CHAPITRE
l'individualisme.
Ces grands principes sociaux que Bonald remet en lumière ont été combattus par la philosophie révolutionnaire. Aussi toute l'œuvre de Bonald s'applique-t-elle à réfuter cette philosophie.
Mais avant d'entrer dans le détail de cette philosophie et des principes qu'il convient de lui opposer, je voudrais donner, en quelques mots, une Vue d'ensemble de Bonald sur la Révolution.
Pour Bonald c'est une erreur de distinguer deux époques dans la Révolution, afin, comme le font les libéraux, d'en approuver l'une et condamner l'autre. Il n'est permis de distinguer
deux époques, qu'à la condition de regarder la seconde comme un enchaînement logique et fatal de la première. En d'autres termes, 93 n'est pas une déviation de 89. Il n'en est même pas un effet excessif, il en est un effet normal. D'excès de la Révolution je n'en connais pas, déclare Bonald. « Tous les crimes qu'elle a produits n'en ont été que les conséquences naturelles et prévues par les bons esprits, pour horribles qu'elles aient été. Il est tout à fait naturel de chasser ou de détruire ceux qu'on a dépouillés, de les haïr et de les calomnier après les avoir proscrits. Il est naturel que le pouvoir, jeté au peuple comme une largesse, ait été ravi par les plus audacieux, et qu'enivrés ds leur nouvelle fortune, des hommes, élevés des derniers rangs au faîte du pouvoir, n'aient gardé aucune modération dans son exercice. Il est naturel qu'après avoir détruit la royauté, on n'ait plus voulu de roi, et qu'après avoir outragé le roi, on ait craint de laisser vivre celui qu'on avait outrage. C'était sans doute des excès en morale; mais ce n'était pas des excès en révolution: c'était des accidents, comme les con-
valsions et le délire sont des accidents clans quelques maladies, et non des excès.
« Ces conséquences étaient, je le répète, inévitables, parce qu'elles étaient naturelles et que l'arbre portait son fruit. Ces conséquences se seraient développées tôt ou tard; elles se développeraient encore aujourd'hui; et seulement il y aurait plus d'art dans la violence, plus de méthode dans la destruction; il se ferait autant de mal, et il serait seulement plus irrémédiable. »
•Et Bonald conclut à l'adresse des libéraux : « Des hommes, comme il en est tant, avec de l'esprit sans connaissances, des vertus sans jugement, des intentions droites sans défiance, hors d'état de prévoir le mal, parce qu'ils sont incapables de le faire, posent un principe qui leur paraît une vérité démontrée, et ils gémissent ensuite des conséquences qu'on en a tirées, jet du mal qu'il a produit. Ce sont des enfants qui pressent la détente dune arme à feu et sont tout effrayés de voir partir le coup. L'enfant ne savait pas que l'arme était chargée de passions qui n' attendent qu'une étin-
celle pour faire explosion: et j'ose dire qu'il n'y a pas un principe politique posé en 1789, dont une dialectique rigoureuse ne fît sortir toute la Révolution. »
C'est à ces principes politiques, à leur déroulement logique qu'est donc due la Révolution. Et il faut se garder d'y voir, comme le fait Mme de Staël, une révolte du peuple français, causée par un état de souffrance et d'oppression^ Le témoignage de Bonald sur ce point est important à retenir, car Bonald parle ici de ce qu'il avait vu de près, de ce qu'il avait vécu. Or ce témoignage le voici: « Ce motif d'un état de souffrance et d'oppression, écrit-il, trouvé après coup, est démenti par tous les souvenirs, et, j'ose le dire, par l'opinion de toute l'Europe, la douceur reconnue de nos mœurs, la perfection de nos lois. Le peuple français était même plus heureux dans les années qui précédèrent la Révolution, qu'il ne l'avait jamais été, puisque les seules lois dent quelques portons de Français pussent se plaindre, telles que la servitude de la glèbe, les droits de mainmorte, ou les ordonnances contre les protestants avaient été abolies par Louis XVI. »
C'est donc avant tout des principes erronnés, je le répète, qu'il faut voir à la racine de la Révolution, cette Révolution qu'on n'a jamais mieux définie que dans cette formule de Bonald, frappante par sa force et sa concision: « Un appel fait à toutes les passions par toutes les erreurs. »
Ce sont les plus capitales de ces erreurs que nous allons étudier avec Bonald. et en regard nous établirons avec lui la vérité politique.
La philosophie révolutionnaire a comme fondement « l'individualisme ». Quelle est la pensée de Bonald sur l'individualisme, voilà ce que je commencerai par exposer.
Comme son nom l'indique, l'individualisme est une doctrine qui ne considère que l'individu. La philosophie révolutionnaire isole, abstrait l'homme de la société, et c'est sur cette abstraction qu'elle raisonne. Commençant par méconnaître le rôle de la société dans la formation de l'homme, rien d'étonnant à ce qu'elle aboutisse à des conséquences sociales ruineuses.
L'homme se fait lui-même, déclare l'individualiste. La société fait l'homme, riposte Bonald. Tels sont les axiomes de la philosophie de l'anarchie et de la philosophie de l'ordre. Nous allons voir ce qui résulte de ces deux thèses opposées.
Prétendre que l'homme se fait lui-même, c'est prétendre que ce qu'on trouve chez lui de bien moral, il le tient de lui-même, que ce bien existe naturellement en lui. C'est là la pensée de tous les révolutionnaires. Mais si le bien existe naturellement dans l'homme, d où lui vient le mal.? Le mal lui vient du dehors, il lui vient de la société : « L'homme est bon naturellement, déclare Rousseau, la société le déprave et le rend misérable. » La conséquence logique d'un tel axiome, c est la haine, le dénigrement la destruction recherchée de la société. Les protestants se sont appliqués à détruire la société religieuse; les révolutionnaires qui les ont suivis, la société civile et politique. Et les uns et les autres pensaient travailler ainsi au progrès de l'humanité,
Bonald déclare au contraire : « Nous sommes
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mauvais par nature, bons par la société. Et il ajoute : « Aussi tous ceux qui, pour constituer la société, ont commencé par supposer que nous naissions bons, frappés des désordres que la société n'empêche pas, et oubliant tous ceux qu'elle prévient, ont fini, comme Jean-Jacques, par croire que la société n'était pas dans la nature de l'homme. » l
Nous sommes mauvais par nature, bons par la société. C'est la thèse de l'ordre. Elle aboutit, en effet, logiquement à la recherche de la consolidation et du perfectionnement de la société. Si nous sommes bons par la société, pour nous, rendre meilleurs, rendons la société meilleure, pour atteindre à l'individu, travaillons sur ce qui le conditionne. « Il faut faire la société bonne, écrit Bonald, si l'on veut que l'homme soit bon; il faut qu'à son entrée dans la société il y trouve, établi par les lois, pratiqué dans les mœurs, enseigné par les écrits, rappelé par les arts, autorisé, accrédité par tous les moyens dont la société dispose, tout ce qui peut aider un naturel heureux ou fortifier une âme faibls, et continuer une bonne éducation ou réformer une éducation vicieuse. »
Remarquons que si les révolutionnaires, en concentrant leurs regards sur l'individu, en arrivent à oublier la société, ou à ne diriger leur pensée vers elle que pour en méconnaître le rôle bienfaisant et s'efforcer à des destructions, par contre les philosophes de l'ordre en disant: société d'abord, n'oublient pas l'homme. Leur philosophie n'est pas, comme on a voulu le faire croire, un anéantissement de l'individu. C'est au contraire l'individualisme qui est l'écrasement de l'individu, car l'individualisme aboutit à émietter tous les groupements, et à laisser un pygmée, le citoyen isolé, en face d'un colosse, l'Etat. Si Bonald, avec tous les grands esprits, défend l'ordre social, c'est donc pour le bien de l'Humanité, et en définitive pour le bien du plus grand nombre. Il n'est pas démocrate, certes. Mais démocrate ne signifie pas démophile. Et la démophilie, ou amour du peuple, de la nation, n'entraîne pas après elle la démocratie, bien au contraire.
Personne d'ailleurs n'a plus pensé que Bonald au bien du plus grand nombre, et s'il veut par exemple la concentration du pouvoir politique,
et s'il veut des privilèges héréditaires, ce n'est point pour l'avantage d'un monarque et d'une aristocratie, c'est pour l'avantage de la société, et donc finalement pour l'avantage de tous ceux qui la composent. « Les sujets publics, ou le peuple, déclarait-il, est le terme de la volonté du pouvoir et de l'action des ministres, et c est à son utilité que tout se rapporte dans la société, constitution et administration. > — « La société, écrivait-il encore, est établie pour l'avantage général, et non pour le bien particulier, puisqu'il faut au contraire que le particulier souffre pour le bien général. Les sophistes qui ont traité de la société n'y voient que l'individu, et Pupendorff lui-même dit que les lois sont faites pour l'avantage du chef : erreur grossière, puisque le chef doit le premier s'immoler pour le salut de ses membres. Toute société, dans ce sens, est une république, res publica, la chose de tous, et non la chose de chacun, et alors, dit J.-J. Rousseau, la monarchie elle même est une république ». Dans le siècle dernier, les bons auteurs appelaient toute forme d'Etat république; ce n'est que dans ce siècle
qu'on a donné exclusivement cette dénomination au gouvernement populaire, de tous les Etats celui où chacun est le plus occupé de soi et où tous sont le moins occupés des autres.
Je rappellerai à ce propos, car c'est une équivoque dont on joue beaucoup, que c'est dans ce sens aussi que Auguste Comte entendait le mot république, dans ce sens de < res publica », la chose de tous, et non dans le sens de gouvernement de tous, de gouvernement populaire. Qu'on se souvienne seulement de son axiome énergique : « Tout choix des supérieurs par les inférieurs est profondément anarchique. »
Une autre conséquence de 1 individualisme, c'est que cette doctrine exaltant l'individu au détriment du corps social est portée à ne voir dans l'individu que des droits. Et comme elle regarde tout encadrement des individus comme une diminution de leurs droits, de leur liberté, elle est amenée logiquement à préconiser l'émiettement de la société. Toutes les destructions révolutionnaires sortent ainsi fatalement de la théorie des droits de l'homme, « les droits de l'homme , ces mots effrayants, dit Bonald,
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qu'on entendit retentir à la veille des crises révolutionnaires comme un « signal de désolation et de mort ».
« La philosophie du dernier siècle, écrit-il à ce propos, ignorante au suprême degré de tout ce qui constitue l'état moral de la société, et par là même profondément habile dans l'art de détruire, toujours dans les extrêmes, n'a vu que l'homme et 1 univers, et jamais la société. D'un côté elle a, si j'ose me servir de cette expression familière, haché menu les états et les familles, où elle n'a vu ni pères, ni mères, ni enfants, ni maîtres, ni serviteurs, ni pouvoirs, ni ministres, ni sujets, mais seulement des hommes, c'est-à-dire des individus, ayant chacun leurs droits, et non des personnes liées entre elles par des rapports; et elle a tout confondu en voulant tout égaliser, et tout dissous, en voulant tout affranchir. De l'autre, elle n'a proposé à nos affections que le genre humain, l'humanité tout entière, et elle a anéanti les affections en voulant les étendre au delà même de la capacité de nos cœurs et de la possibilité de nos relations. Mais c'est surtout l'esprit public de nation,
de famille ou de corps, qu'elle s'est opiniâtrement attachée à détruire, et elle l'a poursuivi jusque dans les corporations d'arts mécaniques, dans lesquelles il produisait en général des effets excellents. >
On sait quel magistral et impressionnant tableau Taine notamment a tracé de toutes ces destructions nécessitées par la philosophie révolutionnaire, par les Droits de l'Homme.
Considérant non l'individu isolé, mais l'homme en société, Bonald voit en lui non des droits, mais des devoirs. « Dans la société, déclare-t-il, il n'y a pas de droits, il n'y a que des devoirs. » C'est identiquement la pensée exprimée par Auguste Comte: Chacun, disait-il, a des devoirs et envers tous, mais personne n'a aucun droit proprement dit. » Et pour ceux qui s'effraieraient de cette assertion, je rappellerai que Comte faisait remarquer que les justes garanties individuelles se trouvent suffisamment résulter « de cette universelle réciprocité d'obligation. Que j'aie un droit envers les autres ou que les autres aient un devoir envers moi, le résultat n'en est-il pas le même pour ce qui
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me touche? Sauf que cette substitution des devoirs aux droits a l'avantage d'écarter les dangers politiques et moraux où nous jette l'exaltation moderne des droits individuels.
Comment d'ailleurs en bonne logique l'individu aurait-il des droits, puisqu il doit tout à la société? « L'homme n'existe que par la société, écrit Bonald. et la société ne le forme que pour elle: il doit donc employer au service de la société tout ce qu'il a reçu de la nature, et tout ce qu'il a reçu de la société, tout ce qu'il est et tout ce qu'il a. »
Et il dit encore plus explicitement: «La religion veut que l'homme social fasse son devoir dans le poste que la société lui assigne. Or, quel est le devoir de l'homme social? Le devoir de l'homme social, son devoir le plus simple, le plus indispensable, est d'employer, à l'utilité de la société, toutes les facultés que la nature lui a données, que la société a développées par 1 éducation, et auxquelles elle fournit l'occasion de se déployer par la profession dans laquelle elle place l'homme. Si l'homme social avait une mesure fixe de devoir, il pourrait s'enor-
gueillir lorsqu'il outrepasserait cette mesure; mais les facultés de F homme sont la seule mesure de ses devoirs envers la société. Ainsi celui qui fait les actions les plus héroïques, ou se livre aux travaux les plus utiles, ne fait que son devoir, et ne fait pas plus que son devoir, puisqu'il ne fait qu'employer à l'utilité de la société les facultés qu'il a reçues, et que la société à perfectionnées. L'homme n'a donc pas à s'enorgueillir, puisqu'il ne fait que son devoir; il peut donc être modeste au milieu de la gloire des plus grands succès, comme il peut être pauvre au milieu des richesses, et tempérant au milieu des plaisirs. »
Ici encore nous retrouvons la même pensée chez Comte. « Nous naissons, remarquait-il, chargés d'obligations de toute espèce, envers nos prédécesseurs, nos successeurs et nos contemporains. Elles ne font ensuite que se développer ou s'accumuler avant que nous puissions rendre aucun service... Quels que puissent être nos efforts, la plus longue vie bien employée ne nous permettra jamais de rendre qu'une portion imperceptible de ce que nous avons reçu. »
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Puisque toute une vie, la mieux remplie qu'il soit, ne suffit pas pour nous acquitter envers la société, fuir volontairement l'existence, c'est donc forcément partir avant d'avoir payé sa dette, avant d'avoir accompli tout son devoir. C'est là-dessus que Comte se base pour défendre et honnir le suicide. Il est curieux d'observer que le croyant Bonald nous propose le même argument, désireux qu'il est de s'en tenir, dans la défense de Tordre, uniquement à des motifs d'intérêt social. « Je regarde le suicide, écrit-il, comme tin crime de lèse-société au premier chef, et par conséquent comme un acte sévèrement défendu par l'auteur et le conservateur des sociétés, qui ne veut pas que les bons fraudent la société du service qu'ils lui doivent, ni les méchants de l'exemple du repentir ou du châtiment. » :
De 1 individualisme, de la théorie des droits de l'homme, sort naturellement le pouvoir électif. Le gouvernement le plus en harmonie avec la philosophie révolutionnaire est la République
démocratique, qui prétend remettre une part du pouvoir à chaque individu. Au contraire le gouvernement en harmonie avec la philosophie sociale de Bonald est la monarchie héréditaire. Cette philosophie considère, en effet, la société comme un corps général dont l'existence embrasse le passé, le présent, l'avenir. L'homme meurt; la société vit et se maintient à travers les générations qui se succèdent. Or seule la monarchie héréditaire offre ce caractère de durée, d'immortalité.
Dans la république démocratique, au contraire, la société n'est plus un corps général, mais simplement une réunion d'individus; la volonté générale n'est qu'une somme de volontés particulières. En un mot tout s'y individualise, tout s'y restreint et s'y concentre dans le présent, d'accord en cela avec la doctrine révolutionnaire. Voici d'ailleurs le parallèle que Bonald établit.
« Dans la monarchie, écrit-il. tout est social, religion, pouvoir, distinctions.
« Dans l'Etat populaire, tout est individuel: chacun a sa religion, chacun a son pouvoir,
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chacun veut se distinguer ou dominer par ses talents ou par sa force.
« Dans la monarchie, parce que le pouvoir est social, sa limite est dans les institutions sociales.
« Dans la démocratie, parce que le pouvoir est individuel, sa limite est dans l'homme.
« La monarchie considère l'homme dans la société, ou membre de la société, ou l'homme social.
i La république considère l'homme hors de la société, ou l'homme naturel.
« Et comme la société est faite pour l'homme et l'homme pour la société, la monarchie qui considère l'homme dans ses rapports avec la société, convient à l'homme et à la société.
« Et la république qui considère l'homme sans rapport avec la société, ne convient ni à la société, ni à l'homme. »
Dans la défense de cette thèse le philosophe que Bonald sera le plus naturellement amené à réfuter sera Rousseau. C'est chez son théoricien le plus illustre qu'il va chercher, pour la combattre, la philosophie révolutionnaire. L'œu-
Le réalisme de Ronald. 6
vre de Bonald est une admirable critique de l'œuvre de Rousseau. Et je ne crois pas, notamment, qu'on ait jamais porté un jugement plus frappant dans sa justesse et sa concision, sur la pensée et l'œuvre du doctrinaire de la Révolution, que celui formulé par Bonald dans ces quelques lignes: « L'auteur du Contrat so cial dans la société ne vit que l'individu, et dans l'Europe ne vit que Genève; il confondit dans 1* homme la domination avec la liberté, dans la société la turbulence avec la force, l'agitation avec le mouvement, l'inquiétude avec l'indépendance, et il voulut réduire en théorie le gouvernement populaire, c'est-à-dire fixer l'inconstance et ordonner le désordre. »
Cette question du gouvernement, nous aurons à en reparler. Je passe donc tout de suite à la question de la religion. La religion en harmonie avec l'individualisme est le protestantisme, ou la liberté du choix, choix des croyances, choix de la morale à suivre, laissée à chaque individu.
Le protestantisme ou religion individualiste est tout entier contenu dans cet aphorisme de
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Rousseau: «Ce que Dieu veut qu'un homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un autre homme, il le lui dit à lui-même, et l'écrit au fond de son cœur. »
« Il y a dans cette phrase, remarque Bonald, autant d'erreurs que de mots. Où sera donc la règle publique et sociale des actions humaines? Chaque homme sera donc juge 'de ce qui est écrit au fond de son coeur, puisque seul il y peut lire. Et sur quelle loi la société pourrat-elle juger celui à qui Dieu a parlé à lui-même, ou condamnera des actionp dont l'homme assurera avoir lu l'ordre écrit au fond de son cœur? Comment dans un Etat, les tribunaux jugeraient-ils les coupables, si le prince n'eût intimé à ses sujets les lois, qu'en parlant a l'oreille de chacun d'eux?
« Les sophistes, comme Toussaint et Helvétius, qui ont nié le pouvoir du père et les devoirs des enfants, et Jean-Jacques lui-même qui a étouffé les sentiments paternels, n'avaient donc sur ce premier objet dos affections de l'homme et de ses obligations, rien d'écrit au fond de leur cœur! Cette écriture peut faire
image dans une déclamation et arrondir une phrase; mais on ne fonde pas la société sur une métaphore, et le christianisme qui entend bien mieux les intérêts de la société et Tordre des relations des êtres entre eux, loin de nous livrer chacun à notre sens privé et à nos inspirations personnelles, nous défend d'écouter les révélations même d'un ange, si elles étaient contraires à la parole ou à l'écriture, expression publique de la volonté du souverain manifestée à la société. »
Bonald écrit encore: « La supposition que Dieu fera connaître ses volontés sociales ou générales à chaque individu par une inspiration particulière, laisse la société sans garantie contre l'enthousiasme qui raconte des visions, ou la fourberie qui en invente; et ce moyen individuel et privé ne peut, sans contradiction, être proposé pour règle à la société. C'est ce qui a perdu les sectes protestantes qui, à La place d'une autorité visible parlante et écrivante, qu'elles ont rejetée, ont érigé le sens privé et l'inspiration particulière en loi générale et constante de la société; fanatisme insensé, qui peut
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consacrer toutes les visions et légaliser tous les forfaits! »
Dans cette religion individualiste il y a plusieurs degrés. Il y a Luther, il y a Rousseau, il y a Kant. C'est-à-dire il y a l'individualisme chrétien, l'individualisme déiste, l'individualisme philosophique. C'est ce que Bonald remarque : < La doctrine du Luthérianisme, écritil, est fondée sur un principe semblable (à la doctrine de Rousseau), avec cette différence que les purs déistes, comme Jean-Jacques, pensent qu'il n'a jamais existé de révélation extérieure de Dieu à la société humaine, et que l'homme trouve toutes les lois au fond de son cœur, au lieu que Luther admet l'existence d'une révélation primitive: mais il pense que l'homme trouve dans sa raison les lumières nécessaires pour l'expliquer, c'est-à-dire que les uns veulent que l'homme soit sa loi à lui-même, et que les autres veulent que Y homme soit à luimême son magistrat. La doctrine de Kant, née au sein de l'école luthérienne, ne me paraît pas être autre chose, autant qu'on peut juger la pensée à travers le voile mystérieux de l'expression. »
Luther nous donne un livre comme guide. Mais il déclare qu'il appartient à chacun d'interpréter ce livre. Rousseau donne à chacun comme guide sa conscience, Kant la loi morale inscrite en nous. Tout cela revient au même au point de vue des dangers moraux et sociaux qui en résultent. C'est dans tous les cas l'exaltation du sens privé.
Ce n'est pas que Bonald nie qu'il y ait en nous des lois morales, en notre conscience une voix qu'il faut écouter. Mais ces lois, déclare-t-il, si elles sont innées quelque part, le sont dans la société et non dans l'homme. Dans l'homme elles sont le fruit d'une acquisition; il les doit à la société.
« La connaissance des vérités morales, écrit Bonald, qui sont nos idées, est innée, non dans l'homme, mais dans la société: dans ce sens qu'elle peut ne pas se trouver dans tous les hommes, et qu'au contraire elle ne peut pas ne pas se trouver plus ou moins dans toutes les sociétés, puisqu'il ne peut même y avoir aucune forme de société sans connaissance de quelque vérité morale. Aussi l'homme enirant dans la
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société, y trouve cette connaissance comme une substitution toujours ouverte à son profit, sous la seule condition de l'acquisition de la parole, perpétuellement subsistante dans la société. »
Dès lors qu'il y a société, même embryon de société, il y a connaissance de certaines lois morales, certaines lois d'ordre, certaines lois sociales, puisque la connaissance et la pratique de ces lois sont la condition d'existence de toute société. Par son existence même toute société nous prouve qu'elle suit certaines lois dont son existence dépend. C'est donc avec juste raison qu'on peut dire qu'il y a dans toute société des idées morales innées. Ces idées connues de la société ne le sont point de nous comme le prétendent les sectateurs de la religion individualiste. Mais comme nous naissons et vivons dans la société, ces idées s'infiltrent en nous, soit directement par la révélation que nous en font nos parents ou nos supérieurs, soit indirectement et plus insensiblement par la pénétration des mœurs au milieu desquelles nous vivons, par l'atmosphère sociale en quelque sorte que nous respirons. Ces idées nous pénètrent si in-
sensiblement que nous ne nous apercevons pour ainsi dire pas du moment de leur acquisition; si bien que les ayant acquises, nous sommes tentés de nous figurer les avoir toujours possédées. Nous les disons inscrites naturellement dans notre conscience, parce qu'elles y ont été inscrites par la complicité de tant d'agents, que nous ne pouvons démêler et distinguer clairement ces agents.
« Laissons, (écrit Bonald, cette expression, lois naturelles gravées au fond des cœurs, dans ce sens qu'il ne soit besoin d'aucune autorité visible pour nous les faire connaître et nous les faire observer; ces lois que l'on croit gravées au fond des cœurs parce qu'on ne peut se rendre compte du moment où l'instruction des leçons et des exemples en a développé l'idée, et qu'on croit avoir toujours sues, parce qu on ne se rappelle pas les avoir jamais apprises. Ces lois expriment ce que Dieu veut que Vhomme fasse, mais Dieu a voulu que lêtre intelligent les reçût d'un autre être semblable à lui, par une transmission orale ou écrite; en sorte que ces lois sont un fonds commun, et
comme le patrimoine de la société, que son auteur, père des hommes, a substitué à ses enfants de génération en génération, et que le pouvoir domestique dans la société domestique, le pouvoir public dans la société publique, font valoir, et doivent même accroître au profit de leurs subordonnés. »
En résumé cette richesse morale que les doctrinaires révolutionnaires prétendent exister naturellement en nous, est le fruit de la civilisation, l'héritage des générations disparues qui nous est transmis par le moyen de la société. Cette richesse qui nous est ainsi transmise à travers les siècles, nous pourrons peut-être par nos propres efforts l'augmenter, et c'est même un devoir pour chacun de s'y efforcer. Mais nous n'y parviendrons jamais que dans une infime mesure en comparaison de ce que nous tenons de la société.
Toutes ces idées on les retrouve dans Auguste Comte encore plus développées peut-être, car elles forment la base même de sa philosophie sociale. On connaît ses formules: « L'homme le plus habile et le mieux actif ne peut jamais
rendre qu'une minime portion de ce qu'il a, reçu. » Et cette autre si saisissante, qui résume en quelque sorte tout ce que nous venons d'exposer: « Les vivants sont gouvernés de plus en plus par les morts. »
Donc, en politique, la république démocratique, en religion le protestantisme sous ses diverses formes, voilà l'individualisme ou doctrine de l'anarchie. Au contraire, en politique, la monarchie, en religion, le catholicisme, voilà la doctrine conservatrice de la société.
Or il y a nécessairement affinité entre la forme politique et religieuse de chaque société. La démocratie appelle la démocratie, l'anarchie appelle l'anarchie; au contraire Tordre politique appelle l'ordre religieux, et réciproquement. C'est sur quoi Bonald attire notre attention: « Si chaque religion ou secte différente de religion, nous dit-il, correspond à une forme particulière de gouvernement, il est évident que, dans chaque société, le gouvernement doit faire un secret effort pour établir la religion qui a
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le plus d'analogie avec ses principes, ou la religion tendre à établir le gouvernement qui lui correspond. »
Il y a sur ce sujet une page très suggestive de M. Pillon, ancien ami et collaborateur de Renouvier, et que j'engage vivement à méditer, car elle nous donne la raison profonde des luttes que nous voyons se dérouler sous nos yeux.
« L'obstacle à la républicanisation de lame française, écrit M. Pillon, c'est le catholicisme. Il n'est pas possible que la France conserve la République si elle n'a pas la force de rompre avec le catholicisme, de soustraire ses femmes et ses enfants à l'influence de cette religion. Le catholicisme, religion monarchique, religion de sujets, ne peut être la religion des libres citoyens d'une démocratie. Ou la France républicaine se décatholicisera, sortira de l'ancien régime spirituel, ou le catholicisme lui rendra tôt ou tard la monarchie. Guizot a écrit que « le catholicisme est la plus grande école de respect que le monde ait eue. » Cela est vrai pour qui ne connaît et ne conçoit de respect, de vé-
nération^ que de l'inférieur pour le supérieur. Oui, le catholicisme est une grande école de vénération et de soumission monarchiques, mais, par cela même, une école détestable d'indépendance et de dignité républicaines.
« Comme le catholicisme est une religion monarchique, le protestantisme (je parle ici surtout du protestantisme français, qui n'est pas d'ailleurs autre que le protestantisme suisse, écossais et américain) mérite le nom de religion républicaine. J'entends qu'il est en parfaite harmonie avec des institutions fondées sur le principe démocratique et électif.
Et M. Pillon conclut: « Oui, la réforme est la mère de la démocratie moderne, comme l'Eglise papiste est la mère des royautés et des aristocraties. Mais il faut considérer cet office de maternité, non comme un simple fait historique et temporaire, mais comme une nécessité constante. Il faut que l'esprit démocratique soit nourri et entretenu constamment par la cause qui lui a donné naissance. C'est ici qu'on peut dire vraiment que, la cause ôtée, le fait ne peut subsister. >
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C'est ce que Michelet avait résumé ainsi: « La vie du catholicisme, c'est la mort de la République. La vie de la République, c'est la mort du catholicisme. » Et plus près de nous, Waldeck-Rousseau, dans l'un de ses derniers discours : « Il existe une entente naturelle entre le régime républicain et le culte protestant, car l'un et l'autre reposent sur le principe du libre examen. » Ajoutons: par contre il existe une hostilité naturelle entre la République et le catholicisme, et ceux qui chercheront à les réconcilier, y perdront leur temps et leurs efforts.
Or de tout ceci Bonald nous en avait déjà avertis. « On n'a qu'à jeter les yeux sur l'Europe, écrit-il, et réfléchir à l'union naturelle qu'ont entre eux deux systèmes fondés également sur la nature de l'homme, dont l'un règle ses volontés, et l'autres ses actions, pour se convaincre de l'influence réciproque qu'exercent l'un sur l'autre la religion et le gouvernement. Le catholicisme s'allie naturellement à l'unité du pouvoir politique, parce qu'il est un aussi, et le protestantisme penche vers la démocratie, parce qu'il est populaire comme elle, et
qu'il établit dans F Eglise l'autorité des fidèles, comme la démocratie établit dans l'Etat l'autorité des sujets ou la souveraineté; car c'est le presbytérianisme qui, le premier, en a fait un dogme politique. Le presbytérianisme est donc une démocratie religieuse, et la démocratie un presbytérianisme politique; et c'est précisément ce qui a fait naître dans toute l'Europe, tantôt la réformation au sein de la démocratie, et tantôt la démocratie au sein de la réformation. »
Il y a, il est vrai, à cette thèse, une objection assez courante. On dit: mais il y a des catholiques qui sont républicains — et il y en a précisément bon nombre actuellement — et d'autre part il y a des protestants qui sont monarchistes. N'est-ce point la preuve que catholicisme et république peuvent faire bon ménage, ainsi que protestantisme et monarchie? Cette ob-) jection, Bonald l'avait déjà réfutée.
Il la réfute d'abord en la prenant sous son aspect général. « Les hommes, dit-il, qui professent une doctrine fausse, sont souvent meilleurs que leurs principes par caractère par
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réflexion, même, à leur insu, par la secrète influence d'une meilleure doctrine dans laquelle ils ont été élevés, et qui est généralement professée autour d'eux. »
Puis, il aborde le point spécial qui nous occupe. « Quand j'ai dit, déclare-t-il, que le protestantisme conduisait à la démocratie, et la religion catholique à la monarchie, je n'ai pas prétendu que tous les protestants fussent démocrates, ou tous les catholiques royalistes; j'ai connu trop d'exemples du contraire; mais cette anomalie s'explique aisément. Il y a beaucoup de protestants qui sont meilleurs que leurs principes, et beaucoup trop de catholiques qui sont moins bons que les leurs. »
Que beaucoup de catholiques soient moins bons que leurs principes, c'est là un fait qui est devenu encore plus vrai de notre temps que du temps de Bonald, et qui est une des causes les plus importantes de nos défaites et désastres.