II. — LE ROMAN
Pendant la période classique, le roman, sous aucune de ses diverses formes, ne reproduisit la vie réelle.
C'est par YAstrèe que s'ouvre le xvne siècle, et peu de livres exercèrent une influence plus grande ou plus durable.
Sans doute YAstrée ne ressemble guère aux romans de chevalerie, dont les Amadis avaient prolongé jusqu'alors la vogue. Des régions chimériques où se passaient les Amadis, d'Urfé nous transporte dans « les lieux de sa naissance ». Rejetant les héros fabuleux, il met en scène ses contemporains et ses amis, sa femme, qui est Astrée, et lui-même, qui est Céladon. Enfin il ne peint pas seulement les pures tendresses du cœur, mais aussi les grossiers appétits des sens.
Pourtant le mot de réalisme jure avec une œuvre
telle que YAstrée. Au merveilleux du roman chevaleresque nous y voyons succéder une idéalisation beaucoup plus raffinée. Les bergers et les bergères que d'Urfé nous montre sur les bords du Lignon sont de grands seigneurs et de grandes dames, et, s'il a fait paraître au second plan un Valentinian et un Hylas, tous les autres subliment à l'envi la métaphysique de l'amour. VAstrée introduit dans la littérature comme dans les mœurs la préciosité sentimentale qui fleurit durant la première moitié du xvne siècle. On veut y rattacher, du moins par Hylas, le roman bourgeois ou comique : ce genre, et nous allons voir du reste qu'il n'est point réaliste, procède d'une réaction contre l'Urfé et ses imitateurs.
Nommerons-nous Gomberville et La Calprenède? Le premier a soin de peindre les pays lointains où il conduit ses héros et les peuples qui habitent ces pays; le second se renseigne chez les historiens grecs et latins pour raconter ce qu'il appelle « les grandes révolutions des empires ». Mais celui-là embellit sa « géographie » des descriptions les plus fantaisistes, et celui-ci prête aux siècles passés la figure de son siècle. Aussi bien il y a chez tous deux un mélange d'intrigues amoureuses qui rappellent YAstrée et de fictions héroïques qui rappellent Amadis.
Représentant « les bourgeois de son quartier1 », Mlle de Scudéry leur donne un costume romain ou persan; par là, elle fausse en même temps l'histoire et défigure la réalité contemporaine. D'ailleurs elle renchérit encore sur les délicatesses de la