‹ Le reboutouChapitre 27 sur 29 · PA PS · texte numérisé non relu

PA PS

la violence de ces fièvres suffisait à expliquer.

— L'état général, la fréquence du pouls, oui, à première vue; mais je constate une exaltation, un délire qui me feraient craindre des accidents cérébraux, non motivés par un simple accès de fièvre des colonies.

Le recteur se décida :

— Eh bien! oui. Hier, il a eu une forte contrariété; mais je ne pensais pas.

Le médecin éleva discrètement la main :

— Bon !Bon!...Croyez bien que si je me permets de vous questionner ainsi, c’est dans l’intérêt du malade, pour combattre plus sûrement la maladie.

Sans insister davantage, il prescrivit des remèdes, laissa une ordonnance très détaillée et promit de revenir tous les jours.

Resté seul, Pierre Kerbiriou, écrasé de douleur, laissa tomber sa tête dans ses deux mains, essayant de voir elair au plus profond de luimême.

Avait-il donc mal fait en résistant à la demande si extraordinaire de son neveu? Devaitil le voir malade, en danger peut-être, parce que lui, ministre de Dieu, il avait pris les intérêts de l’Église, la défense de cette religion, dont il était l’un des représentants sur la terre, contre ceux qu’il considérait comme leurs plus dangereux, leurs plus terribles ennemis?

Il croyait cependant n'avoir agi que pour le bien detous, et voilà que le mal en frappant

son neveu, en l’atteignant dans l'être qu’il chérissait le plus, semblait lui donner un démenti éclatant, le blâmer de la conduite qu’il avait tenue.

Il adressait d’intimes et ardentes prières à Dieu, lui demandant de l’éclairer en un cas si nouveau, le suppliant de ne pas le laisser entre ces deux douleurs, la souffrance de son neveu, le péril couru par l’Église.

Mais il s’arracha à ces premières luttes intimes avec lui-même, pour soigner énergiquement le jeune homme, s’étourdissant en ne s’occupant que du malade, en éloignant de son esprit toute autre pensée que,celle de sa guérison, de son salut physique, et secondé par le dévouement de la vieille servante.

Bientôt, grâce aux premiers remèdes, il eut la satisfaction de voir disparaître peu à peu le délire, qui fit place à un sommeil moins agité, plus rassurant.

Déjà, l’espérance lui revenant, il formait de nouveaux projets, combinait toute une histoire qui pousserait Denis à partir de nouveau, à quitter Camaret pour un voyage au long cours, pendant lequel sa passion s’émousserait,

Il se frottait doucement les mains, comptant sur cette tenace tendresse pour la mer, qui Jui avait si souvent arraché son neveu, chaque fois qu’il espérait le retenir, et se disait :

— J'aime encore mieux le savoir là-bas, en Amérique, aux Indes, en Chine même, qu’à ct cap de la Chèvre!

Malheureusement, le mieux ne dura pas; les crises se succédèrent, plus violentes, déroutant la science du médecin qui, malgré toute sa bonne volonté, tout son zèle, n’arrivait pas à enrayer complètement, définitivement le mal, et se trouvait, chaque fois, en présence d’accidents nouveaux, de phénomènes de plus en plus déconcertants.

Un jour, il se montra si mécontent, si surpris de ce qui se produisait dans l’état du malade, que l’abbé lui demanda s’il était véritablement inquiet.

Après une courte hésitation, le docteur décida :

— J'aimerais assez avoir l’avis d'un confrère.

C'était là un symptôme si redoutable que le prêtre, malgré son courage, resta un moment suffoqué de douleur, balbutiant :

— Mon Dieu! C’est donc si grave!

Toute espérance s’envolait loin de lui, et, avec cette fugitive lueur d'espoir, disparaissaient les beaux desseins secrètement échafaudés. Cette fois, il ne s’agissait plus de savoir ce que Denis Le Marrec ferait, après sa guérison, il fallait le disputer à la mort.

Il répondit au médecin :

— Amenez le confrère que vous choisirez; à Vous deux, vous saurez bien me le rendre.

Quelques jours se passèrent, durant lesquels, Pour la seconde fois, un mieux très sensible se

produisit; mais Pierre Kerbiriou ne se hâta pas

trop de se rassurer, surtout il s’eflorça d’écarter de son esprit toute préoccupation autre que celle de la guérison de son neveu, et de songer uniquement à cette guérison.

Une médication difiérente et très énergique fut tentée, qui donna d'excellents résultats; le délire avait, de nouveau, presque disparu, les accès de fièvre s’espaçaient, diminuaient d’intensité. Déjà le curé rendait grâce au ciel, quand une rechute, plus violente que les précédentes, détruisit, en quelques instants, le bien si péniblement acquis.

Jusque-là, les paroles prononcées par Denis, dans son délire, étaient tellement confuses, heurtées, incohérentes, qu’il était impossible de leur découvrir un sens, de deviner, même, ce qu'elles pouvaient vouloir dire; mais, le matin de la rechute, il en fut tout autrement, l’idée se fixait, s’immobilisait, tenace, lancinante, et un nom, toujours le même, volait, ardent, désespéré, de sa gorge en feu, de sa bouche desséchée :

— Faïk!... Faik Goalen!... Faïk!.….

Justement, à ce moment, Marie-Anne se trouvait auprès du lit avec l'abbé Kerbiriou;, elle le regarda.

Celui-ci, fuyant les yeux de la servante, comme s’il eût cherché à échapper à un remords, se détourna, et, à deux reprises, sa main passa, tremblante, sur son front, sur ses paupières, s’efforçant d’écarter la vision.

— Faïk!... Faïk!... gémissait le malade.

Mannaïk, les mains jointes, balbutiait une prière :

— Sainte Vierge, sauvez-le!.…

Le curé murmura :

— Toujours... toujours elle! Ah! le malheureux enfant !.

Un peu de pitié amollissait son cœur, auparavant si farouche; il se trouvait attendri, prêt à certaines concessions ; déjà, à plusieurs reprises, il avait fait un mouvement du côtéde la vieille Marie-Anne, devinant ce qu’elle pensait, sonyeant que ce cœur de femme renfermait plus de vraie miséricorde, plus de tendresse que le sien.

Il sentait, à présent, une phrase trembler au bord de ses lèvres, une phrase de concession et de charité, qui deviendrait peut-être un moyen de salut; il allait la laisser échapper, dire à sa compagne :

— Parle-lui d'elle, de … celle dont le souvenir le poursuit ainsi! Cela le soulagera sans doute!

Ce fut celle-ci qui le prévint par ces mots inattendus :

— Déjà trois semaines que cela dure, ce mal, monsieur le recteur; vous trouvez ça naturel?

L'abbé inclina la tête, ne sachant où elle en voulait venir, distrait de la pensée qu’il avait eue, un peu déconcerté par cette interrogation énigmatique, où quelque danger lui paraissait blotti.

Ne voulant pas rester à court, il fit observer :

— Les médecins m'ont prévenu que ce serait long.

Elle haussa les épaules, irrespectueusement, si fort que sa coiffe en fut toute bousculée :

— Les médecins! les médecins! Voulezvous que je vous dise, moi, tout franc? Eh bien! ils n’y connaissent rien de rien à la maladie de votre neveu!

Il les défendit, protestant :

— Il n’est cependant pas possible d’être plus zélés, plus compétents que.

Mannaik ne le laissa pas achever :

— Ce seraient des médecins de Brest, de Paris, de tout ce que vous voudrez, les plus fameux, que j'en serais pour ce que je pense, que pas un d’eux n’est capable de le guérir.

Elle croisa les bras, front baissé dans un entétement muet qui provoqua la curiosité de son maître, car celui-ci, après avoir attendu quelque temps sans qu’elle se décidàät à parler, questionna :

— Alors, toi, Mannaïk, ton idée serait?.…,

Il attendait, pensif, quelque peu inquiet, à cause de l’esprit bizarre qu'il connaissait à la vieille servante.

Elle releva lentement la tête, le regarda bien én face, en s’efforçant de rester calme, et indiqua, la voix basse :

— Quand, dans le pays, les médecins ne parviennent pas à guérir, on va ailleurs.

De surprise, le prêtre s'était à demi levé sur

son siège; il se domina et continua d'interroger, un tremblement aux lèvres :

— Ça veut dire?

— Il y a le Reboutou!

Elle avait lancé ces mots très vite, comme dans une hâte de se débarrasser d’une confidence difficile.

Cette fois, Kerbiriou ne put se maîtriser, et, jeté debout par la violence de la colère, il s’indigna :

— Lui! Le... le maudit!

La vieille Bretonne insista, les mâchoires serrées, mâchant les mots, comme pour bien montrer qu'elle ne céderait pas :

— Lui seul peut le sauver, à c’theure!.…. Il m'a sauvée autrefois, quand tous les médecins me déclaraient perdue, bonne à porter dedans la terre.

Le prêtre, la regardant avec plus de curiosité que de fureur, joignit lentement ses mains retombées devant lui :

— Tu le connais donc! C’est la première fois que j'apprends.

Elle bougonna :

— C’étaient pas des choses à vous dire, pas vrai? Vous m’auriez bien reçue. Mais à c’t’heure, quand il y a péril, il faut bien aller au bateau de sauvetage!

Il poursuivit, intéressé malgré lui, l’âme avide d'espérance :

— Ainsi, il t’a soignée ?

— Il m'a guérie, il m'a sauvée, là où toutes

les médecines du monde avaient échoué, et il sauvera votre neveu, si vous le voulez, c’est moi qui vous le dis!

Par jets violents, brutaux, chassé du cœur, le sang montait à la face du prêtre, qu’elle empourprait largement; il luttaitcontre l’assaut de ses pensées.

Il sembla enfin se dominer, prendre une brusque résolution, et, presque suppliant, montrant le lit où Denis était étendu, dévoré de sa reprise de fièvre :

— Tu consentirais à aller le trouver, cet 10 homme, ce Nédélek Goalen, pour qu’il vienne le guérir, lui, mon enfant?

Fe à Marie-Anne se redressa vivement, rayonnante : PA. — À l'instant, si vous le désirez! Et vous À verrez ce qu'il sait faire, celui de là-bas!

2 Mais le prêtre, se souvenant de ce qui s'était - passé à la cérémonie de Ja Croix de Mission, É demanda :

Fe — Voudra-t-il, lui?

> La servante eut un mince froncement de ÿ sourcils :

1e — Oh! dame, aussi, vous n'avez pas été cha- “- ritable pour sa fille, monsieur le recteur! 2 Enfin, c’est un si brave homme!

f- Tandis que, vivement couverte d’un manteau, > elle se mettait en quête d’une voiture pour rs aller chez le Reboutou, l’abbé Pierre Kerbiriou, Æ abimé devant une statue de la Vierge, suppliait : À — Faites qu'il vienne, mère du Christ!

Debout, sur la roche la plus extrême de la Pointe-des-Pois, tournant le dos à l'Atlantique, dont les mugissements emplissaient les cavernes sous-marines, les anfractuosités du Dahouet, et dont l’écume bouillonnait en mousse épaisse sur l’eau d'un vert noir, enfermée entre ces falaises géantes, l'abbé Pierre Kerbiriou, les bras croisés sur la poitrine comme pour mieux tomprimer les battements révoltés de son cœur, sa soutane demi-envolée dans le coup de vent Soufflant sans arrêter de l’ouest, regardait, làbas, ce point des côtes vers lequel l'ouragan semblait vouloir le jeter.

Se profilant avec une implacable netteté sur la ligne sombre qui se termine aux pointes du Van et du Raz, cet escarpement se dressait, Monstrueux, le cap de la Chèvre.

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Là, c'était là qu’il lui fallait aller, lui, le prêtre, lui, le curé de Camaret!

Une crispation serrait ses poings à lui enfoncer les ongles dans la paume des mains; ses prunelles flambaient, lançant leur double rayon sur le sommet de cette ligne, dont on «lis tinguait nettement les saillies et les arêtes, et que le sémaphore tachait d’un minuscule point blanc.

Toute la terrible scène de la soirée précédente lui remontait à l'esprit, l’assaillant de doutes, d’hésitations, de remords, de tentations vagues, et, d'une oreille distraite, il écoutait, tout en bas, à quatre-vingts mètres sous ses pieds, l’inlassable grondement du flot sur la base rocheuse de la presqu'ile, cette presqu’ile de porphyre, entre les roches de granit des côtes du Léon et du Ra.

Comme s’il eût fait partie de l'énorme pointe, il lui semblait être de ce porphyre, cette pierre à fusil, plus dure que tout, tranchante comm l'acier, résistante, impénétrable, dont l’Atlantique arrive à désagréger les fragments, maïs qu'elle ne peut ni entamer, ni user. Lui no!

plus ne voulait pas céder, se laisser pénétrer el résistait désespérément.

Il avait eu une sensation de foudroiement, quand la veille, au soir, il avait vu Marie-Anne revenir seule du cap de la Chèvre; ses question avaient jailli, impétueuses :

— Eh bien? Qu'a-t-il dit? Tu ne À ramènes pas? Pourquoi?

Elle avait répondu, très sombre :

— Je l'ai vainement supplié; il refuse.

L'abbé avait fait un mouvement de désespoir,

Debout, sur la roche la plus extrème de la Pointe-des-Pois...

les bras au ciel, les yeux envahis par les larmes, s'exclamant :

— Îl est donc sans pitié? Et il y en a qui se permettent de le défendre, qui parlent de sa bonté! Toi-même tu prétendais…

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Mannaïk, lentement, commença :

— Il ne consentira à venir que si

Elle n’osa achever, prise d’une hésitation suprême.

Pierre Kerbiriou, haletant, jeta :

— Tout ce qu’il voudra; il fallait le lui dire, on le paiera mieux que les médecins, quand tout ce que j'ai devrait.

La vieille servante secoua la tête :

— Oh! ce n'est pas cela! Il ne tient pas à l'argent.

— Que veut-il donc? questionna l’abbé, surpris.

— Que vous alliez vous-même le lui demander!.

— Moi! Moi! aller! Il est fou, complètement fou!... et toi-même, Mannaïk, tu es folle d’avoir cru à un moment, d’avoir pu lui laisser espérer !.. Il fallait.

Il ne trouvait plus ses mots, ses idées, allant et venant à travers la pièce, avec des gestes terribles, des exclamations entrecoupées, si hors de lui, si bouleversé qu’il ne savait même plus ce qu'il disait et qu’il ne comprenait pas comment cet homme avait pu seulement manifester une pareille exigence sans tomber aussitôt frappé par le ciel.

— Alors, vous n’irez pas? demanda Marie- Anne.

— Jamais !... jamais !... Que moi, un prêtre, que moi, l’homme de Dieu, j'aille chez ce...

ce. Jamais !..

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I] lui semblait que la proposition même d’une démarche aussi extraordinaire fût presque un sacrilège, tellement en lui dominait l’âme primitive du paysan breton, l’âme simple, l’âäme entière et naïve, entêtée malgré tout dans les idées venant des aïeux, les idées transmises par les anciens.

Le séminaire l’avait dégrossi, mais sans parvenir à lui enlever cette fleur d’âme armoricaine, qui lui donnait le frisson de crainte et l'horreur des fantômes de la lande, des superstitions qu’il combattait, auxquelles il s’efforçait de répondre à coups de miracles, Lourdes contre Korrigan, source sainte de Sainte-Anne-la- Pallud contre menhir ou dolmen, Saints et Saintes contre Fées et Intersignes.

Done, pour lui, ancien paysan, ayant rejeté l Légende pour accepter le Miracle, le Reboutou n’était que le sorcier infâme, le représentant du Diable, et lui, le représentant de Dieu, ne pouvait aller chez cet homme, en sa demeure maudite.

N'osant insister, Marie-Anne se contenta de dire, en désignant Denis, toujours dans le même état comateux depuis la veille, et que rien ne paraissait plus devoir rappeler à la vie :

— Vous le préférez mort que guéri par Goalen ?...

Malgré lui, avant toute autre réflexion, dans l'ardeur de sa haine contre l'immonde Ennemi du genre humain, les lèvres de l'abbé s'étaient

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gonflées pour répondre, pour lancer le redoutable et définitif :

— Je l’aime mieux mort !.….

Mais, à l'instant suprême, il n'osa pas, le cœur défaillant, l'humanité se révoltant au fond de lui contre le fanatisme du prêtre, et il s’écria :

— Laissez-moi! laissez-moi !.. Je trouvera:

quelque moyen, quelque secours! Dieu le sauvera !.…

En même temps il montrait le crucifix placé au chevet du lit.

Toute sanglotante, la vieille bonne s’éloigna, murmurant en une révolte dernière :

— Îlest perdu, mon pauvre gars!...

Après une nuit sans sommeil, passée tout entière à combattre pas à pas la maladie, en s’efforçant de ne pas penser, de s’abimer dans-cette lutte matérielle, plus âpre, plus tenace que jamais, Pierre Kerbiriou, dès le matin, sa messe dite, s'en alla errer au hasard du côté de la mer, laissant Denis Le Marrec surveillé par Marie-Anne.

Il lui semblait que là, en face de l'Océan, dans cette solitude complète, dans cet enveloppement de l’œuvre de Dieu, il pourrait penser plus à son aise, invoquer plus librement le Souverain Maitre et obtenir de lui que, par quelque soudaine et mystérieuse révélation, il lui dictät sa conduite.

Souvent, lorsqu'il avait eu quelque grande résolution à prendre, quelque difliculté de con-

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science à vaincre, il avait agi de même, ayant constaté l’intense religiosité qui se dégageait de la mer, de sa contemplation assidue, de sa fréquentation prolongée, du spectacle de sa force, de son mystère.

Suivant les côtes à pas lents, il s'était dirigé d’abord vers le sommet si escarpé de la pointe du Grand-Gouin, cheminant doucement à travers les bruyères roses, les ajoncs d’or, les pâles immortelles sauvages, et sentant s'élever autour de lui, plus suave, plus pénétrant à chacun de ses pas, l’arome tendre, délicat, des fleurs de la lande,

Mais ce fut en vain qu’il essaya de concentrer son esprit sur la pensée qui l’occupait ; il était distrait, appelé à chaque instant par la vague brodée d’écume, par la plainte du flot sur une grève ou dans les cavernes cachées, par la grosse voix houloulante du vent, qui balayait par rafales les fleurettes et les herbes rases.

Malgré lui, il regardait, il écoutait, ayant sous les yeux cet incessant mouvement de l'Océan, d’une variété perpétuelle, très impérieux et très autoritaire. Après cette grosse fatigue toute récente, après cette série d'émotions terribles, il goûtait un repos délicieux, complet, un repos sans pensée, sans rêve, tomme sous le bercement de la Nature complice, tandis que les voix du large, en voix de sirènes, lui chuchotaient mille phrases de sé-

duction qui le retenaient et le charmaient.

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Ce fut une sensation si étrange, si neuve pour lui, que, oubliant tout ce qui venait de se passer, il s’y abandonna, prenant goût à cette infinie contemplation, ressaisi en cet instant par l’äme mélancolique et réveuse de ses ancêtres.

La grève de Penhat s’étendait, l'appelant de son sable tiède et tin ; il céda, franchissant les dunes toutes semées de liserons, de chardons bleus, et, sans s’en rendre compte, la marée descendant ce jour-là très bas, il se trouva tout à coup devant ces merveilles sans rivales, les grottes du Toulinguet.

Toujours pris par ses occupations, rarement Pierre Kerbiriou était venu jusque-là et il ne se rappelait même plus avoir jamais visité cette curiosité du pays. Il eut une seconde de saisissement comme en présence d’un spectacle inconnu.

Sous l'influence de l’état d’âme dans lequel il se trouvait, il lui sembla pénétrer dans un sanctuaire sacré où Dieu, ce Dieu qu'il invoquait si ardemment depuis la veille, allait brusquement lui apparaître, lui apporter la révélation demandée.

Dans cette succession de grandioses décors naturels, la plus étonnante que l’on puisse rencontrer le long des côtes de Bretagne, à travers ces grottes qui allaient de l’une à l’autre, reliées par d'énormes piliers, jetant au-dessus de sa tête, en arceaux de cathédrale, des arcs géants marbrés de rouge, de jaune et de violet,

d'où pleuvaient d'éternelles gouttes d’eau, il marchait frappé de respect, ayant sur lui l’impression d'une voûte d'église, de la mosaïque resplendissante de quelque temple majestueux.

Du fond de la première grotte, la plus considérable, avec sa profondeur de 50 mètres et son élévation de 30 à 40 mètres, il apercevait, sous le cintre surbaissé d’une ouverture plus petite, la mer, une voile rouge ou brune qui passait, la ligne d'horizon de l’océan ; puis, c’étaient çà et là une flaque d’eau étendue en petit lac intérieur, quelque vaste baignoire de roche améthyste ou rubis, dans laquelle nageaient des crevettes, de petits poissons, où rampaient les étranges anémones de mer, pourprées, violettes, blanches, les grandes fleurs sauvages et pittoresques que balance le flot, cet éternel berceur des choses animées et inanimées.

Tout cela c'était l’œuvre du Tout-Puissant, Il eut le trouble de se trouver ainsi au moment où il s’y attendait le moins, en communion plus étroite que jamais avec lui, et ce fut comme une action de grâces, de reconnaissance, montant de son cœur que grandit son admiration.

Subitement s’épanouissait ce qui fermentait sourdement en lui depuis qu’il était fixé dans le pays.

Les années de séminaire, la rude et continue discipline du clergé, l’enseignement des dogmes, des lourds et fameux mystères, où se cache toute une philosophie élevée et poétique,

avaient, autour de son crâne, épaissi comme un cercle de pierre et de brouillards, enfermant peu à peu le cerveau dans un sourd et obscur caveau parfumé d’encens, où rien de la Nature ne devait plus pénétrer, où seule devait flamber la lumière pure, abstraite et immuable de la Religion, de la Foi.

Mais, depuis qu’il était rendu à la liberté du grand air, au souffle salin des espaces, de l’Atlantique, ce crâne s'était dégagé de la gangue funibre, dont on s'était plu à l’entourer, comme d’une défense inviolable contre les influences extérieures.

Des fissures, à la longue, s'étaient produites dans la dure et implacable barrière élevée par l’enseignement des hommes, par la sévérité d’éducateurs absorbés par l’unique idée de Dieu; et voilà que, sous l'assaut fougueux qu’il recevait de tous côtés, ce jour là, par suite aussi de la disposition toute spéciale dans laquelle il se trouvait, la Nature conquérante pénétrait victorieusement ce cerveau, reconquérait cet homme qui autrefois, en son enfance, lui avait appartenu. Après un si long laps de temps passé dans le sacerdotat, elle l’assouplissait de nouveau aux tendresses, aux émotions humaines.

Inconscient, comme s'il eût vécu dans un rêve, l'abbé Kerbiriou poursuivait sa marche, enfonçant avec délices ses pieds dans ce sable qui cédait mollement sous chacun de ses pas, regardant autour de lui avec une curiosité insa-

At :

tiable de prunelles ouvertes sur des choses neuves.

C’est ainsi que, sans ressentir aucune fatigue, sans savoir où il allait, il longea dans toute sa longueur la grève de Penhat, continua de gravir l’autre pente escarpée de la falaise qui conduit au village de Kerbonn, puis, sans cesser de contempler l'attirante Atlantique, s’aventura en suivant tous les contours de la côte, vers la Pointe-des-Pois.

En même temps, en lui, le phénomène achevait de se produire, se développant.

La vision prolongée de l'Océan, le spectacle fortifiant des vagues, l'énorme et pénétrant battement des souffles venus du grand large, le parfum tiède de la lande, la molle douceur des sables, venant s'ajouter à l’action secrète déjà accomplie sur lui par l’assidue société des êtres naïfs et simples composant son troupeau spirituel, avaient fini par battre en brèche tout ce qu’il y avait d’étroit, de fanatique, dans son application trop stricte de la Religion.

Maintenant, par un retour inattendu, il devenait apte aux conceptions plus larges, plus humaines.

Il ne sentit plus en lui une répugnance aussi grande, une horreur aussi sacrée pour ces gens de là-bas, pour celui qu’on lui avait appris à considérer comme l'ennemi; le même amour des humains, le même sourire vis-à-vis des

choses, semblaient secrètement réunir ces deux

personnalités en apparence si différentes, si contraires, le Prêtre et le Sorcier. En ce moment, par la toute-puissance de sa force mystérieuse, de son invisible action, la Nature en faisait des êtres pareils, des égaux devant elle.

I s’oubliait, pris d’une pitié qu’il ne s'était jamais sentie, remuant en lui des choses qu'il n'avait jamais trouvées sous cet aspect apaisant et consolateur ; ses lèvres murmurèrent :

— Pourquoi pas?

Un choc l’arrêta brusquement, son pied venait de heurter un fragment de roche.

Il leva les yeux, aperçut d'abord devant lui le gouffre, au fond duquel s’agitaient des eaux violentes et terribles, et se cramponna d’instinct aux blocs entassés autour de lui, avec la vague sensation d’avoir failli tomber, faire une épouvantable chute dans l’abime.

Puis, en se retournant vers le Sud, il distingua là-bas, juste en face de ses yeux, un promontoire lancé en coup de tête vers l’Atlantique, et cria :

— Le cap de la Chèvre!

Le charme venait de se rompre; le prêtre se ressaisissait à l'extrême bord de ce gouffre, la grande séduction de la Nature, au moment où sa pensée, son cœur, allaient s'y engloutir, comme son corps avait manqué s’abimer dans le précipice.

Il passa la main sur son front pour achever d'en écarter l'obsession, et, de sa bouche

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LE REBOUTOU 307 entr'ouverte par une secrète épouvante, ce murmure vola :

— L’abime!.. L’hérésie!.

De nouveau ses paupières se soulevèrent pesamment, comme s’il eût eu quelque peine à s’arracher à la vision de miséricorde qui le hantait depuis les grottes du Toulinguet, Ses yeux allèrent, des eaux écumeuses grondant entre les Tas-de-Pois, à cette pointe de terre qui cachait la baie de Douarnenez, à cette côte de désolation et de misère.

D'instinct ses doigts s’unirent pour la prière, tandis qu’il élevait sa pensée vers Dieu, suppliant :

— Inspirez-moi, Seigneur !.…

Mais il avait beau prier, redoubler ses invocations à la Divinité, aucun signe d’en haut, aucune marque extérieure, ne venaient lui donner une indication pour la conduite qu'il devait tenir.

Et, plus ses regards se fixaient, chargés de douleur et d'inquiétude, sur la forme lointaine de cette lande sauvage, où habitait Nédélek Goalen, plus il sentait renaître en lui, farouches, les haïines sacerdotales que l’Église lui avait coulées dans les veines et qui emplissaient autrefois son cœur.

Doucement, impitoyablement, sous le souffle brusque du fanatisme, l’œuvre précédemment accomplie par la Nature s’émiettait, disparaissait, pour ne plus laisser là, sur cette pointe de

porphyre, en face du Reboutou, que le Prêtre.

Après quelques instants de suprême indécision, il poussa un profond soupir et se décida à reprendre le chemin de Camaret.

Qu'allait-il dire à Marie-Anne? Comment lui apprendre qu'entre sa conscience de prêtre et son devoir d'homme il n’hésitait plus, et qu'il sacrifiait son neveu à ses convictions de chrétien?

Il eut une exclamation :

— Dieu sait cependant si je l’aime!... Si le Seigneur voulait prendre ma vie en échange de la sienne, je la lui donnerais avec joie!

Plus il approchait de Camaret, plus il hésitait à rentrer au presbytère. Il dépassa l’église, monta la route qui conduit à Crozon et au Fret, avec l'intention vague d’aller prier sur la tombe de sa sœur, de lui demander pardon de ce qu’il faisait.

Arrivé devant la grille du cimetière, il recula, tremblant à la pensée de venir dire à la morte :

— Ton fils, l’enfant que tu m'avais confié, va mourir, et je ne ferai pas tout pour le sauver, puisque je me dérobe devant la seule chose qu’il me reste à tenter !.…

Il essaya de se raisonner, objectant :

— C'était une chrétienne, elle m’approuverait |.

De nouveau ses pieds l’entrainèrent au hasard ; ses lèvres balbutiaient :

Cette croix, une ancienne pierre druidique…

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— Que la bonne Vierge me conseille !... Madame du Roc, protectrice des malheureux en péril, je m’en remets à vous!

Des doutes recommençaient à l’assiéger.

Il était si troublé, qu'il ne savait plus où il se trouvait; une bifurcation de chemin l’arrêta.

Aussitôt ses prunelles furent attirées impérieusement par la croix de pierre brute qui se dresse un peu au delà du cimetière, à l’'embranchement de la petite route se détachant de l'artère principale pour conduire au village de Kerhoz.

Cette croix, appelée, en raison de quelque légende oubliée, la croix du Loup, bordait autrefois le côté gauche de la route et appartenait à la commune de Camaret ; transplantée maintenant à droite, elle relève de Crozon comme les crèches de Kerhoz,

Un eri lui échappa :

— La croix!

Cette croix, une ancienne pierre druidique, est comme la caractéristique de cette terre de Bretagne, si curieuse, où l’on voit des menhirs surmontés du symbole sacré, des dolmens marqués de l’emblème catholique. Adroitement, chaque fois qu’elle l’a pu, la Religion s’est ainsi emparée de la Légende, et, au lieu de détruire le monument païen des Druides, l’a transformé, en lui imposant sa croix.

Ce souvenir illumina l'esprit de l'abbé Kerbiriou, lui arrachant la réflexion :

— Voici l'indication!

Il songeait à ces croix plantées par les pre- #4 miers missionnaires de Bretagne sur les Pierres 4 maudites. | :

Pourquoi n'agirait-il pas de même? Assurément, pour lui, le devoir pieux, c'était de se rendre à l’appel du Reboutou, de faire ainsi | pénétrer la croix dans la demeure suspecte, en 2 plein pays hanté, de transformer la maison | paienne en sanctuaire chrétien. Jamais il n’au- rait plus belle occasion d'accomplir cette mission d’Apôtre qu'il s'était donnée dans le pays. 2° En sauvant son neveu, il ferait en même temps p servir sa démarche à la cause de la Religion, à la gloire de Dieu.

Il décida, la tête haute, le regard assuré :

— J'irai chez ce Reboutou !.…

Quelques instants plus tard il se rendait à la

chapelle de Notre-Dame-de-Roc-Amadour, pour à remercier la Vierge de l'inspiration qu'elle lui + avait envoyée, et demandait à Marhadour de le A

conduire au cap de la Chèvre.

L'abbé Pierre Kerbiriou était de ceux qui, une fois une résolution prise, s'y enferment comme dans un celcle de fer, dans un article de foi, et, quoi qu'il puisse en advenir, vont jusqu’au bout. |

Raffermi par la prière qu’il venait de faire dans la petite chapelle, bien convaincu que l'inspiration, si inopinément transmise par la vue de la croix du Loup, arrivait directement d'en haut et lui dictait la conduite à tenir, il monta dans la carriole de Marhadour sans aucune des hésitations, qui, auparavant, lui remuaient si violemment le cœur.

D'abord son conducteur, peu habitué à rester longtemps sans parler, avait tenté de lier conversation avec lui, mordu par l’ardente

___ curiosité de savoir ce qu’il pouvait aller faire,

lui, le recteur de Camaret, chez ce suspect personnage de la lande; mais il s'était heurté immédiatement, dès les premiers mots, à un regard sévère, à un mutisme si farouche, qu'il avait vite compris qu'il valait mieux pour lui ne pas se mêler de cette affaire-là, et garder ses questions pour une meilleure occasion.

S'absorbant dans ses pensées, répondant à peine par un bref et distrait salut aux coups de chapeau et aux salutations que lui adressaient ceux de ses paroissiens qu’il rencontrait le long du chemin, le curé était tout à la démarche qu’il allait tenter, au caractère sacré de la mission qu'il accomplissait.

Jusqu'à cet événement de la Croix de Mission, il ne s’était jamais occupé particulièrement de l’homme chez lequel il se rendait, mais, au moment de l’aborder, pour la première fois, d'entrer en relations avec lui, de lui parler, un flot grossissant d'idées montait tumultueusement en lui, roulant dans son cerveau, en un pêle-mêle brusque de torrent, tout ce qu'il avait appris, tout ce que l’Église lui avait enseigné sur ce point spécial, et un étonnement lui venait de sentir le terrible chaos de son esprit.

Ce fut surtout quand il eut dépassé Crozon, puis Morgat, et qu’il eut commencé l'ascension de la route conduisant au cap de la Chèvre, que le vol des idées se pressa en lui, plus ‘paque.

Une méfiance tout ecclésiastique, une vraie méfiance de prêtre du Moyen Age, au fur et à mesure qu’il avançait davantage, lui rentrait au cœur contre ce déclassé, habitué de lieux suspects, la lande, la solitude des falaises, habitant dans le voisinage de ces pierres troublantes, les menhirs, les dolmens, des monolithes entachés d’idolätrie et que nul signe religieux n'avait encore relevés de leur déchéance.

À son sens, C'était à l’obstiné descendant des Druides qu’il allait s'attaquer pour le bien de l'Église. Afin de se raffermir dans sa mission, il essayait de se rappeler les noms des grands saints bretons qui avaient converti peu à peu le pays, et il se figurait presque, comme eux, être en route pour détruire un dernier repaire du paganisme armoricain.

Aussi se trouva-t-il assiégé par le souvenir harcelant des faits et gestes de ces ancêtres de la’ religion gauloise, refoulés peu à peu de toutes les provinces et, en dernier lieu, réfugiés en Bretagne.

Ce plateau élevé, où la carriole s’engageait, devait certainement être un de ceux qui leur servaient pour leur signal de résurrection durant la fameuse cérémonie de la nuit du 1° novembre.

Pierre Kerbiriou croyait assister à la mystérieuse fête. Partout les feux avaient été éteints; tout se noyait dans la nuit, tout semblait mort, brusquement une lueur flambait sur le cap de la

Chèvre, le plus haut point du pays. Aussitôt on rallumait les feux dans toutes les maisons : c’était la joie, le bruit, la vie, la renaissance des êtres et des choses !

Là encore, comme à la pointe du Raz,on avait dû entendre, autour de ces falaises, dans les mugissements de la tempête, passer les gémissantes âmes des morts, que les tremblants pêcheurs des côtes conduisaient à l’ile de Sein, pour les faire comparaitre devant le tribunal suprème de Semhan, juge des morts !

Les vers connus du poète latin Claudien le poursuivaient de leurs syllabes sinistres, évocatrices de spectres :

« Les habitants de ce rivage entendent les ombres qui arrivent et gémissent, ils voient passer le pâle fantôme des Morts !

Puis un autre souvenir le hantait, cette parole fatidique de Merlin l’Enchanteur, retenue dans une case de sa mémoire :

— La poussière des Anciens renaitra !...

Et le Reboutou lui semblait un reste de cette poussière paienne qui tentait de renaitre.

Qu'était-ce donc, en effet, que ce berger, habitué à lire le temps dans la Nature, dans le scintillement des astres, dans les frissons de la lande, dans les couleurs de la mer, sinon un sorcier.

Il n'avait, de science, que la longue observation des choses, de remèdes que l’usage assidu des plantés, des herbes cueillies avec une cer-

taine intelligence dans les champs. Mais tout cela était en désaccord avec les institutions de l'Église.

L'abbé Kerbiriou grommela tout haut, indigné :

— TI] guérit sans en avoir le droit !..

Puis, plus bas, avec une violence jalouse :

— Il ose donner des espoirs, des joies mystiques, sans en avoir le droit !... Il remplace le médecin, le prêtre, tout !

Cela ramenait devant sa pensée toute cette fantasmagorie des feux follets, des intersignes, des lavandières nocturnes, visions suspectes, émanations d’en bas, qui sont le lutin d’autrefois, l'esprit familier des masures du Moyen Age, mais assombri par le temps, par l’atmosphère particulière de la Bretagne, et devenu, de gai qu'on le représentait, triste, lugubre, tel qu’il convient à ce pays de naufrages où règne la pensée de la Mort.

Ceux-là devaient être ses conseillers, ses collaborateurs, ses complices ! ‘

Le prêtre, malgré sa foi chrétienne, malgré les révoltes de sa raison contre ces folles imaginations, secoua les épaules, comme si un vent glacé eût brusquement soufflé sur lui; ses yeux errèrent sur ce pays de désolation avec la sensation que c'était bien là un terrain propice aux évocations dangereuses, un asile maudit, le

refuge du Sabbat.

Et il se sentait, en cet instant, contre le

Reboutou, plus vigoureuse, cette haine de l'Église d'autrefois, l’Église qui préchait la résignation, l’attente de la mort, qui parlait de la vie comme d’une vie d'épreuves, d’une vallée de larmes, et combattait les guérisseurs de maux physiques.

Il se souvenait, avec un certain trouble, que, au Moyen Age, l’Église tenait la Nature pour suspecte, pour impure, et il eût voulu affirmer hautement cette répulsion, cette antique crainte du Christianisme en face de: la Nature, tout bouleversé encore de la secrète attirance qu'il avait éprouvée la veille, au bord de la mer, et qui se cachait au fond de son âme bretonne.

Satan n’avait-il pas été appelé, non seulement le prince du Monde, le Prince des Ténèbres, le Roi des Morts, mais aussi le Prince de la Nature ?

En se le rappelant, il avait l’inquiétarte pensée d’avoir peut être, comme son divin maître sur la montagne, subi l’assaut de l’immonde Ennemi.

La voiture de Marhadour arrivait au sommet de la route ; le conducteur, désignant la gauche, expliqua :

— Si nous avions pris par l’ancienne route, Monsieur le recteur, nous aurions longé ce qu’on appelle les alignements de Kercolleoc’h, des pierres du vieux temps, que les gens assurent qu’il y en avait tout partout dans la lande !...

Le prêtre eut un mouvement instincfif de

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