‹ Le reboutouChapitre 18 sur 29 · ES · texte numérisé non relu

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Dans la lande, sur l'immensité du ciel grisonnant, sur l'infini mouvant de l'Atlantique sa silhouette se détachait,

temps d'autrefois, avec son observance des coutumes, tante Rosalie devait le comprendre et l’approuver.

Dans la lande, sur l’immensité du ciel grisonnant, sur l'infini mouvant de l'Atlantique, sa silhouette, ainsi campée, se découpait nette et franche, en harmonie avec la teinte grise du dolmen, avec le vert éteint et roussi des brousses, avec l'éclat atténué, effacé, de la flore | sauvage et parfumée que balayait le grand souffle salé de l’ouest.

C'était l’Ancêtre, et c'était la Tradition.

M"° Dorso, sa première surprise envolée, le contempla, attirée et remuée; jamais elle ne l'avait si bien vu, les rares fois où le hasard les! avait placés ensemble quelque part, toujours dans le tumulte d’une foule, à quelque grand marché de Crozon ou à une fête; jamais il ne lui avait paru tel, d’un caractère tout spécial, tout personnel, dans l’harmonie du cadre, farouche et grandiose qui l’entourait.

Au lieu de l’amoindrir, de l’absorber, l’enveloppement de la Nature lui donnait au cortraire un singulier relief, le plaçant dans À milieu qui lui était nécessaire, comme sur ul piédestal le grandissant.

Sa figure sèche et osseuse de paysan, taillée en sévère et net profil d'oiseau, avec le ne d’une courbe dure de bec, les lèvres minces soigneusement rasées, ainsi que le parchemil des joues et les lignes tétues du menton, d°

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longues masses de cheveux gris roulant au hasard sous le chapeau de feutre noir, à cordon de velours et à boucle d’acier, il gardait une inoubliable et frappante physionomie.

Sous la peau de bique aux poils roussâtres, de larges épaules nerveuses enfermées dans la veste sans manches d'un bleu déteint, la poitrine bombant le gilet bleu à boutons de nacre et à manches, les jambes perdues dans les bragoubraz de toile bise, d’où sortaient les jambières brunes enserrant ses maigres mollets, il frappait le sol pierreux et résonnant de ses lourds sabots garnis de paille.

Mais si la finesse rusée du visage, tanné par le vent, le soleil et la pluie, se devinait dans l'incessant grouillement des centaines de rides creusées à plis convergents autour des paupières et de la bouche, et si minces, si pressées qu'elles semblaient faites au rasoir, ce qui devenait chez lui l'énigme et l'intérêt, ce qui faisait sa force et lui avait certainement donné sur tous cette Puissance de séduction, c’étaient les yeux.

Troublantes et douces, sans éclat trop vif, sans flammes visibles, sans rayons inquiétants, ses prunelles s’ouvraient dans le blanc des sclérotiques, d’un bleu tendre nuancé de gris, Comme un ciel de novembre, et de lentes brumes Y traînaient leur incessant et transparent floconnement.

Ils semblaient, ces yeux, le reflet continuel et varié des choses qu'ils avaient vues, des

choses que tout le monde voit et des choses que personne ne voit, des spectacles de la nature qu’ils avaient longuement contemplés, des mille endroits inconnus où leur regard s'était | posé, de l’au delà peut-être où ilsavaient plongé. !

Était-ce d’avoir assidûment contemplé Le.

vague des espaces, l’abime de l'Atlantique, le gouffre du ciel, le mystère brumeux des landes? Quelque chose de tout cela y était resté, qui | charmait, qui attirait et déconcertait comme en face de l’éternelle énigme de la nature.

Ce fut sa fille qui, la première, courut à lui : bras ouverts, balbutiant avec tendresse :

— Père, père, pardon de t'avoir fait ce chagrin ! Tu as dû penser que tu ne me reverrais jamais !.…

Des larmes plein les yeux, elle s’abattit sur sa poitrine, s'écrasant le visage contre lui comme pour mieux rentrer dans son cœur. |

Sans doute la présence d'étrangers le génait, le clouait dans son apparente impassibilité, car! il ne répondit rien à cette explosion d'amour! filial et de remords; mais l’imperceptible frémissement de ses lèvres, l’étreinte presque sauvage dont il enferma l'enfant sur lui, le rapide rayon qui traversa ses yeux, suffisaient à faire comprendre la cessation de la plus atroce angoisse et l’immensité de sa joie.

Tante Rosalie ne s’y trompa pas et ne” rassurée :

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= Un vrai et digne homme! Un vrai père!

Je l’avais bien jugé!

En quelques instants, d’une voix haletante, hâtée de tout expliquer, Geneviève eut rapidemént raconté son imprudence de la veille, comment elle avait été recueillie, sauvée par un bateau allant à Camaret, mais sans indiquer plus nettement, par une sorte de secrète pudeur, à qui elle était redevable de la vie, et enfin, elle

dit à quelle bonté elle devait son prompt retour.

Le bonhomme eut un élan de cœur, un geste de reconnaissance, en saisissant les deux mains de la vieille femme et en les serrant fortement entre les siennes : |

— Tante Rosalie! Ah ! on m'avait tant dit!... Allez! Je vous connaissais déjà depuis si longtemps! On parle de vous jusque par ici, dans notre désert, et. je vous admirais!... Votre nom est béni au moins, à vous!..,

Il y avait une sorte de regret, de plaint sourde dans ces derniers mots, et son interlocutrice comprit le secret de l’amertume qu'ils cachaient.

Déjà, au son sympathique, vraiment ému de cette voix, à cette ardeur de paternité, à cette reconnaissance sincère de l’homme qui inquiétait ou faisait trembler tant d’âmes superstitieuses, elle sentait s'envoler ses dernières hésitations et chassait les troubles fantasmagories de la lande.

Aussi n'éprouvait-elle plus aucune répu-

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gnance, plus aucune terreur, quand il lui dit, montrant à quelques pas sa maison :

— Voulez-vous entrer là vous reposer un moment ?.… | Et, comme il ajoutait, un sourire inquiet

glissé dans le sillon de ses rides :

— Si toutefois vous n’avez crainte ou honte? |

Elle répondit, de sa chaude intonation maternelle, en lui donnant l’appellation d'amitié et de respect de Cornouailles :

— De tout cœur, Tonton Nédéleck.

Toute petite, divisée par une faible cloison de bois en deux pièces, l’une où logeait Faik, l’autre spécialement réservée au vieil homme, la maisonnette s’écrasait contre le sol pour offrir moins de prise au vent, dominant à peine de son toit l'énorme Pierre grise, près de laquelle elle se réfugiait, comme vers une protection, un soutien. |

Non loin de là, sur une étendue considérable, se perdant dans la direction de la pointe de la Chèvre, des fragments de Pierres semblables, débris d’un très vieux, d’un très ancien temps, s’alignaient à moitié engloutis sous la rude végétation épineuse et perçaient par places, obstinément, évoquant le redoutable passé.

Dans cette bien modeste et si humble demeure, au sol simplement battu et pavé en certains endroits de larges dalles inégales encastrées dans la terre, seulement les ustensiles et les

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meubles indispensables, les lits, une table, quelques escabeaux, un banc, un buffet.

Munies de forts volets de bois plein, qui faisaient la nuit opaque quand on les rabattait, deux petites fenêtres à embrasures profondes l'éclairaient; — l’une, œil ouvert sur la mer, l'Atlantique illimitée, le raz de Sein, l’insondable mystère de l’Infini, de la Force. de l’Im-

La maisonnette s'écrasait contre le sol pour offrir moins de prise au vent.

Mmensité ; — l’autre, prunelle surveillant l’ambiguité de la lande, les brumes du jour où passent de flottantes et inexplicables visions, les brumes nocturnes où dansent les feux follets, les Korrigans, tous les coureurs suspects, toutes les formes louches de la nuit.

En observant cette disposition particulière des fenêtres, la visiteuse ne put s'empêcher d'en

subir l’intense et rapide sensation, de remarquer tout haut, d’instinct :

— Tiens! c’est commode, cela; vous surveillez à la fois la Terre et la Mer; une bonne place pour voir ce qui se passe ici et là : de plus : on ne peut vous surprendre au gite.

Il secoua mélancoliquement la tête :

— Me surprendré!... Pourquoi faire! On peut toujours venir, on ne me surprend jamais. Qui voulez-vous qui vienne déranger un puisible vieux bonhomme comme moi ?... Non, non, ne croyez pas. Je n’ai crainte de personne, sans doute, car je n'ai rien à me reprocher, n'ayant jamais fait le mal, mais je ne surveille personne non plus, ni rien de ce qu’on peut croire! Je! me distrais seulement à voir ces deux choses que j'aime tant : la lande où je passe ma vie, l'Océan qui change toujours et que j'aime aussi, en vrai Breton, Breton des côtes!

Une telle franchise émanait de lui en ce moment, une telle chaleur jaillissait du foyer à demi éteint de ses yeux, que l'excellente doyenne de Camaret comprit que toujours elle l'avait bien jugé, quand tant d’autres l’attaquaient, que seule elle avait deviné l'être de vraie charité et de grande tendresse humanitaire qu'il était, et elle s’expliqua comment ceux qu'il avait pu soigner, ceux qui étaient sortis guéris de ses mains, chantaient si haut ses louang® et croyaient à sa surnaturelle puissance de Reboutou.

Certainement c'était, plus encore que ses remèdes, plus que ses inexplicables guérisons, ce bizarre isolement dans ces lieux peu rassurants, dans ce désert du cap de la Chèvre, qui contribuait à lui donner mauvais renom; on a généralement méfiance de ceux qui vivent seuls, qui semblent se refuser à fréquenter leurs semblables et se mettent d'eux-mêmes en dehors de la société.

Mais le hasard, les circonstances, avaient tout fait, sans qu’il y eût d’abord intention, formellement arrêtée par lui, de se tenir ainsi à l'écart de tous et de tout.

Ce qui faisait qu’il était une cause d’effroi pour les êtres peu éclairés était aussi ce qui le rendait un personnage puissant, un être en dehors des êtres qui l’entouraient, et, cependant, rien n’était plus facile à expliquer, rien n'appartenait plus aux choses naturelles, que ce pauvre et infime berger du cap de la Chèvre!

Dans le pays, à cause des distances, de l'éloignement des villages entre eux, de la sauvagerie bestiale des habitants, d’un tas d’autres raisons encore, on ne se rappelait plus trop quand il était venu s'installer sur ce désolé plateau, où certaines traditions, en contradiction avec les légendes de la baie des Trépassés et de là baie dé Douarnenez, placent parfois l’ancienne et mystérieuse ville d’Is,

On ne le savait pas plus qu’on ne connaissait | exactement son âge, mais on établissait géné-

ralement, RCA les apparences, a proba-

bilités, qu’il devait avoir depuis longtem}s dépassé la soixantaine et toucher à ses soixantedix ans. Certains, de la Palue, de Rostudel, assuraient qu'ils l'avaient toujours connu, toujours vu, promenant de ci de là les vaches, les moutons des uns et des autres, moyennant une maigre redevance, principalement payée en nature.

Un ancien, de Saint-Ernot celui-là, mort depuis, avait cependant affirmé se souvenir de certain jour où il avait vu arriver pour la première fois, venant de Crozon, de plus loin assurément, l’homme déjà mûr, sans âge possible à déterminer d’après sa figure, avec une fillette ayant à peine plus d’un an, et ce même costume, qu’il n'avait jamais changé, un costume qui était encore celui des paysans du petit village de La Feuillée, là-bas, sur le flanc des montagnes d’Arrée, un pauvre et misérable hameau dans un coin de sauvages.

I s'était engagé comme berger, surveillant les moutons, les vaches qu'on voulait bien lui confier, et rendant aux uns, aux autres, de petits” services, quand il pouvait, D'abord, il couchait dans les crèches, avec les bestiaux, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre; puis, fatigué de ces continuels changements, devenu plus diffciles à mesure que sa fille grandissait, il avait eu le désir d’avoir son toit bien à lui.

Il s'installa dans la lande, choisissant assez

bizarrement cet endroit que personne n'avait jamais voulu habiter, en raison même de ce mauvais voisinage des Pierres, du dolmeén, qui donnaient une physionomie de mystère à cette partie du plateau et qu’on disait hantés par les nains, par les fées, par tout le clan suspect de ces habituels rôdeurs des nuits bretonnes.

Lui, ne parut pas s’en préoccuper, ce qui lui

porta déjà un certain préjudice dans le cerveau impressionnable des gens du pays; s’il ne craignait pas ces méchantes fréquentations, c'était peut-être bien aussi qu’il les recherchait : on commença, de ce jour, à causer pas mal sur son cas.

Peu à peu, après y avoir, en premier lieu, habité une sorte de cahute informe, faite de débris de planches, de brousses amoncelées et de paillis, il s’ingénia à amener et à tailler des pierres, de ce rude et pétillant porphyre, si rude à travailler et que rien ne peut user. Lorsqu'il en eutassez, il éleva les murs, patiemment, sans se rebuter, avec une réelle intelligence des mesures à prendre, aussi adroitement qu'un maître-maçon.

Du reste, il semblait apte à un tas de métiers, en dehors de son état de berger, maniant le fer, rabotant les planches, sachant ajuster, combiner, en connaisseur.

Un beau jour, on avait eu l’étonnement de trouver l'habitation terminée, garnie d’un épais

toit de chaume, d’une cheminée, d’une bonne

l'épreuve des pluies et des orages les plus violents, avec ses deux toutes petites fenêtres, sen-

pièces de canon.

viste ; on ne voulut pas se souvenir de l'avoir vue

mères affirmèrent que Nédélek Goalen, ni personne autre, n'aurait pu faire toutseul un pareil ouvrage, etque, bien sûr, les Korrigans l’avaient aidé.

leurterre maudite. Comme il n’en était rien survenu de mal pour personne, on avait toléré Goalen, tout en le tenant toujours en suspicion. Le soir surtout, dès que la lumière brillait, isolée,

rougissait sous la lueur oblique du foyer, les gens de Kerdreux, de Ménesguen, de Kéravel, d’Argouan, de Rostudel, faisaient un détour pour

regagnant leur logis.

Mais ilétait doux, obligeant, travailleur; on l'employa sans trop regarder à ses origines et à ses goûts de solitude; on ferma les yeux sur son habitude, vite remarquée, de toujours examiner et ramasser des plantes qu’il emportait

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à l’une de ses petites fenêtres, quand son seuil

ne pas passer à proximité de la maisonnette, en

blables à des meurtrières pour y placer des

Ce fut une surprise, un événement ; on sembla | croire aux alentours que la maisonnette s'était élevée telle qu’elle était, en une nuit à limpro-

petit à petit sortir du sol. Desuperstitieuses com-

Désormais il avait vécu là, les gens des villages voisins s’habituant à ce nouvel habitant de

chez lui, on ne savait trop pour quelles secrètes besognes.

Puis, un soir, un pêcheur s’étant démis le bras, il offrit de le soigner, de remplacer le médecin qu'il fallait aller chercher à Crozon et qu’on ne pourrait faire venir que le lendemain; le pauvre diable souffrait atrocement, malgré une vague terreur il accepta ; Goalen le guérit.

Le malade, émerveillé, fit de la propagande pour le berger rebouteur, vanta l’adresse de son guérisseur, sans se douter, ni lui ni personne, que c'était là le véritable métier de Goalen, dont les ancêtres, de père en fils, se transmettaient le secret de cette science, comme un dépôt mystérieux et sacré.

D’autres, tentés, vinrent le trouver pour des bobos, des efforts; sans bruit, sans tapage, il ls traita, accueillant tous ceux qui se présentient, les réconfortant par de bonnes paroles, en même temps qu’il raccommodait le membre tudommagé, ou qu’il leur donnait quelque paquet de plante pour une infusion.

De bouche en bouche son nom passait, sa ré- Putation s’établissait ; entre femmes surtout on tn causait un peu partout, aux veillées, aux champs, aux intervalles de repos; on se trans- Mettait tout bas à l'oreille :

— Allez donc là-bas, vous savez, près de la Ferre, voir l’homme de la lande, il guérit out |...

Les légendes s’en mélèrent; on lui attribua

des guérisons surprenantes, des succès obtenus là où tous les efforts des médecins avaient échoué. Il n’était plus le paria des premiers jours ; c'était, à présent Tonton Nédélek, ou, plus communément, le Reboutou.

Les années ayant passé, il devint un homme du pays, presque un Ancien, à son tour, tout en restant toujours, pour ceux qui ne le connaissaient pas, l’homme du Cap de la Chècre, l'homme de la lande, comme disaient les femmes aux premiers temps.

Cette désignation suffisait, pour que, dans toute la presqu'île, quand elle venait sur les lèvres de quelqu'un, dans n'importe quelle conversation, on sût immédiatement à qui elle s’appliquait.

Nul, du reste, ne connaissait comme lui cette pointe de terre; la lande, les côtes, les éeueils. les moindres roches, tout lui était familier. Il les possédait comme les meilleurs pêcheurs.

comme les plus fins paysans, à plusieurs lieues à la ronde, et plus d’un, insensiblement, s'était habitué à venir le consulter, non plus seulement pour une maladie ou pour une blessure, mais pour le temps qu’il ferait, pour la pêche qu'on pouvait espérer, pour les biens de la Terre où pour les biens de la Mer; il avait réponse tout, remède à tout.

Soit par manière de philosophie, soit parce que, à force de fréquenter les gens, il avait pu pénétrer leur sottise, une certaine humeur gaie.

une certaine ironie, lui étaient venues ; parfois,

il avait un très particulier sourire désabusé, un

peu sceptique, simplement trahi par une mince et rapide contraction des lèvres, par un resserrement plus dense des rides froncées autour de ses yeux et se rassemblant subitement sous une

invisible pression ainsi que les branches minces .

d'un éventail.

Justement, ce fut aussi cette sorte d’omniscience qui, si elle lui avait attiré les premières reconnaissances, les premières paroles d'amitié, les premières joies de sa dure et triste existence, lui apporta ses premiers ennuis, ses plus fortes douleurs.

Non seulement, à différentes reprises, les médecins et la justice le pourchassèrent, lui rendant la vie difficile, mais l’Église s’en méla.

Le curé de Crozon le frappa d’une véritable excommunication, lui interdisant l’entrée de l'église ainsi que celle du presbytère; et cela S'étendit, fut un mot d'ordre donné à toutes les églises, à toutes les chapelles des environs, achevant de l’enfermer dans une sorte de cercle magique d’où il ne pouvait plus sortir, dont il lui était défendu de s'évader,

Peut-être, pour lui seul, l’eüt-il philosophiquement supporté, sans protester, sans se révolter; mais il avait sa fille à protéger, sa fille, son unique adoration, sa fille qu’il avait élevée

dans sa religion, dans la chrétienne croyance :

des aïeux ; à cause d'elle, il fut, en manière de

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protestation muette, plus doux, plus secourable encore que ne l’eût comporté sa rudesse primitive.

Dans ce simple, pourtant, il n’y avait aucune complication malsaine, aucune diablerie; c'était, chez lui, l’âme entière de la Nature qui s’épandait, torrent irrésistible, avec son immense force deprojection, son incessant bouillonnement de sève, sa lente et puissante marche en avant.

Une bonté énorme, incessante, jaillissait de luid’une manière continue, épanchant tout autour, sur les êtres et sur les choses, un large fleuve de tendresse, de pitié et de charité. Il représentait toutes les affections, tous les amours pour tous, n'étant prisonnier desenclaves étroites d'aucun préjugé, d'aucune loi, d'aucun dogme.

En présence des petits, des humbles, des souffrants, une émotion profonde le poignait aux entrailles, le jetait vers eux en un besoin de consoler, de soulager, de guérir, et il mettait à leur disposition les ressources d’un art peu compliqué, d’une science intuitive, dus, autant qu'aux secrets transmis par les aïeux, à des facultés peu à peu développées librement au constant contact de la seule Nature.

Assise sur un escabeau, auprès de Geneviève qui lui racontait toutes ces ignorées particularités de la vie de son père, tante Rosalie regardait Nédélek aller et venir par la pièce, et, avec son sens droit, sa claire raison, sa finesse de vieille femme ayant beaucoup vu, beaucoup

retenu, elle se rendait compte de tout ce qu'il y avait à la fois pour et contre lui.

Certainement il inquiétait, car il ne ressemblait pas aux autres, car il avait surtout ce dangereux goût, sa préférence pour la solitude aux réunions avec ses voisins, aux causeries, aux fréquentations.

Qu'il conduisit ses bestiaux ou qu’il fût absolument seul, accompagné d'aucune bête, d'aucun être vivant, si ce n’est parfois d’un tournoyant vol de corbeaux, étrange et anormale camaraderie, difficile à expliquer, on le rencontrait toujours par les landes, songeur, la pensée en dedans, rêveur, les yeux fixés au loin sur la mer, ou comme perdus dans le mystère des brins d'herbes, des pierres, semblant y découvrir des choses que personne autre n’y voyait, des choses avec lesquelles il étaiten perpétuellecommunion,

Me Dorso hocha la tête, se disant qu'il n’en fallait pas tant pour faire jaser les langues et allumer les imaginations ; elle murmura même, si bas que sa compagne ne put l'entendre :

— Vivre en compagnie de corbeaux, c’est pas trop aussi des affaires de chrétiens !.…

Ce qu’elle ne pouvait comprendre, ce qu’il aurait fallu lui expliquer, c’est que, dans une Sphère plus élevée, avec une instruction suffisamment développée, le frottement des livres et des enseignements, Nédélek Goalen eût fait assurément un philosophe, un savant, un poète;

il y avait en lui le germe de tout cela.

Dans son milieu d’ignorance et de pauvrett, savant des uniques phénomènes de la Nature, lentement observés, insensiblement absorbés, assimilés, il était fatalement destiné à n’étre toujours que cette âme d’infinie bonté, bizarre et tendre, frottée de superstitions originaires, curieuse des effets des plantes sur les souffrances humaines.

Devenu forcément le guérisseur, rebouteur de bras et de jambes, le Reboutou, en même temps, par cette injustice, par cette ingrate atrophie des esprits qui insultent ce qu'ils ne peuvent s’expliquer ou comprendre, il fut le Sorcier.

Rebouteur, connaisseur de secrets pour guérir, sorcier, cela était inséparable l’un de l’autre pour ces cerveaux rudimentaires.

Du moment que la science ne lui venait pas par les voies connues, officielles, qu’il ne la tirait que de lui-même, elle était de source impure, dangereuse pour l'âme, autant qu’elle était bonne pour le corps. Aussi ne s’étonnait-on pas dans le pays de voir Nédélek Goalen combattu par l'Église, repoussé par les représentants de la religion, par les prêtres, et cela même, aux yeux de beaucoup, lui donnait une autorité plus grande, un irrésistible attrait de chose défendue.

Il n’en restait pas moins le bienfaisant Reboutou, l’habile guérisseur, auquel on recourait de préférence au médecin, de préférence parfois au recteur,encertains cas, parce que, aux bons soins, aux plantes qui soulagent, il ajoutait les bonnes

LE: AE Ed LE REBOUTOU paroles, les conseils sages, les avis de prudence et savait, avec quelque malice, peut-être avec une réelle conviction, y méler les légendes, les histoires des temps anciens, pour lesquels il professait un vif respect et une visible passion.

C'est ainsi que, du Cap de la Chèvre, où il avait commencé à soigner les misérables habitants des pauvres hameaux échelonnés de Kerloc’h et de Morgat jusqu’au Sémaphore, sa réputation s'était répandue, envahissant la lande, emplissant peu à peu toute cette sauvage presqu'ile de Crozon du bruit de son nom, et venant, en tumultueuse marée d’équinoxe, se heurter, retentissante, aux murs de l’église de Crozon, au granit de l’église de Camaret.

Lumière éclatante, mais inconnue, discrète, alors qu’elle ne brillait qu’au cap de la Chèvre, au fond d’une argile grossière et commune, en allant se briser aux pierres saintes, il semblait qu'elle avait acquis un éclat plus redoutable; depuis la persécution de l’Église, elle flambait d'une lueur d'incendie, d’une flamme grandie et menaçante, qui inquiétait, qu’on aurait voulu étouffer.

Telle qu’elle était, cette lumière, en sa sphère d’ignorance, de crédulité et de misère, elle appelait en même temps, de manière à peu près égale, les bénédictions et les colères, les menaces et les prières.

Certainement, lorsque, au bout d’une longue heure de repos, tante Rosalie quitta le Reboutou

pour regagner Camaret, il y avait entre elle lui un lien de plus, la tacite entente de de

êtres de bonté, faits pour se comprendre, pour

s’estimer, pour se soutenir.

Elle monologuait, pensive, se remémorant |

vie de Nédélek Goalen :

— Ah!si monsieur le recteur pouvait le voi

comme je l'ai vu, le connaître comme je connais à cette heure, ce serait une bénédicti. pour le pays!

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