ALES
tait vainement de détourner et dont le trouble était un aveu :
— Si je disais son nom, moi aussi?
Reine balbutia, se défendant mal :
— Taisez-vous! Taisez-vous !
Déjà il articulait à voix basse tout joyeux :
— Hervé Morvan! Hervé, mon ami, mon camarade qui vous aime, qui vous adore, Reine, comme j'aime, comme j'adore Faïk?...
Elle secouait la tête, se refusant encore à l'aveu, prise de pudeur au moment de dévoiler son cœur; mais il poursuivit :
— Le rendrez-vous le plus malheureux des hommes ?.. Dois-je aller lui dire que jamais, jamais vous ne l’aimerez, qu’il doit renoncer à vous ?..
Derrière eux un gros rire satisfait roula, une voix gronda, exagérant un accent de colère simulée :
— Ah! ah! cette fois, je vous y prends, hein! les amoureux !..
Ils s’écartèrent brusquement l’un de l’autre, si atterrés, si déconfits, que Balanec, qui venait d'entrer sans être entendu, redoubla d’hilarité bruyante : |
— Ah! ah!ah!... Vous ne pouvez pas dire le contraire !.…
Denis vint à lui, voulant lui parler, tandis que Reine, toute troublée, n’osait le regarder ; mais le mareyeur se bouchant les oreilles, tonna :
— Non! non! non! Pas d’excuses 1... Je
n'écoute rien, rien, rien! Et vite, dépêchonsnous ; Reine va se trouver en retard! Bonjour, garçon! Va vite, vite, à tes affaires !.… Je ne t’entends pas !.…
I le poussa brusquement, jovialement par les épaules, hors de chez lui, sans vouloir le laisser parler.
Le Marrec avait disparu que Balanec riait encore, regardant sa fille avec des yeux attendris, et murmurait :
— Un fièrement joli couple que ça fera, on peut dire !... Ah! ah!ah!... pauvres enfants, je leur en ai fait une peur !.….
Sous le ciel gris, gris de duvet léger, gris de plumes de goëlands, de ces plumes tendres et molles ouatant le ventre et le dessous des ailes des oiseaux de tempête, gris à longues zébrures de mercure glissées çà et là, qui font de la voûte céleste étendue au-dessus de Camaret une immense draperie d'argent miroitant, la procession sort du Styvel.
Elle s’avance, ondule, envahissant toute la largeur du quai, et les temps ont disparu, les siècles ont reculé, tout ce qui existe a fui dans la nuit des âges, tout ce qui est moderne s’est envolé sous l’envahissement du passé; plus d’incroyances, plus de doutes, une seule et commune entente de fidèles.
C’est sous une irrésistible impulsion, comme venue d’en haut, sous un de ces grands souffles
ATH Er LE REBOUTOU 235
de Foi qui jetaient autrefois les masses aux croisades, toute une population du Moyen Age qui se met en marche, psalmodiant les cantiques, chantant la gloire du Seigneur, entre le murmure grandiose de la mer battant à pleins bords les cales, et la façade des vieilles maisons camaretoises, tendues d’étoffes, de draps, tapissées de tentures, de tableaux, enguirlandées de fleurs, pavoisées de drapeaux flottants sous la brise rude de l'Océan.
Immobiles à l’amarre de leurs corps morts, les barques s’alignent les unes près des autres, ayant frappé au bout de leur mât le pavillon national ; leur bec uniformément tourné vers le quai, sous la direction du vent d'ouest, elles semblent, elles aussi, prendre part au mouvement général, et rendre un pieux hommage à la grande manifestation de dévotion qui se déroule devant elles.
En tête, toute seule au milieu, comme l’immuable et ostensible symbole des populations de l’Extrême-Ouest, la Croix se dresse, haut portée par un vieux pêcheur, son béret de laine à la main, montrant à tous, de loin, la figure dorée du Christ cloué aux branches d'argent de l’arbre du supplice, l’arbre de sa gloire éternelle. Il s’avance à pas lents, ayant près de lui celui qui doit le relayer, et tous deux, la voix hoquetante, entonnent le cantique.
De chaque côté s’allonge la file des dévots.
Ce sont d’abord, guidés par un prêtre en surplis
KL} Fan FC PT EE LAN TN ter PAM
PRES PR NES Te
red:
Sen!
blanc, les enfants, les tout petits qui marchent à peine et dont les pieds trébuchent, fillettes aux voix aiguës, garçonnets aux accents criards, les uns derrière les autres.
Mais voici que viennent les jeunes filles, les unes arborant déjà le chapeau et le costume des villes, les autres ayant conservé l’humble ct jolie coiffe camaretoise, appliquant sa broderie en serre-tête sur le front et les cheveux, relevant derrière la nuque deux petites ailerettes papillonnantes, en une forme de coquillage à conque retroussée, de casque moulant le crâne.
Entre elles s’avance la première bannière, portée par Reine Balanec accompagnée de deux camarades tenant les torsades d'argent et de soie des cordons ; sur la moire blanche une figuration en relief de la Vierge fait étinceler un manteau d’or doublé d'azur et sur la soie bleue du revers les lettres entrelacées, monogramme de l’Ave Maria.
Puis, après la bannière rose pâle et blanche des femmes, après la statue de la Vierge sur son brancard, c'est, précédé de l’abbé Pierre Kerbiriou, assisté du vicaire Jacques Louarn, entre les douze enfants de chœur, en aube blanche et robe rouge, capuchon rouge aux épaules, barrette de même nuance en tête, l'énorme pavois tout drapé d'’étoffe écarlate, sur lequel vingt hommes portent la lourde Croix de Mission, peinte à neuf avec son Christ, dont le
Sous le ciel gris, la procession sort du Styvel.
corps blanc brille sous l’étoffe dorée qui lui ceint les reins.
Derrière, en tenue de Service, deux enfants du pays, mousses de l’Austerlilz, tiennent des drapeaux blancs semés d'étoiles d’or, et la foule se masse ensuite, avec tous les curés, tous les vicaires des environs, une population compacte et recueillie, guidée par les anciens du pays, Le Fur, Jean-Marie Balanec, Trémor, Lagadec, puis tante Rosalie, sa fille Marie-Ange, Louise Pennéguès, la veuve Périnaïig, la marchande de rogue et de sardines pressées, tout Camartt, augmenté des villages et des hameaux de la presqu'ile de Crozon.
C’est un chœur d'amour montant uni et solennel vers le ciel, une explosion de pitié unissant tous les cœurs dans une même action de grâces, de reconnaissance et d'espoir.
Le recteur jetait autour de lui des coups d'œil heureux et satisfaits, un sourire épanoui sur st figure enflammée d'ardeur, et remerciait du regard ses paroissiens de ce zèle, auquel ils n° l'avaient pas toujours accoutumé. Tout en entonnant de sa voix la plus retentissante les versets du cantique, tout en surveillant là marche de la procession, que plusieurs prêtres. en aube ou en surplis, dirigeaient de concert avec lui, afin que tout se passât en bon ordre, pour la plus grande gloire du Seigneur, il reconnaissait avec une intime satisfaction ceux qui se trouvaient le plus près de lui, et s'applau-
AT" à de Ne ES te de SET LR Let NT n' LA L
dissait de voir que sa dernière admonestation avait eu tant de succès auprès d’un certain nombre de tièdes et d’indifférents.
Jusqu’alors, cependant, il avait éprouvé une véritable et inquiète surprise en n’apercevant pas, dans les premiers rangs, à la place qu'il aurait dû occuper, son neveu Denis Le Marrec.
Il finit par se rassurer, se persuadant que Denis devait se tenir à l’écart, sans doute pour contempler plus à son aise le ravissant visage de Reine Balanec, qui faisait réellement sensation, et qu'il distinguait, là-bas devant lui, vers la tête de la procession, sous la soie flottante de la bannière des filles de Marie.
Certains, parmiceux qui ne pouvaient quitter leur logis, s'en étaient consolés en veillant à l'ornementation de la façade des maisons, de façon à augmenter l'éclat de la fête, et se tenaient sur le pas de leur porte, le chapeau où le béret à la main, saluant les pieux insignes qui défilaient devant eux; l'abbé Kerbiriou cherchait parmi eux, pensant que peutêtre son neveu avait préféré les imiter pour mieux voir l'ensemble de la cérémonie, mais il ne le vit nulle part.
Après avoir longé le quai, puis avoir tourné dans la rue principale qui débouche en face du fortin de Vauban, le cortège traversa le bourg, it une station de quelques instants devant l'église et monta la route de Crozon pour venir s'arrêter devant le cimetière.
+ LRNE
Bientôt, au milieu des prières, des chants, des bénédictions, la croix fut solennellement placée au centre du champ de repos. Dominant les tombes endormies sous les herbes et les fleurs, plaques de marbre ou de granit, humbles tumulus de terre tassée, elle se détacha nette et consolante, sur la couleur ardoisée de la mer, sur l’étroite langue de terre et de galets. d'où émerge la chapelle de Notre-Dame-de- Roc-Amadour et le fortin de Vauban.
Comme, au sortir du cimetière, lorsque la foule se pressait encore autour de lui, l'abbé Pierre Kerbiriou se préparait à regagner le presbytère, sans pouvoir cacher l’exubérance de sa joie, adressant à chacun de ceux qui se trouvaient sur son passage quelque mot de remerciement, quelque phrase de contentement, brusquement il aperçut son neveu.
Denis Le Marrec, très pâle, son chapeau à la main, sortant d’un groupe, s’avançait vers lui.
Le recteur, avec son bon sourire, dans l'ivresse de son cœur satisfait, s’écria :
— Te voilà donc, mon enfant! Je ne t'avais pas vu et, depuis le commencement de la cérémonie, je me demandais.
Le jeune homme l’interrompit :
— Mon oncle... monsieur le recteur, je.
Se retournant, sans achever, il démasqua une jeune fille placée derrière lui.
Le prêtre fronça les sourcils, murmurant :
— Qu'est-ce donc ?.… Que signifie? Me diras-tu ?...
\Mais à peine eût-il reconnu Geneviève Goalen qu'il s'exclama la voix toute changée, chargée d'une colère subite.
— Hein! N'est-ce pas la fille de. de cet homme ?... Comment ose-t-elle, ici, en ce jour béni, au milieu de toutes ces saintes gens !.…..
Il cherchait des mots, des expressions pour accabler la jeune fille,
Denis, l’arrêtant du geste, plus päle encore, le front haut, s’avance d’un pas, la main de sa Compagne serrée dans la sienne.
— C’est aussi une sainte et pieuse fille, mon oncle, et c’est pourquoi elle est venue à la cérémonie de la Croix de Mission, ainsi que tous ceux qui ont foi et confiance en l'Église. ainsi que tous ceux qui devaient, aujourd’hui, devant Dieu... Un devoir !.… Un droit sacré !..
Sa voix tremblait, ne lui permettant plus d’achever, sous une émotion terrible, insurmontable.
Autour d’eux la foule s'était arrêtée et s’enlassait, prise d’anxiété, ne comprenant pas entore ce qui se passait : mais des chuchotements 'épétaient de l’un à l’autre le nom de la jeune fille, semaient la nouvelle :
— Faik Goalen !.…
— La fille au Reboutou !.…
— Celle de l’homme de la lande !.…
— Sic’est vrai, ainsi? Geneviève Goalen!.…
us
— Qu'est-elle venue faire par chez nous à c't'heure ?.…
Tante Rosalie, prévenue une des premières, malheureusemént encore trop loin d’eux pour pouvoir les rejoindre et les défendre, murmuruit, les mains jointes, le cœur crevé de pitié :
— Ma Doué! Cen’était ni le jour, ni l'heure... Que n'est-elle venue me demander avis, comme elle le devait à sa doyenne !... Ah! bien! Que. va-t-il arriver de tout cela, à présent !... Bien trop pressé qu'il a été ce Denis Le Marrec,comme! de juste ; au lieu d’arranger ses affaires, il les défait, que je pense! Si on pouvait s'attendre, aussi !.. Que le Seigneur soit sur eux !... Que le Maitre à tous les protège !.…
Un moment interdit, l'abbé Kerbiriou les!
avait regardés, tous deux, une fureur sacrét allumée soudain au fond de ses yeux assombris; puis, portant toute sa colère sur son neveu :
— Malheureux ! tu as pu te faire, toi, le défenseur, le compagnon de cette.
Il leva la main droite comme pour maudire si tremblant que les mots tremblaient aussi sur ses lèvres.
Denis, sans aucune crainte, arrêta ce bré lourd de menaces, la poitrine courageusement| tendue à la malédiction, les yeux flambants de douleur et d'énergie, protestant :
— C'est moi qui lui ai conseillé dé venir, c'e moi qui l'ai amenée ici, pour faire avec elle & pélerinage, pour que la bénédiction de Die
tombâten même temps sur nos deux fronts, pour que rien ne nous séparât plus !…
— Jl ne sait ce qu’il dit ! interrompit le recteur, jetant les yeux autour de lui d’un air désespéré.
La voix du vicaire, basse et apitoyée, supplia !:
— Ne soyez pas trop sévère; elle ne saurait être responsable, elle !.. Peut-être une âme à sauver |... C’est une chrétienne!... Votre neveu, votre propre neveu l’affirme !... Nous le savons bien un peu aussi, et le Dieu de miséricorde.
Mais le curé gronda :
— Elle ! chrétienne !.. Vous ne voyez donc pas ?.. Regardez-la !... Ses yeux, ses cheveux ! Velléda !... Velléda !.. Je vous dis !.…
Son intonation grossissait, tonnante, comme si dans ces derniers mots il eût voulu enfermer l'énergie d’un anathème, écrasant la jeune fille sous le poids du paganisme ressuscité.
C'était tout un flot de souvenirs classiques, de ressouvenances de ses études d'Histoire du séminaire, une obsession de l'héroïne de Chateaubriand lui ramenant ainsi cette comparaison Paienne, toutes les fois qu’il rencontrait cette fille, depuis qu'il l'avait aperçue un jour sur les falaises de Dinan, cheveux au vent, s'amusant à se couronner de verdure et de fleurs.
Déjà, à cette époque, reconnaissant la fille de Goalen, il avait bougonné, pris de colère :
— Ne dirait-on pas une fille des iles, comme
celles d'autrefois ?.. Il ne peut y avoir rien de bon à en tirer !.…
Depuis il s’obstinait à ne plus la voir autrement, à ne rien admettre de ses qualités, du bien qu’on en disait, parce que, en elle, il sentait un persistant et inquiétant danger, d'autant plus à redouter qu’il était vague, indéterminé.
Pour lui, désormais, c'était la druidesse ceinte de verveine, la païenne qu'il fallait rejeter à sa religion maudite, aux sorcelleries de son père. à la fréquentation suspecte des landes du cap de la Chèvre, au voisinage louche des grandes Pierres grises, enveloppées de ces brumes où flottent d’indécises figures. Il eût presque certifié que, comme les neuf druidesses de l’île de Sein, elle connaissait l’avenir, soulevait ou apaisait les tempêtes.
Cependant tous le savaient et il eût été facile de s’en assurer, elle avait été baptisée, elle avait fait sa première communion, et si elle croyait à la vertu des simples, aux baumes que son pére lui avait appris à composer avec les herbes de la lande, elle croyait aussi aux saints, aux saintes, elle avait la particulière dévotion à la Sainte Vierge, à sainte Anne, protectrice des marins, comme toutes les Bretonnes de son âge, comme les plus pures Armoricaines.
Bonne, compatissante aux souffrances, toujours prête à aider son père dans ses œuvres de charité, elle savait raconter des histoires, chanter les vieilles chansons du passé qui engour-
Ch. did RER RE PT. CE 0 TR En
dissent la douleur, en charmant les âmes de Bretagne, en leur rendant l’intense mélancolie des bruyères, des landes et des rocs battus des tempêtes.
Ce qui la faisait différente des autres, c’est que, accoutumée à une vie sauvage, libre, elle avait toujours vagabondé avec les moutons et les vaches que conduisait son père, qu’elle connaissait toutes les anfractuosités de la côte, tous les mystères de ses grottes, de Morgat au chàteau de Dinan, qu’on l’avait rencontrée seule, soit en mer, soit au fond des cavernes mystérieuses qui perforent le cap de la Chèvre, soit auprès des énigmatiques Pierres antiques de la lande.
Malgré tout, une irrésistible et toute-puissante séduction émanait d’elle, sans qu’elle le sût,sans qu’elle le voulüt, comme la griserie monte d’un parfum ou d’une fleur, et c’est cette séduction qui avait pris Denis Le Marrec, pour la vie.
Mais ce même charme ne pouvait opérer sur Pierre Kerbiriou qui, fanatisé comme en présence d'une vivante hérésie, se retranchait derrière son caractère sacré, dressait entre elle et lui la Croix, ainsi qu’il l’eût érigée entre le Maudit et l'Église, pour la défense de ses paroissiens, pour la conservation, le salut de leurs âmes en péril. |
C’est pourquoi, immédiatement, en une seule défense, il avait lancé ce nom de Velléda, plus
significatif, plus terrible que tout autre, dans
sa bouche, par l’idée qu’il renfermait, par l’écrasante masse qu’il abattait sur elle ; c’est pourquoi, ne trouvant rien de plus fort, de plus caractéristique, de plus exorcisant, il répétait :
— Velléda, je vous dis, monsieur le vicaire!
Vous ne voyez donc pas que c’est Velléda !.…
Jacques Louarn, surpris, décontenancé, n'àvait osé insister, devant la véhemence convaincue de son supérieur ; il se contenta de gémir tout bas :
— Pauvre enfant !.…
Les mains jointes, il priait intérieurement pour elle, renonçant à la défendre davantage.
En présence de cette résistance de son oncle, de cette violence du prêtre, de l’outrage public fait à celle qu’il aimait, Denis Le Marrec oublia tous ses projets de douceur.
Élevant la voix, pour être entendu au loin, il reprit, très pâle, se maitrisant avec peine :
— Monsieur le recteur, j'ai voulu vous dire aujourd’hui en présence de tous que Geneviève Goalen et moi Denis Le Marrec, de ce jour, nous étions fiancés devant Dieu et devant les hommes, et que je vous priais de vouloir bien bénir notre union. C’est un acte de respect et d'affection que j'ai voulu accomplir, et j'ai choisi ce jour pour qu'il fût plus solennel. Bénissez-nous, mon père !.…
Il inclina la tête, respectueusement.
A cette inattendue et brusque mise en demeure l'abbé, d’abord tout pälissant, devint si rouge
2% RE eV CURE Er
qu'ont put craindre qu’il ne tombât frappé d’un coup de sang ; il bégaya, atterré, ne paraissant pas comprendre :
— Moi... moi! que je... bénisse !..… Ah!
çà! Je ne.
Une stupeur écrasait les assistants, empéchant toute parole de jaillir des gosiers étranglés de surprise, dans l’attente de ce qui allait se passer,
Dans la foule, quelques-uns, pris de peur, levaient vers le ciel des yeux qui y cherchaient une manifestation éclatante de la colère d'en haut, la lueur du coup de foudre qui devait tomber sur ceux qui semblaient ainsi provoquer l'Église.
Le recteur reprenait, frappant sa poitrine de ses deux mains :
— C’est à moi, à moi qu’il ose demander !.….
Puis, le regardant en face, rapproché de lui à le toucher :
— Tu voudrais ?.…
Une supplication suprême, montant du fond de lui-même, un apitoiement intime, l’arrétérent à la limite même de l'explosion de colère, qui tourna, ne put s’élancer de sa gorge, s’effondra en plainte de détresse :
— Voyons, Denis !... mon petit Denis !... mon enfant, toi que j'aimais tant, toi qui es de mon Sang, par ta pauvre sainte mère, as-tu réfléchi à ce que tu voulais, as-tu pensé à celle qui repose ici ?..….
Nr RE UT UT tu NU ET AA AA
De la main, là tout près, il indiquait le cimetière, d’où il venait de sortir.
Le Marrec, tout son sang-froid revenu, dans la pleine et entière conscience de ce qu’il voulait, | de ce qu’il faisait, de ce qu’il disait, répéta: | — J'aime Geneviève Goalen, je la veux pour femme !.. (On ne peut rien dire contre elle !.…. Sur la tombe de ma mère, je jure qu’elle sera ma femme, celle que mon cœur et ma raison
ont choisie !
Alors, dans le cerveau de Pierre Kerbiriou remontèrent tous les brouillards épais qui avaient autrefois obscurci sa pensée, tous ces pressentiments indécis qui le hantaient, lorsqu'il | attendait le retour de son neveu et qu’il redoutait pour lui les innombrables, incessants et | variés périls de la mer.
Il avait eu raison de trembler, raison de craindre pour Denis Le Marrec ; mais maintenant, il le reconnaissait, ce n'étaient pas les dangers de la mer qu'il lui fallait envisager, c'était un danger de terre, un danger humain, plus terrible que tous ceux qu’il avait pu courir, le danger de l’amour, le danger de la femme, et ce péril qui se dressait soudain, c'était cette enfant, cette jeune fille, cette Faïk Goalen, fille du Reboutou, de l’homme redoutable du cap de la Chèvre.
Il chercha des yeux autour de lui, quétant un appui, un intermédiaire entre lui et so!
neveu.
i û » "ic s deu ras êlc ÿ [ELLE or ’ k € ) ir u le s tot d u s t n f n | © l 0 rc A (
Rare DLL 4 LE REBOUTOU
Mais les plus rapprochés étaient le vicaire Jacques Louarn, dont il savait l’indulgence de prêtre né, élevé dans les villes et ne comprenant rien au fanatisme des campagnes, tante Rosalie, qui avait manifestement montré sa pitié pour Geneviève, le jour où elle l'avait reconduite à son père, et qui avait pu se frayer un chemin jusqu'auprès de Denis.
Il eut ce suprême ennui, cette gêne, de sentir que la doyenne de Camaret, son habituelle coadjutrice dans toutes ses œuvres de piété, quand il s'agissait de défendre la religion, prenait, en cette circonstance, plutôt parti contre lui. Il. s'en trouvait moins fort pour accabler, pour écraser la coupable.
Oh ! ce cap de la Chèvre, c'était donc lui qui, après lui avoir pris ses fidèles, lui prenait son neveu, devenant à ses yeux un danger plus grand que la mer, plus puissant que les lointaines Amériques.
11 voulut tenter d’une adjuration désespérée; | saisissant son neveu par le bras et lui montrant en même temps Reine Balanec, souriante à quelques pas d’eux, sous la protection de la bannière blanche et bleue de la Vierge, il lui demanda d’une voix basse et sifflante :
— Peux-tu, voyons, quand tu as là cette Reine, la meilleure, la plus jolie fille de Camaret, peux-tu préférer une. fille de rien. une...
Denis, très calme, affirma :
— Reine Balanec ne songe pas plus à moi
que je ne songe à elle ; nous sommes frère et sœur, quasiment, nous ne saurions être mari et femme !.…
Peu s’en fallut que le curé ne poussât un cri de surprise, tellement cette réponse le prit à l'improviste ; il interrogea :
— C'est impossible, Reine? Tu es sûr ?.… Ah! çà, mais... Pourtant son père lui-même m'avait dit.
Le Marrec objecta :
— Vous pouvez le lui demander vous-même, si vous en doutez ; je vous assure que son cœur n'est pas à moi d'amour, qu’elle m'aime comme un frère.
Balanec avait entendu ces derniers mots ; il protesta, essayant de fendre la foule :
— Que dit-il ?... Jamais !... Ce matin encore, je les ai vus tous les deux, et si gais, si complètement d'accord !... Il a perdu la raison, que je crois ?...
Cela rendit courage à Pierre Kerbiriou, qui persista :
— Je t'en conjure, écoute-moi, écoute ton oncle, ton directeur ; écoute le frère de ta mère, Comme tu l'aurais écoutée elle-même si elle vivait !.. Tu es le legs sacré qu’elle m'a fait ; c'est ton bonheur que je veux. Ici, c'est la tranquillité, le repos, l'honneur !... Là-bas !.….
Son doigt montrait la direction du cap de la Chèvre :
— Là-bas, vois-tu, c'est la misère, le mal-