorons; mais nous voyons un ordre de succession invariable, une couronne indivisible, une noblesse héréditaire, une magistrature inamovible; nous voyons la France, ce chêne antique, croître peu à peu, et par des progrès insensibles étendre sur toute l'Europe son ombre protectrice, et, courbé par les vents, redresser sa tête altière.
Qu'on ne me parle pas des hommes ni de leurs motifs: la nature les fait servir à ses desseins; qu'on ne m'oppose pas des faits contraires, la nature les ramène à son plan; qu'on ne m'allègue pas des dates, la nature ne connaît pas d'époques dans ses opérations, parce qu'elle opère sans cesse. »
Ainsi donc, le déclare Bonald, la nature seule doit faire des lois, la nature seule a le pouvoir législatif.
Or comment la nature fait-elle des lois? De deux manières. D'abord, comme vient de nous l'expliquer Bonald, elle introduit dans la société des coutumes qui acquièrent force de lois. Et Bonald nous rappelle qu'autrefois en France toutes nos lois politiques n'étaient que des coutumes dont on ne pouvait assigner l'époque, ni fixer l'origine.
Ensuite la nature indique à la société le vice d'une loi défectueuse ou incomplète, par le caractère des troubles dont celle-ci est agitée; comme dans le corps humain elle indique l'espèce de remède par le genre de la maladie. « En un mot, écrit Bonald, quand la nature
de la société exige une loi nouvelle, la nécessité introduit une nouvelle coutume; quand la nature demande la correction, la modification, le développement d'une loi existante, il survient des troubles dans la société qui en avertissent. Quand la succession héréditaire dans l'aîné des mâles de la maison régnante est devenue nécessaire à l'étendue, aux circonstances de la société française, la coutume s'en est introduite sans qu'on puisse en assigner l'époque, ni en nommer l'auteur. Quand la loi. qui veut que l'impôt extraordinaire soit consenti par la nation sur la demande du monarque, a été enfreinte, les troubles entre le pouvoir de l'Etat et les corps dépositaires des lois ont agité la France: c'était un avertissement de la nature, et comme un accès de fièvre du corps social qui annonçait un vice intérieur. »
Ne pas songer à bâtir en un seul jour; construire l'édifice politique en recueillant pierre par pierre ce que la pratique, l'expérience aura fait reconnaître bon, utile, nécessaire; réformer ce qui est la cause de troubles, en un mot écouter la nature, voilà ce que Bonald nous conseille.
C'est en somme ce que Charles Maurras appelle, à propos d'un autre grand écrivain : « l'empirisme organisateur. »
Il n'y a rien de plus réaliste, de plus positif, de plus sage et sensé que cette manière de procéder. Remarquons d'ailleurs que ce sont les plus grands esprits qui s'y sont rangés, et que c'est au contraire les médiocres qui ont prétendu faire des constitutions.
Mais si on regarde comme absurde de rédiger une constitution, on peut du moins chercher à poser les principes politiques fondamentaux, principes reconnus par la raison et confirmés par l'expérience des siècles, par l'histoire. Ce sont quelques-uns de ces principes que nous étudierons avec Bonald.