‹ Le réalisme du romantismeChapitre 106 sur 211 · I. — LE LYRISME · texte numérisé non relu

I. — LE LYRISME

Parmi les thèmes lyriques, la nature est un des plus féconds. Et la jeune école, on le sait, y a puisé une poésie toute nouvelle. Mais il ne s'agit pas de cela. Il s'agit de savoir si c'est en réalistes'que les romantiques la représentent.

Remontons d'abord aux précurseurs du lyrisme moderne : Jean-Jacques Rousseau, Rernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, de quelle façon la représentent-ils?

Peintre de la nature, Jean-Jacques Rousseau est réaliste en premier lieu comme retraçant non pas seulement ce qu'elle ofTre de grandiose et de sublime, mais aussi ses aspects les plus familiers. Il aime par-dessus tout la campagne et se plaît à la décrire. Son rêve, c'est d'avoir, sur le penchant de quelque colline bien ombragée, une modeste maison blanche aux contrevents verts, avec une bassecour, une étable et des vaches. A Paris, « dans la sensualité des soupers, dans l'éclat des spectacles, dans la fumée des glorioles », il regrette les prés, les bois, les ruisseaux, le bruit des chars rustiques, le mugissement des bœufs, le dîner frugal chez un paysan qui le régalait de laitage et de « grisses » ; et lorsque, sorti par hasard de la grande ville, il « lorgne du coin de l'œil » un simple buisson d'épines, une haie, une grange, lorsqu'il hume, en traversant un hameau, la vapeur d'une bonne omelette au cerfeuil, lorsqu'il entend de loin la chanson d'un laboureur, il « donne au diable » les élégances factices de la société mondaine. La Nouvelle Héloïse et les Confessions renferment maints petits tableaux champêtres1 : c'est la vendange ou la cueillette des cerises, c'est le repas de midi en plein air, c'est la visite aux abeilles qui reviennent de la picorée, ce sont les soins du colombier, du jardin, de la laiterie. Et, dans tous ces tableaux, il ne craint pas de marquer les circonstances les plus menues, les plus insignifiantes si l'on veut, mais par lesquelles chacun a son caractère distinctif, son caractère vraiment réel.

1. Un grand nombre des sujets que Rousseau proposa pour l'illustration de la Nouvelle Héloïse sont empruntés à la vie agreste ou domestique.

Quand, au lieu de la vie rustique, Rousseau peint des paysages, sans doute, moins artiste que poète, il ne les peint pas tant pour eux-mêmes que pour les émotions dont le spectacle de la nature affecta toujours sa sensibilité. Cependant les traits en sont exacts. Rien chez lui de vague ou de flottant. Il veut, comme le remarque Sainte-Beuve, « que la scène dont il se souvient ou qu'il invente, que le personnage qu'il introduit, s'encadre et se meuve dans un lieu bien déterminé, dont les détails se puissent graver et retenir1 ». Il indique très nettement les contours des objets et leurs reliefs; il applique la couleur sur un dessin très « poussé ». On a souvent dit que Rousseau nous inocula le sentiment de la nature ; on peut dire avec Sainte- Beuve qu'il nous inocula aussi « le sentiment de la réalité2 ».

Beaucoup de ses descriptions se bornent aux caractères généraux; ce sont celles qu'il imagine, celles qu'il dispose pour l'effet. Toutes les fois qu'il représente des choses vues et qu'aucune préoccupation de grand style ne gêne son naturel, il indique jusqu'aux moindres détails. Et ce. goût du particulier s'accusa chez lui toujours davantage. Lisons par exemple la Cinquième Promenade des Rêveries d'un Promeneur solitaire : nous y voyons comment il conçut, pendant sa retraite dans l'île de Saint- Pierre, le projet d'une Flora peninsularis à laquelle il voulait consacrer « le reste de ses jours ». « J'aurais fait un livre, dit-il, sur chaque gramen des prés, sur chaque mousse des bois, sur chaque lichen

Page 1