TROISIEME PARTIE
L’après-midi, par le chaud soleil d’un jour de juin, comme ils avaient fini d'étendre leurs filets sur les galets et sur le talus gazonné placés entre le fortin de Vauban et la chapelle de Notre-Dame-de-Roc-Amadour, ils étaient un groupe de pêcheurs en causerie, regardant machinalement autour d'eux tout en devisant de choses et d’autres, Sylvestrik Kervarec, Trémor, Corentin Garrec, Lagadec, quelques amis.
Provoqué aux confidences par Kervarec, Kerall, le douanier matelot en ce moment de Planton à la petite guérite placée près dé la Cale des grandes marées, annonçait, mélancolique, hochant un peu sa tête grisonnante au Collier de barbe caractéristique :
— Aujourd’hui, mes vingt-cinq ans de Service que la cloche a piqués pour moi, ma re-
traite, quoi! Aussi ce nouveau congé que je fais à c’'theure dans la Douane, histoire de ne pas rester à rien faire, probable que je ne le finirai pas !.. Je le terminerai dans le tombeau !.….
— Oh! diable! que nous contes-tu là, Kergall? quand il y a des vieux comme Le Fur, qui seraient quasi tes pères et qui ne songent point à s’en aller! Tu veux rire, je pense, interrompit Garrec.
Trémor appuya :
— T'es solide pis qu’une roche! à durer comme les Tas-de-Pois, on pourrait dire !.…
Un clignement fin des yeux tristes du planton souligna sa réponse :
— Et cette guerre que vous oubliez, hein !..… En 1870, où j'ai eu tant de misère, presque rien à manger, le froid, la fatigue ; j'en ai gardé de fameuses douleurs, allez ! de la sciatique dans les deux jambes!... c'est du pas fameux, tout çà, voyez-vous, pas pour faire de vieux os!
— C’est vrai, tout de même, que vous vous êtes battu contre les Prussiens!..… Ah! sl j'avais été là! Mais un gamin que j'étais, à l’époque ; sans ça, avec ces ae j'en aurais rudement démoli, que je crois !.
Sylvestrik, élargissant encore ses larges épi aules, montrait ses mains, de vraies massues, à tuer un homme à chaque coup.
Le douanier sourit, frottant machinalement sa barbe :
— Ah! nous étions des solides aussi, fau
croire : les zouaves à col bleu qu'ils disaient, quand ils parlaient de nous, ces Allemands !.. Et ce qu’ils avaient une terreur de nous, les marins, ah ! ah !.... Il est vrai aussi que nous ne leur faisions jamais de quartier, dans notre armée du nord, avec Faidherbe, un rude général, et qu'ils savaient toujours ce qui les attendaient, lorsque nous tombions dessus à la baïonnette ou avec notre petit hachereau!... Mais, dame! trop qu'ils étaient, aussi! Pensez! Je me souviens d’une fois, à une de nos batailles de par là, à toutes que nous étions du reste, Saint-Quentin, Ams, Corbie, d’autres encore; enfin à celle-là, vingt et un mille hommes que nous nous trouvions contre soixante-seize mille Prussiens. À un moment, il nous est venu une charge de deux cents hulans contre nous, quelques-uns seulement, qui nous étions mis en carré pour protéger les canons. Au premier choc, il y en a eu six des nôtres de tués ; moi, j'ai eu là crosse de mon fusil coupée d’un coup de sabre ; j'ai tué pas mal de chevaux, j'ai tapé lant que j'ai pu, et je ne me fatiguais pas facilement, à cette époque, oh! non! Mais ils étaient trop, que je vous répète! Ma foi! on s'en est tiré tout de même! Il n’était que temps, je n'avais plus qu’un soulier, l’autre pied nu; dans l’ardeur du combat, ça chauffait si dur que je ne m'en suis même pas aperçu, et Pourtant il faisait un froid terrible, à geler debout !.…
(LB REBOUTOU Une flamme plus vive brillait en ses yeux,
d'habitude un peu éteints, en ce moment
rallumés par la chaleur des souvenirs de ba-
& taille.
Il ne pensait plus alors à cette vision de tom-
# beau qui le hantait de temps à autre et lui jetait k: ; une cendre de résignation dans les prunelles, = blémissant le parchemin tanné de sa peau; il LA termina :
EE — On avait pourtant ses moments d'agré- L ment à faire ainsi le troupier, ça nous changeait E de la mer, quoi !.….,
É® . Tous prenaient leur part de cette causerie de na souvenirs, animés, et Lagadec assura :
a — Je ne m'y connais pas trop à ce que peut * être cette existence du marin à terre, que tu É nous contes là ; mais il n’y a pas de vie plus ie sans souci que celle du marin sur mer avec de + bons officiers. Je n'ai jamais été plus heureux,
LA pour ma part, que le jour où j'ai quitté ma Ÿ famille pour être marin.
à Il s'empressa d'ajouter :
F — Mais après ! oh! diable! pour un jour où si on cueille des roses, on a des années où on n'à û plus que les épines !.…
Kervarec fit :
— Ça dépend des officiers.
Trémor expliqua :
— Pour les bons, ils n’ont qu’un signe à faire pour qu’on se mette en quatre à les satisfaire ; pour les mauvais, ils ne feraient pas bouger six
PEINE RENE RE 2 EL RP TE re ee , 3 re :
cents hommes, à seule fin de lever seulement un parapluie !.…
Kergall sourit, approuvant :
— C'est vrai qu’en quinze jours le matelot a jaugé ses officiers, il connaît les bons et les mauvais. Oh ! diable ! il ne faut pas plus pour cela, et on peut dire que rien n’est plus exact que ces jugements de matelots qui viennent d'un tas de petites choses, comme les gestes, la voix, la physionomie, la manière d’être des ofliciers avec nous. Presque toujours j'ai vu que l'officier bon avec les hommes était intelligent, fort et courageux, et que les autres étaient maladroits, sans avenir et ne perçant jamais!…
Un autre groupe, atteignant les causeurs, amena dans leur conversation Hervé Morvan qui cheminait avec Marhadour et Balanec et que quelques mots entendus de loin avaient attiré, questionnant :
— De guerre que vous parlez, des officiers, du Service, quoi ?..
— Des souvenirs qu’on a comme tu en auras un jour, toi, Morvan, quand tu parleras aux autres du Tonkin, de Madagascar, des batailles que t'as faites pour la patrie ! répondit Kergall.
— Bien sûr, riposta Hervé.
Et montrant le fortin rouge :
— Tiens, rien que de voir ce petit bout de lort, quand je suis revenu du Service, mon temps fini, eh bien! ça m'a fait quelque chose dans le cœur ; c'était des choses de Patrie, ça
faisait penser aux forts de par là, avec leur drapeau, qui sont tout ce qu’on a pour penser à la Patrie, pour la défendre contre ceux qui l’attaquent.
Marhadour, une moue aux lèvres, examinait le petit fort ; il objecta :
— Pourtant, pour ce que ça sert ici, on ferait peut-être bien de l’abattreavant qu’il ne s'écroule tout seul sur nous; c’est les ingénieurs qui pensent ça!... Dame, avec les manigances de maintenant, ça ne tiendrait pas tant seulement cinq minutes, un méchant bout de fort comme celui-là, un joujou, quoi !.….
— Possible ! s’exclama Balanec, devenu tout grave, Mais tant qu'il y aura à Camaret des gens de cœur, des gens qui aiment le pays, la France, comme le dit si bien M. le recteur, ils voudront qu'on conserve notre fortin, notre souvenir de gloire et de victoire. Il a cependant fameusement tenu dans les temps d'autrefois, à ce que je me suis laissé dire, et sans Vauban, sans son fort, Camaret n'existerait peut-être plus à l’heure qu’il est, et Brest même, tout grand, tout fort qu'il soit, Brest eût été pris par les Anglais !.…
L'autre essaya d’objecter :
— Bah! une vieille histoire !.…
— Pas si vieille qu’on ait pu l’oublier complètement par ici. De 1694 que je crois que c’est cette fameuse descente des Anglais sur la plag® de Trez-Rouz ? Ah! notre petit pays peut en être
fier, car il est pour toujours dans l'Histoire à cause de cela.
— Est ce qu'on sait seulement ce qu'il y a eu ! Les uns racontent ceci, les autres cela; pas moyen de s’y retrouver ! Si encore on connaissait, des fois! On ne peut rien savoir de juste, c’est du trop vieux pour nous et personne de nos anciens n’y était, pas vrai? Il n'y a de sùr que le trésor trouvé sur la grève par Tonton Alan, le vieil Alan Coz de Kerloc’h.
Hervé Morvan avait, jusque-là, écouté sans se mêler au débat; mais voyant que Balanec, embarrassé, ne trouvait rien à opposer il s’écria, de sa place :
— Et si je vous disais tout au long, par le menu, ce qui s’est passé, moi ?
Ce fut autour de lui un murmure approbatif ; le groupe des pêcheurs se resserra subitement intéressé et Marhadour répondit :
— Après tout, ce que j'en dis moi, c’est pour savoir ?. On se doute bien qu'il y a eu quelque chose, seulement quoi ?
Balanec triomphait; il regarda Morvan avec des yeux surpris et charmés, pleins de reconnaissance pour ce secours inattendu, faisant :
— Voilà un homme, au moins! On peut l'interroger sur ce qu’on veut, il connaît tout! Envoie-nous ça, garçon !.….
Par modestie, Hervé Morvan commença par se défendre, expliqua :
— Oh ! c'est pas trop à moi le mérite ; on m'a
lu la chose dans un livre qui détaillait le combat tout en grand, même qu’on m’a montré une carte indiquant l'emplacement des bateaux et des batteries. Mais, voilà, comme c’est des choses de guerre et des choses du pays, je lai si bien gité dans ma cervelle que ça y est resté... Ah ! ma foi ! on l’a échappé belle, et, comme le disait Balanec, sans ce Vauban, qui était un malin, sans son fortin, eh bien! vous ne seriez pas là à m’écouter tous tant que vous êtes, ni moi non plus à vous larguer la chose, pour sûr !...
Il y eut un gros rire, comme pour l’encourager, et les oreilles se tendirent.
Après avoir réfléchi quelques moments pour se bien remémorer les faits, il commença :
— C’étaient, voyez-vous, par moitié d’Anglais et par moitié de Hollandais qui voulaient crocher sur nous, vu que le roi, à cette époque, Louis XIV que c'était, se trouvait en guerre à la fois avec la Hollande et avec l’Angleterre. Pour lors, les guetteurs de la côte, le 17 juin 1694, il y a près de deux cents ans de cela, à c’t’ heure, entre quatre et cinq heures du soir, découvraient de trente à trente-cinq navires de guerre, renforcés de quatre-vingts bâtiments de toute sorte, chargés d'hommes et de munitions, qui venaient mouiller entre Bertheaume et Camaret, à portée de bombe de l’un comme de l’autre.
— En voilà des affronteurs ! gronda Kervarec, croisant les bras dans un geste de résistance et
RATER ARR EU an PMP LU
d'énergie. Ah! si ça avait été de notre temps, le Toulinguet les aurait bien reçus et leur aurait fait un bout de conduite encore !.…
Maïs Balanec, empoigné, commanda :
— Laissez-le donc parler, si vous voulez savoir.
Imperturbable, le contremaitre poursuivit :
— Îls passèrent toute la nuit, bien tranquillement, comme si de rien n’était. C’est le lendemain seulement, après qu’un conseil de guerre eût été tenu dès le petit jour, à bord du vaisseau de l'amiral Berkley, la Briannia, que Carmarthen, l'officier commandant le vaisseau le Monk, chargé de diriger l'attaque, s’apprêta à bombarder le fortin de Vauban et deux autres batteries placées à l’ouest de la baie, à la pointe du Grand-Gouin, qui s'appelait alors la pointe du Couvent. Tandis qu'il nous aurait ainsi occupés, les troupes de débarquement, sous les ordres du lieutenant-général Talmash, un duri-Ccuire à ce qu’il parait, devaient se diriger sur là plage de Trez-Rouz, l’anse de Tremet, qu’on appelait, où se ferait le coup de force |...
— Oh! diable! fameuse idée que c'était là, et rudement machinéel!... grommela Kergall, qui suivaitattentivement la description de l’opération, en vieux routier rompu aux manœuvres de guerre.
Hervé reprit :
— Oui, mais voilà qu'ils avaient compté sans hotre brume de Bretagne, contre laquelle on
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crie tant; cette fois elle nous a rendu service, vous pouvez croire! Ily avait donc, ce matinlà, un brouillard si épais qu’on ne voyait rien de rien à se diriger, et comme, naturellement, la cloche de la Bonne-Dame du Roc mwallait pas sonner pour des hérétiques, à seule fin de leur indiquer la passe, ils furent obligés d’espérer jusque sur les onze heures du matin, qu’un coup de brise eût balayé la brume, afin d’y voir clair à naviguer et de commencer leur damnée opération... Naturellement, à terre, on ne perdait pas son temps, que vous pensez bien, et ce fut du bon pour nous, car une partie des milices et un corps de cavalerie, commandé par M. de Cervon, qu’on avait fait mander en toute hâte de Chäteaulin, n’arrivérent qu'à neuf heures du matin. Ainsi, possible que, sans cette affaire de la brume, ils arrivaient trop tard !..
— On était paré, appuya Corentin Garrec avec satisfaction, il n’y avait plus qu’à crocher dessus, quoi !..
— On n’y a pas manqué non plus, oh! oui!
raconta en riant Morvan. À peine ce Monk, le propre bateau du commandant, eût-il doublé la pointe du Grand-Gouin, qu’un des forts de la côte lui appuyait un feu terrible, à tout déralinguer, en même temps que trois batteries, dont ils ignoraient l'existence, crachaient à pleines volées sur les autres vaisseaux, à mesure qu’ils prenaient leurs postes respectifs. Pas de chance, le Monk! en voulant replacer à s02
poste de combat un des bâtiments, le Richmond, qui s’en était écarté, il reçut un boulet qui traversa sa dunette, deux de ses ponts, et sortit à hauteur de sa flottaison, près d’un des sabords de retraite, après avoir tué trois matelots, dont deux aux côtés du commandant.
— Un canonnier qui n'avait pas volé son supplément de vin, celui qui a fait ce coup-là, s’exclama Kervarec enthousiasmé.
—... C’est que Vauban avait tout prévu, même qu’on a prétendu que, par des indiscrétions ou par des espions, on ne sait au juste, il avait été tenu au courant tout au long de ce que manigançait l’Anglais, et, de Versailles, sans se déranger, il avait pu parer à tout. Aussi, qui fut surpris, hein ?.. c’est l’English, qui pensait nous surprendre et qui tombait en plein guêépier!.… Tout de même, comme ils sont d'attaque et qu’ils tiennent pis que des bouledogues, quand ils ont commencé à happer le morceau, une fois l’ancre jetée, leurs pièces ripostèrent vigoureusement, rendant coup pour Coup, et ils essayèrent le débarquement.
Désignant successivement autour de lui les différents points de la côte entre la pointe du Grand-Gouin et la pointe des Capucins, il indiqua l'emplacement des batteries installées par Vauban et la position des vaisseaux assaillants:
— En dehors du fortin, il y avait une batterie de deux pièces de canon, à la gauche de Trez- Rouz, du côté de la pointe Tremet, une batterie
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d’un canon et une autre de trois pièces le long des falaises, entre Trez-Rouz et Camaret, enfin une batterie de deux canons près du Grand- Gouin, au petit fort désaffecté que vous voyez encore au-dessus du Corréjou, et une batterie de deux mortiers, au delà de la pointe, de façon à commander l'entrée de la rade.
— Tout un cercle de feu! fit Kergall ravi.
—...… Oui, et dans le cercle, en crânes qu'ils sont, il faut le reconnaître, trois vaisseaux bombardant la batterie du Grand-Gouin et celle de Camaret, deux attaquant le fortin, placés là où se trouvent les caisses servant de corps morts pour la rade, vis-à-vis de la pointe de Tremet, et deux autres embossés sous les falaises, alin de protéger le débarquement, en éteignant les batteries de Trez-Rouz et de Camaret. Seulement on les avait reçus si dur, qu'à bord du vaisseau amiral, resté en observation entre le Grand-Gouin et Bertheaumeavecle gros de l’escadre, le conseil de guerre, jugeant la surprist manquée, fut d'avis de battre en retraite et de renoncer à une descente qui devenait périr leuse. Le lieutenant général Talmash.…
— Le dur-à-cuire, remarqua Marhadour.
—.. s'entêta, persuadé que cette résistant ne durerait pas, que nous ne savions rien du tout de l'attaque préméditée, et qu’il n’y aura là pour le recevoir que quelques paysans armé à la hâte, incapable de tenir devant 5 hommes!
Kervarec se fâcha :
— Il ne nous connaissait pas, ce lapin-là!...
— Espérez voir un peu : à Breton d’Angleterre, Breton de France! chuchota Balanec.
— Il pressa donc plus vite encore le débarquement, qui s’effectua, vers midi, dans une centaine de chaloupes, sous le feu des batteries et des huit compagnies franches de la marine, ainsi que des milices sous les ordres du marquis de Langeron. Ce qu’il perdit de monde avant d'atteindre cette anse de Trémet, qui était son objectif, Trez-Rouz que nous appelons, je n'ai pas besoin de vous le dire, et il dut, dès cemoment, se repentir de sa témérité. Cependant il parvint à débarquer quelques troupes, qu'il formait en bataille, quand sortant d’un retranchement à la tête d’une centaine d'hommes, les capitaines des compagnies franches de la marine, Benoïise et de La Cousse, tombérent sur eux comme la foudre, les culbutèrent, en tuërent une quantité et rejetèrent les autres vers leurs chaloupes, dont sept seulement se trouvaient assez près du rivage pour qu'ils pussent les atteindre
Balanec se frottait les mains :
— Hé! hélles Bretons!
| Morvan, emballé par son histoire, allait toujours :
— Malheureusement pour eux, autre aventure, la mer baissait; les embarcations, chargées à couler, s’échouëèrent. Au même moment, des
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signaux informaient la réserve de ce qui se passait; MM. le comte de Cervon, maréchal-decamp, de la Vaisse, brigadier d'infanterie, et du Plessis, brigadier du régiment de cavalerie portant ce nom, accoururent avec un escadron, chargèrent sur la grève et firent un épouvantable massacre de toutes ces troupes entassées pêle-mêle dans les chaloupes et hors d’état de se défendre. Ils mirent bas les armes et demandérent quartier, tandis que les barques, qui n'avaient pasencore pu débarquer leurs troupes, s’éloignaient à toute vitesse, sous la faible protection dufeu de leurs vaisseaux, inférieur à celui de nos batteries qui faisaient rage.
— C'est même pour cela, expliqua le mareyeur, que nos paysans et nos pêcheurs ont appelé ce point de la côte, ces roches aiguës que vous apercevez à côté de Trez-Rouz : Mort aux Anglais ! C'estlà qu’étaient ces batteries!.…
— Maro ar Saozon! murmura Trémor, en faisant un signe de croix. Les tombes de ces hérétiques sont là-haut, par les champs, même qu'à certaines époques on voit leurs ombres errer sur la grève.
— Si c’est leur trésor qu'ils cherchent, gouailla Marhadour, tout un chacun ici sait bien qu'ils ne le retrouveront pas et qu'il est en sûreté à Kerloc’h, chez Alan Coz; pas vrai, Kervarec?.…
— Allons, allons! laisse le vieux de Kerloc'h tranquille, que nous sachions la fin de l’histoire;
car ce n’est pas fini, que je crois?.., On m'a souvent parlé de bateau coulé et de la chapelle abimée par un boulet; c’est même assez visible!
Sylvestrik montrait le clocher décapité.
Morvan continua :
— Pour ce qui est du clocher, on le prétend, mais le livre n’en dit rien. Il raconte seulement que le Teesep, un navire hollandais de trente canons, qui s’était trop approché du Corréjou, ignorant les fonds, ayant touché sur nos rochers, avait douze pieds d’eau dans sa cale, qu'est un joli chiffre! Il a perdu non seulement tout son équipage, à l'exception de huit hommes, mais encore une demi-compagnie anglaise, embarquée à son bord et dont il n’échappa qu’un enseigne, un tambour et un soldat.
— Je croyais qu’il était question d’un bateau coulé par un boulet; ce ne peut être celui-là, fit observer Balanec.
— Vous avez raison, voilà que je mesouviens; c'était une galiote chargée de soldats qu’une bombe tirée du Grand-Gouin a coulée, au large, entre cette pointe et celle des Capucins. Je crois qu'un autre bateau plat a eu le même sort. On assure, du reste, que le Monk lui-même, tout dégréé, sans vergues ni voiles, eut grand peine às’en tirer et qu’on fut obligé de lui jeter une remorque ; les autres vaisseaux, pleins d’avaries, ne rallièrent pas sans difficulté l’escadre.
— Un vrai massacre! Ainsi, la rade de Camaret aurait été, comme qui dirait, le tom-
beau des Anglais! s’exclama Lagadec un peu ému.
— On compte huit cents hommes des troupes de débarquement tués ou blessés, quatre cents hommes tués sur les vaisseaux et quatre cent soixante-six prisonniers, dont seize officiers !.…. Pour notre part, nous n'avions eu que quarante-cinq blessés, dont trois officiers, y compris l'ingénieur Traverse, qui eut le bras emporté. La chose eut tant de retentissement, à l'époque, qu’il y a eu une médaille pour la célébrer!
— Tu vois, Marhadour, qu’il faut le conserver notre fortin, et nous en montrer fiers! raisonna Balanec, enthousiasmé.
— On lui doit tout! appuya Kervarec.
— Pour finir, termina Morvan, le lieutenant général Talmash qui, dans sa fureur, voulait, le lendemain, qu’on renouvelât l'attaque, en bombardant Camaret et en forçant l'entrée du port, dut se retirer, devant l'avis contraire du conseil de guerre. La flotte, bousculée par les vents du sud-sud-est, s’éloigna dans un tel désordre, qu’elle ne put rentrer à Portsmouth qu’à la fin du mois; c’estlä que Talmash mourut de ses blessures, désespéré, se disant victime de la trahison!
— Penser que c’est notre petit Camaret qui à eu cette gloire-là!.. conclut le mareyeur.
Le contremaître acheva :
— Et jamais plus ils n’ont essayé de sy frotter,
Kervarec eut un fort rire qui souleva sa poitrine :
— Ah! bien! Eux ou d’autres, on n’a qu’à essayer pour voir, maintenant qu'il y a censément plus de canons le long des côtes que de cailloux dans ces parages de mer, et c’est pas
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C'était un cuirassé du dernier type.
peu dire, sans compter nos torpilleurs, nos cuirassés !.…. Oh ! moi qui voudrais voir ça pour rire un peu! Ah! ah! ah!... Tenez, plutôt, regardez donc par là un peu, vous autres; il arrive à point, qu’on peut dire, celui-là !...
Dans la fine et mince buée bleuâtre qui estom- Pait, adoucissait les falaises de la côte du Léon, Passaitencemomentuneapparition monstrueuse.
Le LE REBOUTOU
Une fumée noire montait, roulait ses volutes, trainait comme une chevelure énorme et ondulante; la mer écumait, moutonnait, toute soulevée, et une masse longue, émergeant au-dessus de l’eau d’une manière bizarre, passait rapidement, surmontée de mâts courts, semblables à des tours de fer, arrondie du dos en forme d’animal antédiluvien, plésiosaure, ichthyosaure ou autre, et s’enfonçait dans le goulet de Brest.
C'était un cuirassé du dernier type, une de ces invraisemblables machines de fer et de feu, qui flottent maintenant sur les mers, en îlots mouvants, ayant les hideurs d'animaux à carapaces et à écailles, des silhouettes fantastiques de forteresses féodales, et remplaçant ces si gracieux navires à voiles, qui semblaient d’immenses oiseaux volant légèrement à la surface de l'Océan.
Mais le mareyeur regardait Morvan avec plus d'intérêt qu’il ne l'avait jamais fait, ramené à lui par l’émotion patriotique, par un retour de sympathie, murmurant à part lui :
— Un fier gars tout de même, cet Hervé Morvan ! |
Profondément remué par cette science, ce savoir imprévu que venait de montrer le jeune homme, il se sentit de plus en plus attiré, lui montrant une prévenance en dehors de ses habitudes. |
Déjà, depuis quelque temps, il se rapprochait de lui en toute occasion, paraissant mieux se
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souvenir de toutes ces choses que l’arrivée de Denis Le Marrec lui avait trop fait oublier, c'est-à-dire que Hervé Morvan était un bon matelot, avec ses médailles faisant bonne figure sur ses vêtements de fête, que c'était un rude travailleur, en passe d’aller loin avec son métier de contremaitre dans l’une des meilleures fritures du pays.
En résumé, tout aussi beau garçon, tout aussi rude marin que le neveu du curé, il avait, sur Denis, l’avantage d'offrir la certitude de ne pas quitter Camaret pour des deux ou trois ans, sans qu’on pût jamais savoir s’il reviendrait de ses voyages au long cours.
Se grattant la tête, indécis, il bougonnait :
— Ma Reine pourrait bien se trouver heureuse avec lui, que je crois? Si c'était lui qu’elle avait dans le secret de son cœur!
Il soupirait, très ému par la perspective de joie et de tranquillité qui se déroulait sous ses yeux, bien différente de celle qu'il avait un moment évoquée au sujet de Le Marrec.
C’est que, depuis le scandale de la Croix de Mission et ce qui s’en était suivi, Balanec avait vu tous ses projets, toutes ses espérances, si subitement bouleversés que, durant quelque temps, il n'avait plus su quel parti prendre.
Honteux de s'être aussi complètement mépris, d’avoir fait une pareille démarche à faux, en jetant pour ainsi dire sa fille à la tête de Denis, il s'était, depuis, tenu absolument coi, ne
remettant même plus les pieds à la cure et évitant derencontreren tête-à-tête l’abbé Kerbiriou.
Du reste, ce dernier était plongé dans une telle désolation qu’il était incapable de remarquer cetteabstention du mareyeur; le soir même de la fameuse cérémonie, après avoir ouvertement reconduit Geneviève Goalen chez son père, Denis Le Marrec, en rentrant au presbytère, était tombé subitement malade, et, de jour en jour, autant qu’on avait pu. le savoir, le mal empirait.
Vers cette même époque, Balanec se rencontrait plus fréquemment avec Hervé Morvan, soit que celui-ci guettât les occasions de se trouver sur ses pas, soit que le hasard s’obstinât à le placer devant lui, et, sans qu’il y songeñt, peu à peu le jeune homme avait accaparé ses pensées.
Il occupait son esprit au point que, maintenant, le mareyeur faisait des vœux pour que réellement Denis Le Marrec, eût eu raison en assurant que Reine et lui s’aimaient seulement de bonne amitié, en camarades, et pour que sa fille n’eût aucun engagement avec celui qui avait osé la renier publiquement, en quelque sorte, parsaconduiteavec cette fille du Reboutou.
— Possible que Reine n'aime pas Denis, puisqu'il l’a déclaré et qu’elle n’a pas protesté; ce qu'il y a de certain, c’est que son humeur n’a pas changé et que si elle est un peu plus triste, c’est peut-être seulement à cause de
LE REBOUTOU. ph ons u
cote sitio de Le Marrec!... mais, savoir si elle serait disposée à à aimer Hervé Morvan !...
Et la crainte d’une nouvelle déconvenue, d’une désillusion, peut-être plus cruelle que la première, lui avait jusqu'à ce jour fermé la bouche.
Il eût voulu habilement questionner Morvan, l’'amener, sans qu’il s’en doutàt, au sujet qui lui tenait au cœur, mais il n’osait, se souvenant cependant avec un certain espoir que, autrefois, avant l’arrivée de la Croix du Sud, il semblait attiré par les beaux yeux de Reine. Peut-être l'incident de la Croix de Mission avait-il ravivé son goût pour la jeune fille.
En cet instant, de nouveau, toutes ces pensées le hantaient.
Il insinua, ayant son but :
— Camaret n’est pas près de revoir de pareilles choses, il ne s’y passe plus rien à c't’heure!...
— Oui, riposta Kervarec. À part un coup de naufrage par-ci par-là, aux gros temps d'hiver, on est assez calme par chez nous.
Marhadour, quiaimaitla discussion,grommela:
— Pas besoin de naufrage pour qu’il y ait mort d'homme, toujours! Vous avez vu ce pauvre Le Bellec tombant raide en plein cimeüère, le lendemain de la pose de la Croix; on peut dire que c’est un événement ça!
Le mareyeur, satisfait de voir la conversation sur ce sujet, ajouta :
— Aussi, on s’en souviendra de cette Croix
de Mission; il y en a eu des choses, à ce jour!
Tous se regardaient, un peu surpris de voir Balanec aborder cette question, car on n’oubliait pas que sa fille s’y trouvait mélée en quelque chose.
Il fit semblant de ne pas avoir remarqué leur mouvement,et,s’adressant directementà Morvan:
— On dit que Denis Le Marrec ne s’en est pas encore remis.
Ce fut la voix toute sombrée de douleur que le contremaîitre répondit :
— Oh! diable! le pauvre ami! il est bien bas à l’heure d’aujourd’hui, que je me suis laissé dire : un coup de ces mauvaises fièvres du Séncgal qui l’ont abordé par le travers, rapport à toute la grosse contrariété qu'il a eue!
— Des fièvres! des fièvres!.… C’est facile à dire, insinua Lagadec entre haut et bas. Sa plus mauvaise maladie, que je crois, c’est cette Faïk, du cap de la Chèvre!
Morvan protesta :
— Une brave fille, franche et dévouée, qui l’aime comme elle est aimée de lui. Ah! quand on aime, allez, on est capable de tout, même de mourir dedouleur, sion n’a pas cellequ’on veut...
Il n’acheva pas, sentant peser sur lui les yeux fouilleurs de Balanec, qui murmurait :
— Comme il les défend! Comme il à dit ça! Est-ce que?
Sous l’insistance de ses regards, Morvan rougit légèrement, n'osant plus continuer, mais
soutenant de ses nettes et loyales prunelles les yeux qui semblaient l’interroger; en même temps une inclination légère de sa tête paraissait avouer :
— Oui, il aime Faïik Goalen, comme moimême j'aime Reine Balanec.
Trémor, venant en aide à Lagadec articulait tout haut :
— Tout ça, c’est des sorts jetés par l’homme du cap de la Chèvre. C’est pas plus naturel de voir un beau et solide garçon comme Denis Le Marrec vouloir pour femme la fille d’un sorcier, que de voir périr, sans cause ni raison, un gars de la santé de ce Le Bellec, qui devait nous enterrer tous et qui est mort, que personne ne peut dire comment !.…
— Oh! Oh! C’est des paroles graves que tu dis là, Trémor!... raisonna Kervarec.. Le Bellec est mort parce que son heure était venue, voilà tout.
Lagadec questionna :
— Tu crois, Sylvestrik?.. Tu dois cependant ie rappeler la chose. Il y avait là deux hommes seulement qui défaisaient les draperies encore fixées à la Croix, le lendemain de la cérémonie. Conan, juché sur le bras de la Croix, devisait avec Le Bellec, paisiblement assis sur une tombe; tout à coup ce dernier, inquiété par un faux mouvement de son camarade, lui dit:
« Prends garde de tomber là, tu te tuerais raide, vois-tu ! » Comme Conan le rassurait, Le Bellec ajouta : « Après tout, si l’un de nous
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mourait en ce moment, ilirait droit en Paradis! » Il n’achevait pas, qu’il chancelle, s'appuie à Ja tombe, en balbutiant : « Qu'est-ce que j'ai?» Il était mort! Vous trouvez que c’est dans les choses qui arrivent naturellement, moi pas!
Jésus! Ma doué! C’est un sort que je dis !...
Trémor revint à la charge, encouragé :
— Il y en a qui ont de la poussière dans les oreilles, que je crois, et aussi dans les yeux, qu'ils ne veulent pas comprendre ce que les mots, ce que les signes signifient !... Tout ça c'est le Reboutou qu'est cause, et si on veut que Denis Le Marrec guérisse, c’est pas aux médecins, comme on le fait inutilement depuis quinze jours, qu'il faut s'adresser !... méme que son état a empiré, qu’on assure !.….
— C'est vrai! — fit Morvan, la voix sombre, — Ce matin il va plus mal qu’il n’a jamais été; tous ceux qui l'entourent sont désespérés !..
Trémor triompbha :
— Qu'on appelle Nédélek Goalen et il est | sauvé!
En ce moment, derrière eux, une voix sourde, concentrée, demanda :
— Marhadour, ta carriole est-elle libre ?
Tous se retournèrent surpris, n'ayant entendu personne venir, et Balanec, stupéfait, s’écria :
— Monsieur le recteur!
La petite porte de la chapelle s'étant ouverte, | dans l'encadrement de l’ogive la silhouette sombre du curé de Camaret se détachait.
LE REBOUTOU Æls
Il poursuivit, sans faire attention aux autres:
— Approche un peu, j'ai à te parler.
Et, de façon à n'être entendu que de lui, en une sorte de pudeur de ce qu’il allait dire :
— Tu vas me conduire, à l'instant, au cap de la Chèvre.
— Hein?... moi... vous... que je.
Marhadour, décontenancé, ne savait plus ce qu'il disait. Pierre Kerbiriou acheva de sa voix étouffée :
— Chez Nédélek Goalen.
— Le... le Reboutou, monsieur le recteur, vous n'y pensez pas!
Le prêtre affirma, très résolu :
— Chez le Reboutou !.…
C'était avec une profonde et terrible douleur que l’abbé Pierre Kerbiriou, le jour de la cérémonie de la Croix de Mission, avait vu son neveu, après le scandale inattendu qu'il avait provoqué, s'éloigner emmenant Geneviève Goalen éplorée.
Il était retourné au presbytère, l’âme et le cœur bouleversés, dans un tel désarroi de pensées qu'il avait dû se jeter en prières au pied d’un crucifix pour invoquer le Seigneur et le supplier de faire rentrer en lui le calme, l’apaisement, afin de lui permettre de juger sainement et froidement ce qui s'était passé.
Quand Marie-Anne l'avait vu revenir dans un pareil état, elle qui, avec son indulgence presque maternelle, prenait généralement le parti du jeune homme, elle n’avait pu s’empé-
LE REBOUTOU ARS
cher de blâmer intérieurement Denis et de srommeler avec mauvaise humeur :
— Le maladroit! Le moyen de tout gâter, de tout perdre, qu’il a employé là!
— Crois-tu, Mannaïk, il a osé partir avec elle!
Il y avait un véritable chagrin dans la voix du prêtre, lorsqu'il annonça cette nouvelle à sa vieille servante, une intense douleur, comme si le jeune homme l’eût quitté pour toujours.
Marie-Anne, d'un ton de conciliation, rectifia :
— C’est par pitié sans doute qu’il a agi, il ne pouvait l’abandonner, la laisser là sans secours ; elle était toute en faiblesse que j'ai bien vu, la malheureuse fille! La charité chrétienne lui faisait un devoir.
Le prêtre soupira :
— Ah! c'est une croix bien lourde, bien imprévue!… Moi qui l’aimais tant! Moi qui avait fait pour lui les projets les plus beaux, les plus brillants !.. Il m'en récompense mal!
Si elle eût osé, Marie-Anne, elleaurait objecté ce que ses lèvres retenaient à grand'peine, l’explication qui dit tout :
— Il l'aime!
Elle préféra attendre, comptant que tout cela lnirait par s'arranger, maintenant que le mal était fait, que la chose avait été révélée publiquement.
Le soir, à une heure assez avancée de la nuit, A.
Denis Le Marrec rentra. Elle alla au-devant de lui pour essayer de le décider à venir voir im médiatementson oncle; mais il était dans un tel état d’exaltation qu’elle eut peur et qu’elle se contenta de lui demander s’il n'avait pas besoin de quelque chose, s’il avait soupé.
Il la renvoya si durement, pour la première fois de sa vie, qu’elle en eut les yeux piqués de larmes, en l’entendant gronder rageusement :
— Non, rien! Qu'on me laisse la paix!
Elle essaya de dire :
— C'est-y donc toi, mon fi, qui me parles ainsi ? .
Il reprit, furieux, les poings crispés portés à sa figure en feu, en un véritable accès de délire :
— Assez! assez! Qu'on ne me torture pas davantage !.…. Je souffre assez comme cela !..,
Marie-Anne s’éloigna, navrée, se coupant la poitrine et le visage d’un grand double signe de croix, disant :
— Possible tout de même que ce soit pour lui une mauvaise fréquentation que ces gens du cap de la Chèvre, qu'il en revient si tout changé! Pauvre gars!
Puis, prise d’une crainte :
— Il souffre, qu’il dit! Jésus, protégez-le!.…
Toute la nuit elle écouta, dans ce grand silence angoissant des ténèbres, où les moindres bruits ont des échos formidables, où la nuée confust des fantômes hante le cerveau et les yeux, et il
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lui sembla, à plusieurs reprises, entendre de vagues plaintes, des appels confus, toute une suite de choses inquiétantes.
Elle se leva au petit jour, tenaillée par l'inquiétude, combattue entre le désir de savoir comment il avait passé la nuit et la peur de se voirencore mal accueillie, repoussée par celui qu’elle aimait comme elle eût chéri un enfant.
Cependant, comme l’heure s’avançait, que le moment approchait où l'abbé Kerbiriou allait lui demander si son neveu était de retour, elle se hasarda à frapper à la porte; deux ou trois fois, elle heurta sans recevoir de réponse ; enfin, se décidant, elle ouvrit doucement et entra.
Les yeux clos, la respiration sifflant entre les dents serrées, la face pourpre, Denis Le Marrec semblait dormir profondément; mais, bientôt, des paroles confuses et précipitées sortirent de ses lèvres, tandis que ses bras s’agitaient devant lui et que sa tête roulait d’un mouvement continu sur l’oreiller.
Effrayée, elle questionna :
— Denis, mon Denis!..,C’est moi, ta vieille Mannaïk, tu sais bien?.…
Des paroles, des paroles, encore des paroles, mots sans suite, exclamations entrecoupées de plaintes, de soupirs qui soulevaient sa POP d'une houle continue.
Elle lui toucha Ja main :
— Seigneur Dieu! du feu qu’on dirait!.., C’est la fièvre qui le ronge à c’t’heurel…
Elle tenta encore de lui parler; mais il ne voyait, il n’entendait rien.
Levant les bras au ciel, elle eut un geste de désespoir, elle s’élança affolée à travers le presbytère, appelant :
— Monsieur le recteur! Monsieur le recteur! Denis qui ne me reconnaît plus!
Ce fut un nouveau coup, une nouvelle forme de la souffrance pour l'abbé Kerbiriou.
Accouru aux premiers cris de la servante, il s’assit au chevet du lit de son neveu et se mit en devoir de le soigner avec les connaissances rudimentaires qu’il pouvait avoir en médecine, se disant, autant pour se rassurer que pour éloigner, dans son cerveau troublé, toute autre raison à cette subite maladie :
— Ce sont ses fièvres qui le reprennent, bien certainement !
Il n’osait arrêter sa pensée sur une corrélation possible entre la violente scène de la veille et ce mal survenu si brusquement; mais, malgré lui, il la redoutait et essayait de s’illusionner, croyant se souvenir que, plusieurs fois déjà, son neveu lui avait parlé de fièvres gagnées en voyageant, fièvres dont cependant il n'avait eu aucune attaque en France.
Il demanda même à Marie-Anne :
— C'est au Sénégal, je crois, que le pauvre garçon a subi sa première atteinte?
Machinalement la vieille servante répondit :
— Peut-être bien; je ne me souviens pas trop.
Il s'assit au chevet du lit de son neveu.
Elle, non plus, ne SAR pas un mal rapporté de l'étranger, et pensait :
— C’est un coup de douleur qu'il a comme ça! C’est sa Faïk qui lui dévore le sang, bien sûr!
Dès que le médecin, qu'on avait fait mander de Crozon, fut arrivé, les premières paroles du curé firent intervenir, comme explication de la maladie, ces fièvres que le jeune homme avait eues :
— Vous savez, docteur, il a beaucoup voyagé dans un tas de pays malsains, le Sénégal, la Guyane, la Cochinchine ; on en rapporte toujours quelque chose,
— Oui, certainement! — appuya le médecin, qui examinait le malade, — Il peut y avoir
de cela, mais il y a autre chose aussi : c'est au cerveau que toute la violence du mal s’est portée. Votre neveu n'aurait-il pas eu quelque
grosse émotion, une forte douleur morale, un grand chagrin?..
Troublé, quelques minutes, l’abbé examina
son interlocuteur.
Celui-ci savait-il déjà ce qui s'était passé à la |
cérémonie de la veille, ou bien sa question n'était-elle que purement professionnelle et simplement basée sur le diagnostic du mal reconnu par lui?
Il plissa les lèvres d’une moue mécontente, répondant :
— Dame! je ne sais trop !... Je croyais que