Préface des Orientales
tant pas été faites d'après nature. Mais peu importe. Sans avoir vu les pays qu'il retrace, il sait nous en rendre les aspects avec une netteté de dessin et une vivacité de coloris qu'aucun parnassienne surpassa. Du reste, plus il prend conscience de ses aptitudes propres, plus il exprime directement la sensation des choses; et, depuis les Orientales jusqu'aux Contemplations, son réalisme gagne toujours davantage en vérité sincère et sentie. Les Orientales ont souvent, reconnaissons-le, quelque chose d'artificiel; bien des paysages y laissent paraître la rhétorique d'un virtuose. Dans les recueils postérieurs, le poète représente la nature telle que ses yeux la perçoivent, sans aucun placage, sans rien de factice. On n'attend pas sans doute que nous donnions ici des exemples; citons seulement quelques vers au hasard du souvenir.
Soit que juin ait verdi mou seuil ou que décembre Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre Les chaises se toucher *.
Les dragons chevelus, les grenadiers épiques, Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés2.
Devant la blanche ferme - .
Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges 3.
Les moutons hors de l'ombre, à travers les bourrées, Font bondir au soleil leurs toisons éclairées 4.
Par moments apparaît, au sommet des collines, Livrant ses crins épars au vent âpre et joyeux, Un cheval effaré qui hennit dans les cieux 3.