AR NORS
brume faisait tousser, que la plus faible brise ployait en deux, il en arrivaità regretter vagucment que son neveu eût cette santé brutale, cette forced’hercule, cette résistanceaux intempéries, qui le lançaient sans cesse à travers de nouveaux dangers.
Il exprima tout haut cette sensation intime, irraisonnée, par cette réflexion :
— C’est ce pauvre abbé Louarn qui voudrait bien avoir tes poumons !.….
Denis, devinant à demi les mystérieuses pensées qui tenaient le curé pensif et assombri devant lui, riposta gaiement :
— Vous ne me souhaiteriez pas les siens, mon oncle !.…..
L'abbé eut un remords, un élan d’affection désintéressée :
— Oh! monenfant!... Toi que j'aime tant !.…
Le jeune homme l’enveloppa de ses bras :
— Jamais plus que je ne vous aimerai, entendez-vous, malgré mes voyages et mes longues | absences !.…
Son interlocuteur reprit :
— Enfin, tu sais, tu es ici chez toi, ta chambre t'attend toujours.
— Je ne vous quitte plus.
— Ah! si tu disais vrai!
La porte s’ouvrit toute grande sous une poussée joyeuse et la voix de Marie-Anne cria :
— Monsieur le recteuf est servi!
Cé fut ainsi que Denis Le Marrec s'installa au
presbytère, tout remué encore de son retour mouvementé à Camaret, et sentant de secrètes et indécises racines commencer à le fixer à cette terre, à laquelle, jusque-là, il avait toujours préféré la mer.
Le la brume flottait encore dans son cerveau, devant ses yeux ; mais, du milieu de ce brouillard, se dégageait peu à peu une silhouette qu’il croyait reconnaître, qu'il n'avait cependant jamais vue avant ce dernier retour au pays natal, et qui lui semblait la figuration de l’âme même de la patrie bretonne.
Dans cette forme légère, séduisante, il ne retrouvait pas sa petite amie d'enfance, Reine Palanec ; ce qu’elle lui représentait, c'était l’autre, l’inconnue, la fille du Reboutou.
Quittant enfin la grand’route blanche, poudreuse, jalonnée de poteaux télégraphiques, qui relie Crozon à Camaret, en passant par Kerloc'h et l’anse de Dinan, puis se perd ensuite du coté des montagnes de l’Arrée, en gravissant le Ménéhom pour aller aboutir à Châteaulin, la tres-
sautante carriole d'Yves Le Moal, après le fort dominant tout le pays, et, à l’entrée même de Crozon, près de la maison d'école, tourna à droite.
Elle venait de s'engager dans l’étroit chemin :
en pente raide qui descend vers l’anse de Morgat, longe la grève et traverse le village de Morgat, composé seulement de quelques maisons et d’une usine à sardines ; ils n’y séjournèrent pas contrairement à l’usage des voituriers.
Au sortir de Morgat, le chemin remontait, gravissant la falaise, entre de maigres champs, de pauvres maisons, des hameaux de misère,
Kermel, à la hauteur de la pointe de la Chaise, Montourgar, Kerdroën, Kerglintin, Saint-Ernot et sa chapelle ; enfin c'était l'extrême sommet de la rude montée, à cent mètres d’altitude, un moulin isolé : le conducteur s’arréta quelques instants pour laisser souffler son cheval.
Jusqu'au moulin ils avaient fait route, au delà de Kermel, presque constamment entre des
enclos de pierres très étranges, des centaines de,
petits enclos, au centre desquels rien ne paraît pousser, si ce n’est un peu de brousse, de chétives verdures, plus chétives encore entre ces murs d'un mètre d'épaisseur sur un mètre de hauteur. Et, tandis que, sur leur gauche, la baie de Douarnenez restait cachée par le bossellement pelé de la bande, à droite, de lointains et rares villages découpaient de bizarres petites villes féodales, où toutes les maisons semblaient se tenir, et c'étaient, se profilant en châteaux-forts sur le gris du ciel, Lesteven, Brégouliou, La Palue, pendant que, derrière elles, s’enfonçait l’immensitédel’Atlantique, avec les Tas-de-Pois, la pointe Saint-Mathieu, les Pierres-Noires.
Maintenant, plus d’enclos, plus de maisons, on entrait dans l’âpre désolation de la lande, dans cette sauvage et pierreuse partie de la presqu’ile qui se prolonge, déserte, inquiétante, avec sa route barbare, planant à cent mètres entre la baie de Douarnenez et l’Atlantique, vers le mystère de l’ouest, et se termine brusquement, après le hameau de Rostudel et le Sémaphore, par cette
pointe fameuse dans les légendes bretonnes, par cette pointe sinistre dans le martyrologe des naufrages, le cap de la Chèvre,
C'était la grande misère de la terre, une sensition d’entrée dans la sauvagerie absolue des âges défunts ; pas un homme, à peine çà et là de rares femmes, des enfants courbés et dont on ne savait trop si c'étaient des êtres humains tant ils paraissaient faire partie de ce sol d’épou- | vante, sol effroyable, sur lequel semble s'être abattue quelque géante et formidable pluie de ! pierres.
La dernière et persistante vision que tante Rosalie avait emportée de Camaret, c'était, à la sortie du bourg, sur sa gauche, l'aiguille mince et ajourée du vieux clocher de l’église, se dressant au-dessus du portail, entre l'antique croix de pierre sculptée de l’ancien cimetière et lesmurs élevés du presbytère; cequi la poursuivait, c'était le souvenir de la maison de Dieu, la pensée du grand et imposant mystère catholique.
La première chose que cherchèrent ses yeux, en cet endroit, dans le désert troublant de hi: lande, à travers la grèle terrible des lourds cailloux jonchant la terre, ce fut, tout là-bas, à l'extrême gauche, au-dessus de la baie de Douarnénez, entre Kerdreux, à droiteet dans la direction de Ménesguen, en un isolement sinistre, une encore invisible maisonnette basse, accroupie | contre terre, non loin de blocs celtiques, de Pierres bizarres, presque accotée à un dolmer. |