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36 LE RESELLE.
— Un jour, sans doute, le peuple qui protège les proscrits, marchera au secours des oppriméx.
— Ce jour là sera celui de la liberté !
Hs étaient arrivé, en causant ainsi, non loin de la prison neuve dont un rassemblement tumultueux emcombrait entièrement les abords. 1ls s’arrêtèrent, et le jeune homme qui les suivait, levant les yeux, n’eut plus aucun doute sur le hideux spectacle qui attirait la foule. Les apprêts funèbres des exécutions capitales étaient dressés au-dessus de la porte d'entrée et du mur d’enceinte de la prison.
1! comptait les gibets quand une voix dit près de lui:
— Voyez cet homme ! c’est lui qui dans un journal de Montréal a demandé avec tant de passion la mort des prisonniers patriotes, lui qui a osé écrire ‘‘ qu’il n’était pas besoin de les engraisser tout l’hiver peur l’échafaud !”?
L'inconnu leva les yeux et aperçut un homme qui s’agitait dans la foule parmi quelques misérables dont il semblait exciter la haine contre les condamnés. C’était le conseiller Barterèze.
— Il doit être satisfaït, dit quelqu’un, car celui contre lequel il montrait l’animosité la plus sanguinaire va mourir.
— Qui va mourir ? demanda brusquement le j:une homme au capot,
— Ne le savez-vous pas ? repondit le Canadien étonné. Ce sont des patriotes.
— Et leurs noms * Jeurs noms ?
—- Je ne sais, répondit prudemment l’homme intapellé, dans la crainte de parler à quelque parent ou quelqu’ami des victimes. ‘l'out
cè que je puis vous dire, c’est que parmi eux est un Français nommé Durand.
— Durand !
Cette exclamation fit retourner la tète à quelques assistants. L'un d’eux laissa échapper un geste de surprise, ét se plaçant devant l’é. tranger comme pour le déroter aux regards :
— Vousici, et à pareil moment ! dit-il à voix extrêmement basse.
— Je ne sais ce qu. vous voulez dire, lui fut-il répondu.
— Je vous connais mieux que vous ne me connaissez, reprit le Canadien du même ton. Au nom du pays et de vos amis, retiresvous.
— Non ! répondit le jeune-homme ; j’ai déjà vu la mort de plus près.
— Mais pas de la main du bourreau, reprit Pinconnu. Partons, croyez-moi.
À ce mot, le proscrit re sentit froid au cœur ; mais il demeura immobile, et pour toute réponse montra froidement sous son capot la forme d’une crosse de pistolet. Le patriote comprit toute i’énersique signification de ce geste du gentilhumme.
La rumeur qui s’é'eva en ce moment fit frisonner les spectateurs du meurtre juridique. Les condamnés apparaissaicnt au pied des instrumens de mort. Leur contenance était calme et ferme ; il: promerèrent un regard de mépris sur quelques groupes d’où partaient des burlements de haine promp‘ement éteints dans le silence géréral. Au premier coup-d’æil, on reconrut le Français qui cachait son nom véritable sous celui de Durand. Tourné vers la multitude, il lui adressa d’une voix ferme quelques mots qui ne parvinrent cependant pas jusqu'au groupe éloigné dont nous avons suivi la marche. Quand le bourreau lui passa le nœud fatal autcur du cou, il poussa par truis fois un cri de liberté, — et se tut pou toujours ! .,..,
C’est ainsi qu’ils moururent tous, sans crainte ni remords, en hommes de foi, comme les martyrs de t: u:cs les nobles causes,
Le Canadien qui avait reconnu le jeune proscrit se retourna aussitôt pour l’entrainer loin de lescèue lusubie qu’ils avaient sous les yeux ; mais il avait disparu dans la fu’e.
— Qu’est devenu ce jeune homme ? Cemanda-t-il à ses voisine.
Aucun d’eux ne le savait.
— Qui est-il ? lui dit-or.
Il se pencha à l’vureil'e de l’un de ccux qui l’entouraient, et nomma Laurent de Fau'egarde.
— C’estlui? s’écria ce dernier. Je sais donc où il est allé! que ne l’avez-vcus empêcié Ce continuer sa rou'e ?
— Et pourquoi ?
— L?eit que, reprit le Canadien en baissant la voix, ilest venu peur voir Alice Mac Daniel, et el'e est morte cette nuit !
—Courons, dit l’uutre vivement ; nous le rejoindrons peut-être à temps. :
Il se trompait. Arrivés devant la maison mortuaire sans l’avoir aperçue, et redoutant quelqu’acte insenté de sa douleur, ils demeurèrent près de la porte, se promenant aux environs sans la perdre de vue. Ce fu! encore en vain ; ils ne revirent plus le jeune chef des re' elles.
Cependant, le lendemain, un bruit é‘range, mystérieux se répardit dans le public de Montré:il. On parlait vaguement de cercueil décluué, d’adieux déchirans, et d’une 1eillée de mort signalée par les actes extravagants d’un dé‘espoir sans ressource, Les noms d’Alice et de Leu‘ent étaient prononcés en secret et chacun signalait q'e'ques détails de uistoire mélancolique de leurs amours. La pauvre enfant ne s'était jamais relevée du coup terrible que lui porta la mort de son frère, barrière insurmontable et é erneik: sntre elle et celui qu’elle aimait. ‘Comme teutes les femmes atteintes mortellement au cœur”, elle avait langui pendant quelques mois, étudiunt avec joie les progrès de Ja maladie qui marchait à pas de géant. Car la mort, Pérait la déli.
vrance ! Avant cette hiure suprême, ellk aprelait Laurent ; elle eût voulu lui laisser comme un adieu les dernières bénédictions ce son amour inal'érable ; mais la mort n’attend pas ; elle s’endormit en Paprelant. Laurent vint pourtant, mais trop tard, et pour ensevelir dans un cercueil son dernier espoir et ses désolants souvenirs.
Personne ne sut jamais qui était véritablement le Français dont nousavons vu lafin déplorable, ex:epté Barterèze, son plus cruel ennemi; mais des rapports antérieurs entr'eux dont les mystères semblaient cacher un crime, faisaient au conseiller coupable une loi du p'u: inviolable silence sur ce sujet. |
Un fait qui semblait s’y rattcher donna lieu à bien des conjectures. On apprit que'ques jours après l’exé:u‘ion des patriotes qu’une jeure fille é‘rangère allait prendre le voile cu couvent des Ursulines de Montré1l. On la disait arrivée de France depuis plusieurs mois, et retirée dès lors près de la supérieure à qui elle avait apporté des lettres renfermant sans dou'e le sccret de sa destin. Un étranger qu’on N’avait p'us revu depuis le combat de Saint Cuarles la visitait soul ar.téricuremeut à cette époque. Ces détails aussi bien que le soin de la jeune religieuse à gaclier son nom éveillèrent un instant la curiosité : mois la supérieure demeura impénétrable. Tout porte donc à croire ‘que ce? scc’et deulcureux s’étcindra sans écho dans le silence du cloitre, tombeau prématuré cù vont s’ensevelir vivants encore tant de cœurs brisé*, tant d'illusions déçues, tant d’esj ér n'es éteintes pour jamais !