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Res ne de PR Re To
Tout autour une solitude, où devait se lever autrefois une armée d’autres Pierres, car on sentait bien que c'était là le vrai pays de la Pierre, plus sinistre, plus impressionnant que Karnac, et dernier refuge de la mystérieuse religion des druides, traquée de tous côtés par la Croix.
Cette maisonnette, soudain, malgré son infime. apparence, par une sorte de mirage accapareur, effaçait pour elle tous les objets environnants, prenait des proportions démesurées, gigantesques, s’enflait d’une monstrueuse et significative importance, et c'était vers elle, vers elle seule qu'elle allait, attirée, fascinée, vers la demeure du Reboutou, vers la maison de la Légende.
Bien que, en quittant Camaret, elle n’eût pas hésité un instant à mettre à éxécution la bonne action qu’elle accomplissait, qu’elle avait entrebrise dans un élan de générosité et de pitié de son cœur-ouvert à toutes les miséricordes, à tous les dévouements, peu à peu, à mesure que le calme se faisait dans son esprit, que les réflexions s’alourdissaient, se refroidissaient, plus graves, plus raisonnantes en son cerveau, ine certaine inquiétude vague, encore indécise, informulée, la hantait.
D'abord elle avait ressenti un premier malaise, u moment même où elle passait devant l’église, ‘1 croisant son regard avec les yeux, mécontents tt fâchés, de Pierre Kerbiriou, et elle avait mar- Motté tout bas, prête à des regrets :
— Il ne m’approuve pas, Monsieur le recteur, bien sûr !
Mais elle était encore dans toute l’ardeur de l’action charitable qu’elle faisait, dans le contentement absorbant de ramener à son père cette pauvre enfant perdue, et, par un mouvement de révolte, elle s'était rapprochée davantage de Geneviève, l’assaillant de questions sur tous les sujets qui lui passaient par la tête, s’étourd.ssant de son propre bavardage, comme pour mieux étouffer cette fine pointe de remords que le regard du curé lui avait dardée en plein cœur.
Après tout, elle était bien libre d’agir comme elle l’entendait ; elle ne faisait que remplir son devoir de sauvetage, de la même manière que les courageux pêcheurs de Camaret, qui arrachent au péril de la mer, en risquant leur propre vie, amis ou ennemis, chrétiens ou paiens, indifféremment, sans s'inquiéter de leur nationalité ou de leur religion.
Geneviève Goalen était une naufragée, elle aussi; elle commençait donc par la sauver, par la mettre en sûreté, sans songer à rien autre. sans rien vouloir savoir d'elle ni des siens, et ne croyait pas, pour cela, perdre son âme.
Il y avait même, dans l’excès de dévouement qui la rapprochait à ce moment de la jeunefille, comme une protestation, une rébellion contre | une injustice, et, durant toute la première partie de la route, jusqu’à ce moulin où elles
venaient de s'arrêter, après le dur essoufflement de la longue ascension, elle resta sous cette impression vibrante et généreuse.
Elles avaient d’abord causé de choses indifférentes, de ces mille sujets de conversation aisée qui glissent si facilement sur leslèvres des femmes, de quelque condition qu’elles soient, et s’y déroulent incessamment comme les pelotons de laine entre leurs doigts, sans que l'esprit, sans que la pensée semblent y avoir pris part ; puis, M Dorso avait voulu savoir comment Geneviève Goalen avait pu se perdre sur mer, et de quel moment datait son étrange aventure.
Faïk, toute soupirante, avait avoué :
— C’est par ma faute, bien sûr, que cela est arrivé, et on aurait grand tort d’enaccusertout autre que moi. Je suis partie hier soir, toute seule, en barque, de Morgat, comme je l’ai fait tant de fois sans accident, et par tous les temps encore ! C’est un de mes grands plaisirs, et les pêcheurs de Morgat, qui le savent, me connaissent bien, me prêtent volontiers leurs canots pour aller faire un tour, soit du côté des grottes, soit du côté de l'arche de Sainte-Marine ; on m'a donc laissé faire. J'avais promis à Larvor, vous Savez, celui que mon père a guéri, celui qui ne pouvait plus remuer bras ni jambes, et qui est à présent tout en gentillesses pour nous ?.. Eh bien, le bateau lui appartenait, et je lui avais Promis de revenir avant la nuit, parce qu’il crai- £&nait un peu le changement de temps !.…. Mais
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voilà que, sans m'en apercevoir, moi qui connait la mer, je me suis engagée dans un mauvais courant, qui m'a emportée, emportée, oh ! dame, et, je ne sais comment, la brume est venue !.… Plus rien, tout a disparu !... Voyezvous, jé me suis sentie perdue, et sans ce navire, rencontré par hasard, j'allais au large, toujours au large, dans le noir de la nuit et de la mer !... Oh ! que j'ai eu peur !.…
Elle frissonnait au seul souvenir, se serrant contre M"° Dorso.
Tante Rosalie joignit les mains, apitoyée :
— Depuis hier, Seigneur Jésus !.. Alors ton père doit te croire perdue à c't’heure ?.. Et toute seule aussi, sur la mer, quelle imprudence !...
La jeune fille s'était mise à pleurer, sans répondre, n’osant avouer complètement ce goût étrange, plus fort qu’elle, qu’elle avait de s’en aller ainsi, une passion de la mer toujours vibrante enelle et la poussant à ces aventureuses promenades, à ces luttes avec l'Océan.
N’en obtenantplus rien, sa compagne la regardait, remuée de sensations diverses, commençant à se demander si elle n'avait pas entrepris là une mission dangereuse, en dehors des choses habituelles.
Pas une fille de Camaret, pas une femme de pêcheur n’eût agi ainsi. Que signifiait cette bizarré excursion solitaire, vers des heures où les gens de raison, les marins mêmes ne s’aventurent pas ainsi sans un motif sérieux sur lt
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mer, surtout lorsque menacent ces mauvais brouillards venus du sud-ouest et qu’ils sentent fort bien à l'avance, ces brumes sournoiïses qui étaient déjà dans leur plein sur Camaret, la veille au soir, au moment où Geneviève prétendait avoir pris le canot ?
Il y avait là une énigme, un problème peu commode à résoudre pour la doyenne, incapable de déductions psychologiques.
Un violent trouble grandissait en elle, faisant battre son cœur, tandis qu’elle examinait à la dérobée la fille de Goalen, et elle murmurait :
— Drôle d’habitudes, cette Faïk, tout de même ! Peut-être que le vieux Trémor et ce Lagadec n'auraient pas tout à fait tort avec leurs histoires sur les gens de par ici!... C’est pas du monde comme tout ke monde, faudrait croire ?.…
Derrière elle le protecteur clocher de Camaret, avec la voix tranquillisante de ses cloches connues,avec sa croix de fer à jour,avait fui depuis longtemps ; derrière elle l'antique calvaire ; derrièreelle,invisible maintenant, la haute croix du cimetière, avec son Christ peint, que chacun salue en passant ; derrière elle, les humbles croix de la route; derrière elle, aussi, la haute tourelle grisé de l’église de Crozon, qui protège toute la presqu'ile.
Tout ce qui bénit, console et soutient, avait disparu.
Devant elle, plus rien, rien sous ses yeux que
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l'étendue morne et plate de la lande, que le: lointains encore noyés de brouillard de l'infini: Atlantique, que des formes indécises et monstrueuses, une fin de monde, une fin de civilisation, la muraille rocheuse de Beuzec, de Brézellec, la côte fantastique du Raz, les menaces de Sein, les traîtrises du Pont-des-Chats, des écueils meurtriers, des dangers incessants ; autour d'elle les pierres ; au-dessous d'elle, là où courait la route défoncée, côtoyant la falaise à pic, l’abime |
Il lui semblait, depuis que Yves Le Moal avait atteint le sommet du plateau,avoir quitté tous les abris, tous les soutiens, tout ce qui peut défendre et protéger, elle eut la sensation toute physique d’entrer dans un pays hanté, meniçant, plein de pièges pour le corps et pour l’âme, dans un domaine maudit, le territoire du Reboutou.
Peut-être eût-il mieux valu faire arrêter là, à cette limite extrême, la carriole et laisser là jeune fille continuer seule son chemin.
Un instant, un flot de pensées tourbillonnant dans son esprit, elle eut cette lâche et pressante tentation; mais, passant la main sur ses yeux, avec cette autorité, cette volonté, qui lui venaient dans toutes les circonstances graves de la vie, elle chassa l’humiliant et troublant mirage de la peur, se fit honte à elle-même d'y avoir, une seconde, cédé.
Réagissant contre ces terreurs vagues, elle
MATE st - \ | baissa le front, en vraie Bretonne, plissa ses sourcils et fit tête au danger moral comme elle eüt fait tête au danger physique ; il ne serait pas dit qu’elle n'avait pas fait son devoir jusqu’au bout.
Ce qui avait encore compliqué l’aigu de cette espèce de crise, c’est que, pour elle, c'était l’inconnu.
Jamais elle n'était venue en cet endroit, jamais elle n’avait eu l’occasion de pousser jusqu’à ce cap de la Chèvre, qui lui paraissait le bout du monde, la fin de tout.
On lui en avait parlé souvent, en bien des occasions, et elle se répétait très bas le surnom d'angoisse, la lugubre et significative appellation de terreur, dont on a baptisé cette pointe, le nom inoubliable donné à cause des dangers qu’il fait incessamment courir aux navigateurs, à cause du difficile et funèbre abord de ses côtes, à cause des écueils à fleur d’eau qui l'encerelent, à cause de son escarpement titanesque, de ses falaises de cent mètres à pic :
— La mort du marin !...
A la dérobée elle se signa, et, remuant au fond de sa poche le chapelet dont elle ne se Séparait jamais, se trouva plus forte, plus Courageuse.
Le cheval, reposé, se remit à trottiner, de son allègre et infatigable pas de petit cheval breton, habitué à ces chemins difficiles, à ce Sol caillouteux, aux ornières profondes, pleines -
de pierres. Yves Le Moal, indifférent à ce paysage de désolation et de terreur, sifflotait un vieil air, où bourdonnait le mélancolique ronflement du biniou ; Geneviève aspirait à pleines narines la brise, où passaient les aromes de toutes les fleurs de la lande, parfums de mauves, d'églantines, de baumes, de genêts.
Tante Rosalie regarda autour d'elle, sentant encore, malgré son énergie, peser sur ses épaules l’enveloppement d’une atmosphère inhabituelle, d’une atmosphère lourde et angoi:sante, atmosphère de cauchemar ; elle se rappelait des noms qui la faisaient intérieurement frémir.
Plus on avançait, maintenant, la limite fatale dépassée, plus, de nouveau, les idées de ténèbres l’'envahissaient. Des rumeurs sourdes montaient, s'étalaient, plaintes rauques de la mer bouillonnant dans les profondes cavernes, dans les anfractuosités insondables de la côte, frissons subtils courant sur la lande, dont l’épine rocailleuse semblait remuer, onduler sous la caresse du vent, gémissements d'oiseaux de mer, accourus de tous les points de l'horizon, voix mystérieuses du large.
— Le vent ne vient-il pas du nord? demandat-elle soudain à Le Moal, un moment abasourdi.
Une vieille superstition d’enfance la hantant impérieusement, elle croyait reconnaitre dans ces bruits sauvages le jappement sinistre des chiens des équinoxes, les Chass ar gueden,
esprits sortis de l’enfer et essayant de remonter au ciel, qu'on entend passer dans les airs, en ce mois de mars.
Le voiturier riposta :
— Sud-suroit comme hier !.…
Des ressouvenances de lutins, de morts conjurés, de crieurs, de noyés, faisant tapage tout le long de ces côtes, la poursuivaient ; elle cherchait à percevoir les phrases caractéristiques qui dénoncent ces invisibles.
Un instant, elle balbutia :
— Écoutez
Son oreille hallucinée croyait distinguer la plainte des morts conjurés qui occupent la haute mer près de Trévennec ou de Crea Deiled :
— Ama ma ma flag !..
— N'entendez-vous pas : « C'est ici ma place ! »
Puis, peu après, ce fut l'appel familier des crieurs, les chouerien, noyés ayant adopté une dés criques de la côte, qu’elle pensait retrouver dans un sifflement plus aigre de la rafale :
— Ho ! la ! la! Tenna ar bargou da séc'ha !
Elle expliqua :
— Je ne me trompe pas : Ho ! la ! la ! tirez les bateaux au sec ! qu'ils conseillent ; signe de grosse mer.
Doucement une main se posa sur son épaule, tendrement une voix l’arracha à la folie de ces rêves obsédants :