DEUXIÈME PARTIE
— Ça ne te dit donc plus rien, vieux Denis ?
A l'extrême coupure de la falaise qui sépare la pointe des Pois du grand Dahouet, le Tas-de- Pois le plus rapproché de la côte, Hervé Morvan se redresse, tout courbaturé de la longue station faite à l'affût du renard, l’insolent qui, depuis quelque temps, dévore chaque nuit les poules du gardien du sémaphore. Son fusil couché sur le bras gauche, il montre de la main droite à son compagnon de chasse, Denis Le Marrec, l’espace illimité étendu devant eux.
L'autre tressaille, secoue l’engourdissement qui lui lie les membres, et, relevant le canon
de son arme, regarde, pris à l’improviste en pleine songerie.
Ses yeux, abandonnant comme à regret la découpure nette du cap de la Chèvre, profilée sur sa gauche, se reportent en face de Jui, au loin.
Le vent vient du nord, et les nuages s’envolent par lourds paquets, ballots d'étoupe grise, de coton blanc, roulés en boules, projetés en mille formes étranges et capricieuses. Bleue, mais d’un bleu qui s’ardoise, avec des myriades de facettes sur la moire de ses vagues, la mer s'étend du goulet de Brest, de la baie de Douarnenez, de partout, vers l’ouest, vers l'infini. Comme c'est le matin, que la marée est propice, que la brise donne à souhait, sur cette immensité remuante, toute soulevée d’un soupir énorme qui vient räler le long des falaises en une sorte de râle jouisseur, de râle d’un plaisir sauvage, d’une volupté incessante et mystérieuse, les barques de pêche se suivent, leurs voiles brunes et rectangulaires gonflées de vent, dans une neige d’écume qui laisse derrière chacune d'elles deux trainées luisantes, deux sillons de vif argent. En face l'horizon, la ligne nette qui coupe le ciel et cache le mystère des pays lointains.
Denis, remué par la question de son camarade, emplit ses prunelles de ce réveil de la mer, de ce mouvement des lames, de cette course des barques, y cherchant les émotions autrefois ressenties, les appels irrésistibles auxquels il avait l’habitude de céder, d'obéir sans jamais se défendre.
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Son fusil couché sur le bras gauche il montre de la main droite,
Toutes les petites barques, elles, piquentk droit sur ce mystère, comme si elles voulaient le connaitre, aller le chercher. Elles luttent de vitesse, se rejoignent, se dépassent; bientot elles ne sont plus qu’un point dans le miroitement de l’Atlantique, un pauvre petit bout de toile qui se dresse comme un signal désespéré ; on croit qu’elles vont s’engloutir pour toujours, ne reparaître jamais, tant elles s’éloignent, s’effacent, s’enfoncent dans cet insondable Océan.
Peu à peu le marin se sent ressaisir, emporter avec elles.
Mais aucune ne va au delà d’un certain point, comme en un renoncement de savoir l’énigme, trop éloignée, trop cachée, impossible, et Denis, dans son cœur, éprouve le même secret renoncement.
Il secoue la tête, se débat, et, d’un furtif, d’un rapide regard, presque involontaire, il enveloppe la silhouette connue de la lande, là-bas, entre Crozon et le cap de la Chèvre.
Hervé a saisi ce geste et, baissant la tête, murmure d’un ton de contentement étoufté :
— Ça ne te dit rien, je le vois bien !.. parce que... Est-ce que ?.…
Furtivement, lui aussi, il a regardé à gauche dans la même direction, d’un air approbateur, paraissant comprendre pourquoi son ami semble à présent si peu pressé de reprendre la mer,
- pourquoi, invariablement, ses yeux sont rivés à
ette même étroite pointe de terre désolée, qui longe son triangle sauvage entre l’anse de Dinan et la baie de Douarnenez.
Jamais, en effet, Denis Le Marrec n'avait ressenti, à se retrouver à Camaret, au milieu des siens, en journalier contact avec son oncle, vec ses amis, la plénitude de joie qu’il éprouait, depuis le jour de brume, le jour presque inistre où la Croir du Sud l'avait ramené à amaret.
Toujours, au retour de ses autres voyages, près quelques jours de rapatriement, son âme était presque immédiatement reprise de l’âpre t dévorante nostalgie des longues courses ventureuses, et, au bout d’une semaine, il ommençait à contempler d’un œil d'envie les rands bâtiments sortant de Brest, franchissant e goulet, pour se lancer dans l’immensité de ‘Atlantique, vers les régions invisibles. Alors ucune prière, aucun motif, n'avaient jamais u le retenir.
Cette fois, rien de pareil, aucune hâte de epartir, aucune soif de nouveaux voyages au ong cours, de ces voyages dont on ne sait jamais si on reviendra; au contraire, une ceraine aise paresseuse à vivre paisiblement de la ie placide et monotone, qui lui apportait des ournées toutes semblables, des nuits calmes, ans aucune des angoisses, sans aucun des danrs, des bouleversements de son existence ouvementée d'autrefois.
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S'il eût été d’esprit analytique, de cerveau à pouvoir remarquer dès le début cette transformation et à s’en préoccuper, il eût, sans nul doute, cherché à s'expliquer cet état si particulier, si anormal surtout, de son âme, à en discerner les secrètes raisons; mais d’intelligence plutôt indolente et contemplative, il se laissait vivre, sans même se rendre exactement compte du changement, sans inquiétude sur lui-même, comme s’il eût toujours vécu ainsi.
Deux années n'avaient pas amené de grands bouleversements dans ce petit port de Camaret, et, à part deux ou trois absents, il retrouvait tous ceux qu’il avait connus, tous ceux qu'il aimait.
Son existence se partageait entre la eure, où il se sentait enveloppé d'affection, de soins, par son oncle, par la vieille Marie-Anne, par le vicaire Jacques Louarn, dont la faible santé appelait sa sympathie d’être robuste, et les flâneries sur le quai, à la pêche, avec ses bons compagnons, les pêcheurs Sylvestrik Kervaret, Corentin Garrec, le patron Bozannec, le mreyeur Balanec, le douanier matelot Kergall les meilleurs de toute cette brave et rude population camaretoise. À
Mais son préféré, celui de tous qu'il avait revu avec le plus de plaisir, c'était un fidèle et dévoué camarade de jeux d'autrefois, son an!
d'enfance, son malelot, du même âge que lui # peu près, Hervé Morvan, revenu seulement du
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service depuis un an, médaillé du Tonkin et de Madagascar, avec le grade de second-maitre, à présent contremaître dans une des usines à sardines de Camaret.
C'était un chasseur enragé, avec lequel autrefois, avant ses longs voyages, il courait les landes et les brousses, à la poursuite des lièvres, des lapins, des perdrix, les grèves et les marais,
entre autres l'étang de Kerloc’h, à l'affût des
bécassines, canards sauvages et autres gibiers d'eau. Morvan et lui, au temps de leur enfance, faisaient la paire de gais lurons, vagabondant sans cesse, toujours en parties et en promenades.
Depuis son dernier retour à Camaret, lorsque, à ses débarquements précédents, personne de ses amis ne parvenait à le retenir, il parut qu'il se fût repris de vive amitié pour le joyeux camarade, soudain retrouvé et dont il avait été si longtemps séparé.
On ne cessa plus de les voir ensemble, toutes les fois que, l'ouvrage ne pressant pas à la frilure, le contremaître était libre; tantôt ils se promenaient sur le quai, sur la jetée, autour de la chapelle, du fortin de Vauban; tantôt ils Partaient, fusil sous le bras, pour des excursions, sans fin, sous prétexte d'oiseaux de mer à chasser, de renards à détruire, et, tour à tour, de la pointe du Toulinguet à la pointe des Pois, de la pointe de la Tavelle à celle de Dinan et au cap de la Chèvre, on eût pu signaler
leur présence dans toutes les parties de la presqu'ile.
Dans les premiers temps, Hervé Morvan, très naturellement, comme tous leurs camarades, du reste, avait cru à une véritable passion de Denis Le Marrec pour la chasse, pour les continuels déplacements, par horreur de l’oisiveté forcée de la vie qu'il était obligé de mener chez son oncle. Maïs assez vite, il avait pu constater que ce compagnon de chasse n’était pas un chasseur bien ardent, et qu’il se lassait très rapidement de poursuivre le gibier, dès qu’il avait dépassé certaines limites ou quand la direction de leur promenade ne les conduisait pas dans le voisinage de la baie de Douarnenez.
Puis, autre chose avait éveillé sa curiosité, c'étaient les incessantes questions de son ami sur le Reboutou. Que lui prenait-il donc de tant s'intéresser à ce berger, à sa manière de vivre, aux endroits qu'il fréquentait de préférence, à tout ce qui, de près ou dé loin, pouvait le toucher ?
Jusqu'à ce jour, très docilement, et autant que c'était en son pouvoir, car il ne connaissait nullement Goalen, il avait répondu plus où moins bien à toutes les questions, sans chercher à en savoir davantage. Mais, de plus en plus dévoré par un ardent besoin de connaître toute la vérité, à cause de certain secret que lui-même gardait au fond du cœur et qui lui laissait de moins en moins de repos, il s'était toujours
réservé de se rattraper, à l’occasion, de sa trop longue discrétion et de questionner à son tour Le Marrec sur le sujet qui le préoccupait luimême.
Après avoir pendant quelques instants examiné son compagnon, le contremaître, déposant son fusil dans une anfractuosité, près du canon du sémaphore, vint saisir les mains de Denis entre les siennes, comme pour lui enlever toute possibilité de lui échapper, et fit brusquement :
— Veux-tu que je t’explique, moi, pourquoi la mer ne te dit plus rien, hein ?.…
Le Marrec eut un mouvement involontaire pour fuir, se dégager ; ses prunelles, si franches d'habitude, se voilèrent légèrement ; il eut un effort visible pour sourire, balbutiant sans conviction :
— Si ça peut te faire plaisir !.. Va tout de même, on verra !.…
Morvan poursuivit, ses yeux le fouillant à fond d'âme :
— Parce que, quand on est un honnête homme, un brave et loyal garçon comme toi, on ne peut pas avoir deux amoureuses à la fois!
Denis essaya de rire :
— Deux amoureuses, moi !... Comme tu y vas !...
Mais l’autre, résolu à aller jusqu’au bout, continua :
— .…. Et que ton amoureuse, la vraie, celle
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qui l’emportait autrefois sur toutes, eh bien ! celle-là, tu ne l’aimes plus !...
Le jeune homme dégagea ses mains d’un geste sec, comme pour arrêter les mots que son camarade allait prononcer, et railla :
— J'avais donc une amoureuse! Ah ! ah!
je ne m'en doutais guère, et tu.
— Oui, oui, ne te moque pas, tu n’en as nulle envie. Jusqu’à ce jour, jusqu’à ton retour, ton amoureuse, celle que tu aimais tant que tu quittais tout pour courir à elle et que rien de rien ne pouvait te retenir, quand une fois elle avait fait signe, ou t'avait jasé à l’oreille sa chanson d'amour, — c'était la Mer !.…
D'un grand geste large il enveloppait l’Atlantique, semblant l'appeler en témoignage, la prendre, l’étaler sous les yeux de Denis comme une preuve vivante, irréfutable.
A un léger froncement de sourcils de Le Marrec il objecta :
| — Oh! ne va pas dire !.…. Tiens ! tout à l’heure encore, elle te faisait sa mine d’enjôleuse pour te ressaisir, pour t'arracher à l’autre, à celle qui te vole à elle, mais elle n’a pas été la plus forte, ah! non!... Tu l’as longuement regardée, j'ai vu tes prunelles luire sur elle, elle a bien pu croire un moment que ses doux yeux, que sa voix de caresse, reprenaient ton cœur ! Il me semblait l’en entendre rugir de joie, là au-dessous de nous! Non, non, c’est fini! Et l'autre, l’autre...
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Il hésitait, ayant baissé brusquement la tête dans l’indécision des paroles qu'il devait lancer, là gorge étreinte par une émotion terrible, ne pouvant plus, n'osant plus achever.
— L'autre? avait seulement murmuré Denis, regardant son compagnon et n'achevant pas, lui non plus.
Morvan détournait la tête; c'était lui, maintenant, dont les yeux vacillants flottaient, ne parvenant pas à se fixer sur le visage de celui qu'il interrogeait. Dans sa poitrine, son cœur battait à coups sourds, prolongés.
Ce fut enfin d’une voix toute changée, lourde d'angoisse, presque étouffée par la plus horrible anxiété, qu'il reprit :
— Ah! si je pouvais ne pas me tromper, si j'avais deviné juste? Mais... Ah! tiens, je t'aime beaucoup, Le Marrec; tu es certainement mon meilleur ami, mon vrai camarade de cœur, mon matelot entre les matelots, quoi! et de l'avoir revu, ça m'a fait grande joie! Pourtant, j'étais plus heureux avant ton retour !.. Ce que je souffre, depuis que tu es là, que, tous les jours, je te vois avec... Ah! tu ne peux pas savoir!
Des sanglots s'étranglaient dans son gosier, à mesure qu’il parlait.
Il dut s'arrêter, suffoqué, bouleversé de douleur, le visage décomposé, incapable de s’expliquer davantage.
Instinetivement ému, Denis l’écoutait avec Slupeur, ne comprenant pas, et il fit un pas en
LE REBOUTOU avant, les bras tendus vers lui, prêt à questionner, à parler. Hervé l’arrêta de la main, implorant :
— Non, par pitié, pas encore; ne dis rien !.. Il vaudrait peut-être mieux pour moi ne pas savoir !.. Ah! ce que je souffre !.… je l’aime plus que tout, plus que ma vie, etsi le malheur voulait? Oh! toi, mon ami, mon frère! Non, non, vois-tu, ce serait la mort !...
Profondément troublé lui-même, Le Marrec attendait, anxieux, croyant deviner ce que voulait dire Morvan, mais ne sachant comment s'y prendre pour faire cesser cette incertitude, et se trouvant, pour la première fois mis en face de cette réalité, de ce fait, qu’il n'avait pas encore osé s’avouer, son amour.
Il n'avait pris aucune décision, quand Hervé, la parole tremblante, désignant tour à tour Camaret, dont on apercevait les toits, au delà de Lagatjar, et le lointain cap de la Chèvre, questionna :
— Ton cœur est-il ici ou là-bas ?.…
Un flot de sang sauta au visage du marin; mais, sans qu’il eût besoin de répondre, d’un mouvement impulsif, irrésistible, ses yeux, son visage, son être entier, se tournèrent versle sud, dans la direction de Douarnenez, de Crozon, de la pointe escarpée.
L'autre, éperdu de joie, transfiguré d’espérance neuve, ressuscité, fit ardemment :
— C'est donc Faïk?... Faik Goalen ?...
Il répéta encore, une surprise dans l’intonation :
— Faiïk?.… la fille du Reboutou!... Est-ce possible ?.….
Il n’osait le croire, ne pouvait le comprendre, dans l’aveuglant éblouissement du bonheur, de ce bonheur dont il avait un instant désespéré.
Il fallut que Denis annonçât à haute voix, incapable de nier, de se taire désormais, en une explosion joyeuse.
— C'est Faïk!…
Alors, se rapprochant de son ami, comme s’il eùt craint d’être entendu même des oiseaux de mer qui voletaient par centaines autour des Tasde-Pois, et dont les cris aigres faisaient au-dessus de leurs têtes une rumeur sauvage et continue, Hervé Morvan raconta comment, depuis près d'une année, depuis qu’il était rentré du Service, il s'était pris d'amour pour la fille de Balanec.
Sans qu'aucun engagement eût jamais été
arrêté entre eux, sans qu’il y eût eu aucune pro-
messe échangée, il avait cependant cru comprendre, à certains indices, que son amour avait été deviné et qu'il était en droit d'espérer.
Aussi lorsqu'il avait vu arriver Le Marrec, qu'il avait remarqué ses assiduités chez le mareyeur, le bon accueil qu'on lui faisait, il avait pensé que peut-être son ami, frappé par la beauté de Reine, était attiré par elle, lui aussi, avec l'immense avantage sur tous les autres soupirants d’être son camarade d'enfance, et qu'il formait le projet de l’épouser.
: Sans doute, il avait pu constater combien le marin semblait curieux de tout ce qui avait rapport à ce Reboutou, combien il était préoccupé par l'existence de l’homme du cap de la Chèvre, de quelle étrange façon il était séduit par ce pays de misère et de sauvagerie, dont on s’éloignait d’habitude. Cela, joint à cette circon:tance d’avoir sauvé la vie de la jeune fille, lui avait bien donné quelques premiers soupçons.
relativement à Geneviève Goalen ; mais, tant qu'il ne l’avait pas tenu de la bouche même de son camarade, il ne pouvait se persuader que Denis aimât véritablement la fille du Reboutou, tellement cela lui paraissait inadmissible, presque monstrueux.
Sa propre passion pour Reine Balanec l’aveuglait à un point tel qu’il admettait difficilement qu’on pût la voir, la fréquenter sans l’aimer, et, surtout, après l’avoir vue, après avoir comparé, pouvoir lui préférer une autre fille, si jolie, si séduisante qu’elle fût.
Aussi, une fois rassuré sur lui-même, une fois persuadé, son premier mouvement, son premier cri, furent pour plaindre son ami :
* — La fille du Reboutou!... Mais, mon pauvre Denis, que dira ton oncle, quand il saura ?.… Le Marrec haussa lentement les épaules, murmurant :
— Il ne sait pas, personne ne sait.
Et, souriant : |
. — Ainsi moi-même, tout à l’heuré encore, je
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1 LE REBOUTOU Te à RENE ne savais pas !.… C’est si étrange, ce qui m'arrive là, si inattendu !.. Depuis que je suis revenu, c'est toujours comme des brumes qui me flottent dans la tête, dans le cœur, je suis triste et joyeux à la fois, sans savoir pourquoi! Ah bien! si on m'avait jamais dit !.….
Hervé insista :
— Tu aimes, voilà tout, et tu aimes cette fille de là-bas ; c’est ça qui est grave, et ton oncle.
— Et que veux-tu qu’il dise ?.. Que peut lui faire, je te le demande, que j'aime celle-ei ou celle-là ?
— Oh! diable ! une mauvaise affaire qui t’arrive là tout de même! Ce sera dur, va, car lerecteur ne l’aime guère le Reboutou ; autant dire le diable pour lui !...
— J'ai l'habitude des tempêtes, tu sais, riposta le jeune homme d’un air d’insouciance. Une de plus ou de moins, ce n’est pas pour me faire peur et quand on est revenu d’où je suis déjà revenu, eh bien! on peut tout affronter !.…
— Îl y a tempête et tempête; mais là, vrai, se heurter à l’abbé Pierre Kerbiriou, c’est pire que d'aller dans les Pierres-Noires par une mer démontée ! assura Hervé. i
Denis posa la main sur l'épaule de son ami :
— Écoute, A mon ayant-dernier voyage, tu n'étais pas là, quand j'ai pris ce trois-mâts qui devait me conduire au Congo ?.….
— La Dorade qu'on l’appelait ? hein! On m'a Yaguement parlé de cela.
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— Oui, eh bien ! au départ, on disait, tellement il était usé et en mauvais état : — « Jamais ce bateau n'ira jusque-là ! » — J'étais dessus comme second.
— Dame, si je me souviens bien de cette Dorade, elle était déjà pas mal vieille de mon temps, à moitié pourrie qu’on prétendait |... Ainsi!
— Je suis parti tout de même, n'est-ce pas, de Camaret à Marseille, et de Marseille au Congo.
— Alors!
— Par une mer d'huile, en plein large, sans avoir touché, ma Dorade fait eau et coule. Nous avons eu juste le temps de sauter dans une ch:2loupe, d'y entasser en toute hâte quelques vivres et d’y descendre une barrique d’eau : puis on coupe le câble pour s’éloigner au plus vite et ne pas être entraînés dans l’aspiration du remous. Toujours ma chance! Voilà que la rupture du câble cause une telle secousse, que la bonde du tonneau d’eau, qui avait été maladro!tement placée en dessous, dans la précipitation, part et que toute l’eau se perd. Nous n’étions pas à trois cents mètres que le trois-mâts disparaissait. Nous voilà donc en pleine mer, sans une goutte d’eau, ayant seulement à manger. Cela a duré trois jours et trois nuits, mon bon, pendant lesquels, le capitaine et moi, tout le temps, nous avons eu les mains dans nos poches sur les crosses de nos pistolets, pour maintenir les matelots affolés par la privation d’eau. Aprés tant de misère, nous arrivons à un port anglais,
où on refuse de nous laisser débarquer, sous prétexte qu’on ne savait pas si nous provenions d'un navire sain; enfin, à la suite d’un tas de pourparlers, d'explications, on a consenti à nous prendre sur un bateau qui nous a rapatriés directement en France. Est-ce que, quinze jours plus tard, je n'étais pas de noce à Camaret, en redingote et en chapeau de soie tout comme si je revenais seulement de faire une promenade d'agrément à Brest ou aux environs !.…
Morvan approuva :
— Tu en es bien capable, tel que je te connais |...
Hanté par les souvenirs de cette vie aventureuse, Denis continua :
— Tiens! La même année, je faisais encore naufrage, sur les côtes d'Angleterre cette fois, et, de tout l'équipage, je me sauvais seul à la nage avec le mousse. Un bon petit diable, celui-là, je lui dois la vie! Oui, nous avons nagé pendant trois heures de temps, et ce que (à semblait long! À un moment, en ayant assez, aveuglé d’écume, harassé, n’espérant plus rien, je voulais me laisser couler, pour en finir tout de suite; c’est lui qui m’a remonté, qui m'a rendu courage, le brave moussaillon !.. Nous avons fini par aborder dans les roches; les Anglais nous ont recueillis, soignés, donné Jusqu'à leurs propres vêtements !..
— On m'a raconté que tu les avais encore en
arrivant à Camaret, tes habits d’Anglais, même
que tu étais tout perdu dedans, tellement ils étaient larges et grands !..….
— Tu vois si je te dis la vérité.
— Eh bien?
— Eh bien! mon Hervé, quand on est passé par tout cela et qu’on en est revenu ; quand on ne s’est pas plus effarouché que je ne l’ai fait parce que, après tout, c’est tout simple et qu'on est marin pour cela, n'est-il pas vrai ?... quand ona tant de foisetsi complètement risqué sa peau un peu partout, on est de taille à affronter les tempêtes de terre, bien moins dangereuses que celles de mer, et on en triomphera, vois-tu, comme on a triomphé des autres, foi de Breton !.…
Une flamme décidée et hardie éclairait ses yeux.
Morvan, bien qu’il eût souri, eut une moue de doute :
— Tout de même, ce Reboutou, c’est pas la même chose !.. Il y en à tant qui ont sur lui de mauvaises idées, faudrait voir !...
Le Marrec décida :
— C’est tout vu !... Je suis sûr que c’est un ex cellent homme, moi, et j'espère bien le prouver. Oh! on m'écoutera, tu verras! On asur lui des idées, de vieilles idées, sans doute; j'en ai aus! mais d’autres ! Ce ne serait pas la peine de voy# ger, si, au retour, on ne devait pas rapporter d° nouvelles idées sur les choses et sur les hon” mes... J’en ai vu de toutes les couleurs de ct sornettes qu’on débite sur les gens, dans tous lé