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— Mon rôle a été bien simple.
Mais les hommes de l'équipage diet nr bruyamment :
— Sans lui nous étions à la côte !.…
L'abbé ajouta :
— Il nous a guidés comme le plus fin marin de nos pays ; les roches, les fonds, les courants, il sait tout.
Un revirement se faisait dans les esprits en, faveur de cet homme, plutôt craint, redouté que vraiment aimé, et auquel on n'avait affaire que quand on ne pouvait faire autrement. Les femmes surtout, à part tante Rosalie et quelques autres, lui avaient toujours montré une défiance particulière, aussi vive que l’étaient leur curiosité, leur attirance secrète pour cet être qui renfermait pour elles le grand attrait irrésistible, le Surnaturel, le Mystère.
En ce moment, protégé, félicité par le recteur en personne, il devenait pour elles un être tout à fait supérieur.
Cette fois, en faisant de lui cet éloge public, l'abbé Kerbiriou ne sentait pas le besoin de combattre et de refouler ses précédentes et injustes répulsions pour l’homme du cap de la Chèvre ; il lui rendait simplement justice, avec la netteté de pensée, la grande carrure de hardiesse qui formaient le fond de son caractère,
Tandis qu'il avait eu pour Goalen de la méfiance, même de la haine, il les avait eues sans aucune restriction, sans atténuation, en ardent.
et convaincu défenseur d’une cause sainte, en champion de l'Église, se .dressant pour abattre l'erreur, repousser le Démon. L'étudiant de près peu à peu, chaque jour davantage, pénétrant dans cette âme qu’il eroyait une âme sombre, possédée par l’'Ennemi du genre humain, il avait pu se convaincre que rien de ce qu'il se figurait n'existait chez cet humble,
Alors, en le voyant si dévoué pour son neveu, tout le temps qu'il lui avait donné ses soins avec une conscience, avec un zèle qui ne s'étaient pas un moment démentis, en le trouvant à l'heure du danger, aussi empressé que lui à en prendre sa part, à en revendiquer la gloire stérile, en constatant de plus en plus que, chez lui, rien n’autorisait à en faire un paien, un être sans religion, il avait senti un trouble profond l’envahir, une sorte de remords de la dureté, de l'injustice avec lesquelles il l'avait toujours traité.
Il avait fini par remarquer, par se dire, qu’il en était de ce Reboutou, de ce pauvre berger, un peu comme des compagnons de Jésus, des grossiers pêcheurs du lac de Tibériade, qui, dans leur enveloppe commune et rude, portaient l’âme de Vérité, la parole de Vérité.
Il semblait en désaccord avec l’Église, telle que lui, prêtre, la voyait, telle qu’on l’enseignait actuellement, mais il était en réalité avec l'Église primitive des premiers âges, avec la doctrine des humbles des premiers temps.
. En ce jour, à cette heure, après s’être rencontrés pour ainsi dire malgré eux, par suite de l’arrangement fatal et inattendu des événements, sous une impulsion mystérieuse qui venait peut-être de Dieu, par le dévouement, par la bonté, ils venaient de se reconnaître semblables, de la même chair, du même sang, du même cœur, eux qui semblaient en appa-
rence, à première vue, si différents, si loin l’un |
de l’autre, le Prêtre, le Reboutou, c’est-à-dire, pour beaucoup, le Sorcier |
Tante Rosalie n'avait pas hésité, elle, et depuis longtemps, au fond de sa pensée, étaient tapis ces mots, qu'elle articula à mi-voix, en les voyant sur le quai de Camaret, debout l’un près de l’autre, la main du Prêtre posée sur l'épaule du Reboutou :
— Deux frères !.…
Par sa déclaration publique, l'abbé Pierre Kerbiriou donnait, en effet, à tous un exemple frappant.
C'était, en s’interrogeant sérieusement, en fouillant sans faiblesse et sans colère son propre cœur, que le prêtre avait compris que ce sorcier, que ce Reboutou vivait seulenent pour le bien des autres, que, de lui, émanait une bonté identique à la sienne, et que, s’il semblait, en une trompeuse apparence, éloigné de l’Église, de la Religion, telles qu'un étroit catholicisme les entendait, il était en réalité plus chrétien que bien des chrétiens, par l'incessant esprit de
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charité, par l’infatigable amour du prochain dont il faisait preuve.
Sa vie entière il l’avait consacrée aux pauvres, aux souffrants ; ce qu’il avait appris sans maitres, d’intuition peut-être, sans doute par la volonté de Dieu, à force d'observation, dans la constante communion de la Nature, dans la vie contemplative des choses, des plantes, des phénomènes célestes et terrestres, il s’en servait exclusivement pour soulager, pour guérir, toujours pour faire le bien.
Une fois de plus, le curé de Camaret venait de le constater, en admirant la vaillance simple, le courage calme et résolu, avec lesquels Goalen avait risqué sa vie pour les autres, malgré son âge, malgré sa profession.
C’est pourquoi, sans embarras, sans fausse honte, le prêtre n’hésita pas une seconde à s’incliner devant le Reboutou, avouant en lui un frère en charité, un frère en Dieu.
Tous ses préjugés tombaient devant cette âme simple et naïve, qui était pour tant de malheureux le soulagement, le repos, l’espoir. Il vit que l’Église ne donnait pas seule ces qualités désintéressées, et que, à force de bonté, un être de simplicité non élevé dans le giron de l'Église, pouvait arriver au même degré de sainteté, de charité, que le prêtre, l’homme de Dieu !
Ce fut tout pensif, alourdi de ces réflexions, qu’il regagna le presbytère. Il trouva Marie-
LE REBOUTOU Anne plongée dans l'anxiété, car elle avait appris son départ par le bateau de sauvetage, et depuis aucune autre nouvelle ne lui avait été apportée.
— Seigneur Dieu ! Où avez-vous été ainsi, 1 monsieur le recteur ? s’exclama-t-elle, en le « voyant rentrer. | — Faire mon devoir ! reprit l’abbé.
Puis s’informant aussitôt de Denis :
— Comment va-t-il ?
Elle se mit à rire, bien que ses yeux fussent encore pleins de larmes d’inquiétude :
— Un miracle! Un vrai miracle ! Il s’est levé, ilest gai, il meurt de faim!... Une résurrection! Vous allez le voir dans son fauteuil !
Le prêtre secoua un moment la tête, mur-
. murant :
— Les voies de Dieu sont impénétrables !.…
Et, se tournant vers la vieille servante :
— Il pourrait supporter une grosse... grosse joie ?.…
Mannaïik fut prise d'un tremblement, saisie, n’osant comprendre ; elle questionna :
— C'est-y du vrai bonheur que vous voulez lui apporter, de celui qu'il attend ?..
Il eut un sourire un peu résigné :
— Ah! Il attend !..… Tu es donc dans ses secrets, toi ?
Elle fit un signe aflirmatif, d’un clin léger de ses yeux, la respiration coupée par la joie, et s'excusant :
Il se dirigea rapidement vers la pe 4 PSE vit son neveu debout, appuyé au fau- teuil, encore un peu vacillant sur ses jambes, et lui ouvrant ses bras :
— Allons !... viens là, tout près, mon pauvre enfant !. Je ne m'oppose plus à rien !... Il vaut mieux bénir que maudire !.… Ton Reboutou est un brave, un homme comme je les aime ;
de plus, c’est un saint !.… d
Le Marrec chancela, éperdu de bonheur ; il tomba sur la poitrine de l'abbé, en bégayant :
— Bien vrai! Oh! mon oncle! Mon bon oncle !
Et extasié, à voix basse :
— Faïk, ma femme! Ce serait vrai !...
FE Re. La matinée d'août qui se leva cette année-là, © pour la fête de l’Assomption, fut si particuliè= nm rement belle, que le cœur de tous s’épanouis- * 4 sait dans une plénitude de joie, de bien-être, et que tante Rosalie, du seuil de sa porte devant Hôtel de la Marine, au moment de se mettre ! en route pour aller à la messe, lança, en bon- jour de première heure, à Louise Pennéguës, a se rendait aussi à cette messe basse de six h heures, dite par exception à la chapelle de Notre-Dame-du-Roc-au-milieu-des-Eaux : k — Ilme semble que me voilà rajeunie de vingt *# Lo :
Toute gaillarde de cette remarque, elle pour- 14% iivit : ; +‘ — C'est la Croix de Mission, pour sûr, qu d
cette année, c’est à cause d'elle que nous pourrons fêter plus dignement la sainte Vierge.
Partout, autour d'elles, c’est la brume, une brume d'été, une brume de chaleur, brume légère, transparente, laiteuse et opaline, qui effaçait en partie la côte du Léon, la rejetant très loin vers l'horizon, en terre mystérieuse, qui estompait les dures arêtes et les saillants farouches de la presqu’ile de Roscanvel, qui couvrait de sa mousseline les profils du fortin de Vauban et de la chapelle gothique, sur l'étroite langue de terre, encore amincie par la marée haute.
Elle donnait à tout, cette brume, une douceur de pays étrange, de pays un peu fantastique, vu à travers un flottement incertain de tulle, et comme le joli attirant d’un visage de femme aperçu derrière son voile.
Le vent, qui soufflait du nord, n’était nullement froid, ayant, avant d'arriver à Camaret, traversé ce fluide et cotonneux brouillard tout tiédi de soleil ; la mer, d’un calme merveilleux en son bleu de cobalt très pâle, laiteux par places, n'avait pas un moulon, pas un ressac le long des côtes, et s’étendait, plane, onduleuse, douce, tendre, soumise, sous la capricieuse et effleurante caresse de cette brume.
Au fond, derrière ce demi-mystère, lentement la cloche se mit à tinter, appelant les fidèles matineux, et ce tintement venu de la mer, d’un point qu'on ne savait pas, avait quelque chose
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d'énigmatique et de saisissant ; on eût dit une cloche-fée, la cloche sous-marine de quelque ville engloutie, sonnant une messe de rêve.
— Nous avons encore le temps! remarqua la veuve. Voilà seulement le premier coup.
Et, dévorée d’un besoin de bavardage, son livre de messe entre ses mains réunies, la tête agitée sous le capuchon noir de sa mante de deuil :
— Il s’en est passé de ces événements dans notre Camaret, que jamais on n’en avait tant vus, n'est-ce pas, tante Rosalie?..
Celle-ci, le visage animé d’une joie débordante, répondit :
— Oui, certes, beaucoup d'événements, mais nul ne s’en plaindra, vu que c’est pour le con- - tentement de chacun et pour le bien du pays,
de notre cher petit pays!
On sentait dans son intonation une fierté, une satisfaction à constater le momentané bonheur du coin de terre déshérité qu’elle habitait et auquel] elle tenait, comme on tient à sa propre chair, à ses muscles et à son corps, et tout ce qui vous fait un être humain.
Son interlocutrice reprenait :
— Eh bien! moi, jamais, voyez-vous, jamais je ne me serais attendue à tout cela! Malgré les jaseries qui avaient lieu chez les unes et chez les autres, malgré ce que j'avais vu, je n’en reviens pas de ces deux mariages, et célébrés le même jour, encore! En voilà une chose! On n'avait pas eu connaissance de
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pareille affaire par chéz nous depuis longtemps! Quand on pensé, ainsi, deux mariages !.. Pour Hervé Morvan, le contremaitre, avec notre Reine, il y en avait mention, à mon idée ; on äurait éncore quasi pu le prévoir, vu que jé me souviens bien, moi, qu’à son retour du Sérvice, il était jolinent empressé autour dé la fille à Balanec, et qu’elle ne semblait pas trop fâchée de se voir recherchée par lui, un bon marin, un vrai parti comme bonne tenue et comme beau garçon, s’il ne la valait pas comme argent !
La patronne de l'Hôtel de Ja Marine souligna :
— Oh! chéz nous, tu sais bien, ma fille, ça né signifié rién la richesse; c'est pas par argent qu'on s’épouse, mais par goût.
L'autre poursuivait :
— Mais c’est ce mariage du Denis Le Marrec avec la Faïk Goalen; on mé l'aurait dit, que je faurais jamais voulu le croire. Maintenant que c’est fait depuis huit jours, je n'y suis pas éncore habituée! La fille au Reboutou, si on pouvait penser, Jésus!
Tante Rosalie sourit finement :
— Moi, dès le premier jour, le jour du débarquement de Denis, ici là même, devant hous, par ce temps de bruthe, mais d’une brume qui tenait plus dur qu'aujourd'hui, je l'aurais prédit. De ce tioment j'ai vu qué les véhts étâient bien placés pour cela!
— Oh! on sait que vous avez toujours eu ün
coin dans le cœur pour cette petite du cap de la Chèvre, insinua la veuve.
— Pourquoi pas? s’exclama M" Dorso.
Elle avait relevé la tête, la parole plus haute,
la taille droite :
— C’est moi qui l’ai recueillie, dès le premier jour sans la connaître encore autrement que des yeux, parce que j'ai bien vu qu’on était en défiance pour elle, à Camaret ; c’est moi qui lai ramenée à son père. N’ai-je donc pas bien fait, et ce qui s’est passéaujourd’hui ne me donne-
» t-il pas raison ?.. C’est une créature du bon Dieu tout autant qu’une autre, aussi bien que chacune de nous, aussi bien que Reine Ba-
- lanec !... A l'autel où elles se trouvaient toutes
deux sur le même rang devant la face du Seigneur, la fille du pauvre berger du cap de la Chèvre, du misérable Reboutou, faisait aussi bonne figure auprès de son mari, que notre Reine, la fille de l’homme le plus important et le plus riche de Camaret. C’est du même cœur que Monsieur le recteur les a unies, et il à appelé aussi ardemment sur l’une que sur l'autre les bénédictions du ciel.
* Pour la défense de la fille de Nédélek Goalen ëlle se montrait, en ce moment, telle qu’on la connaissait partout, telle qu'elle aimait à se tontrer, ardente à la lutte, la fière et respectée doyenne de Camaret, une têtue bretonne, entêtée de charité, de dévouement, avec sa grande et robusté foi chrétienne.
C'était cette même foi sincère qui la faisait aller de préférence aux messes basses, où rien d'extérieur ne vous distrait de Dieu, où l’on se trouve plus près de lui, et plutôt encore aux matinales messes à la chapelle de Notre-Damede-Roc-Amadour, à laquelle elle montrait une dévotion particulière ; elle approuvait ainsi, autant par sa conduite que par ses paroles, le curé qui ne voulait pas qu’on vint constamment fläner à l’Église, sous prétexte de religion, en négligeant son intérieur et les siens.
On la retrouvait dans cette indépendance, avec son caractère autoritaire, un peu despotique, mais produisant le bien, ne cherchant qu’à faire le bien ; jamais, du reste, elle n’admettait le mal chez les gens de Camaret; elle poussait même cette vertu à un point tel, qu'il lui arrivait constamment de dire de ceux qui ne se conduisaient pas bien ou causaient quelque scandale :
— Celui-là n’est pas d'ici!
— C'est vrai que les voilà tout raccommodés à c’t’heure, le Reboutou et notre recteur, même qu'on assure qu'on le verra aujourd’hui, à Camaret à l’occasion de la fête, ce Tonton Nédélek!.. continua la veuve... Pour ça, je ne le crois guère, c'est pas dans les choses possibles !.….
— On verra bien d’autres choses! fit doucement M°* Dorso de son air tranquille de mys-
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tère… Mais tu sauras qu'il ne faut jamais juger les gens sans les entendre, ma fille! |
Elle s’interrompit pour désigner la Cha- NT pelle :
— Ah! voici le second coup; il est l'heure de partir.
Tandis que la cloche tintait à petits coups plus pressés, comme pour faire hâter le pas aux retardataires, et que les deux femmes cheminaient l’une près de l’autre, toutes deux en pareilles mantes noires, la veuve Pennéguès
. continuait de se remémorer tout ce qui venait de se passer dans leur pays, d'habitude si calme, si houleux et si remué par les événements, depuis quelques mois.
. Autour d’elles la brume s’envolait rapidement et il n’en restait plus traces, quand elles atteignirent la longue jetée naturelle qui se détache du Styvel pour enfermer le petit port.
C'était déjà le grand calme de la pleine chaleur, comme une poudre d’or et de feu, qui voltigeait dans l’air, formant un mouvant tissu de flammes palpitantes, invisibles, entre le ciel, la terre et la mer.
Tante Rosalie répéta, enthousiasmée, en pénétrant dans l'ombre douce de la petite chapelle : <
— Un vrai jour de bénédiction, la paix et l’union dans notre cher pays de Camaret !.…
Mon rêve réalisé!
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Ce fut, en effet, un jour merveilleux, où la nature entière sembla se mettre en fête, non seulement pour célébrer la grande cérémonie religieuse de la saison, mais aussi comme pour consacrer définitivement l’œuvre hardiment commencée par tante Rosalie, après avoir été amenée par Denis Le Marrec, et terminée par l'abbé Pierre Kerbiriou.
Cette œuvre, c'était la rentrée publique dans l'Église, l'acceptation officielle dans le giron chrétien, la réhabilitation du Reboutou, de cet homme farouchement banni des lieux sanctifiés, excommunié du haut de la chaire, et auquel les presbytères, les églises et les chapelles de toute la presqu ‘ile de Crozon avaient été si longtemps et si inexorablement fermés.
Cette fois le cercle magique, au sers duquel
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à . LE assouroe
L 3] ? Ra enclos, et dont, par résignation, par lassitude de la lutte, par philosophie, il n’es-
Sayait même plus de s'échapper, était brisé pour
toujours, et il en était sorti, sous l'égide invio- - lable de la Croix.
Quand, à deux heures, pour se rendre à la
chapelle de Notre-Dame-de-Roc-Amadour, la procession quitta l'église par la rue qui conduit du bourg au Notic, afin de défiler le long du quai et de joindre le Styvel, le soleil laissait
ruisseler sur tout le pays une telle pluie de .
flammes, que Camaret paraissait s’enlever dans la gloire d’une apothéose, entre la transparence azurée de la mer et l’infinie profondeur bleue du ciel.
Toutes les têtes se découvrirent, tous les fronts s'inclinèrent ; mais les yeux brillérent de rayons - plus curieux, au moment où la croix, entre les deux files d'enfants, déboucha sur le quai, en face du fortin de Vauban, et étincela dans la pleine clarté.
Un nom courait de bouches en bouches :
— Le Reboutou!... Le Reboutou!...
Beaucoup, qui ne le connaissaient pas, avaient l’avidité plus âpre de le voir, et même ceux qui avaient eu affaire à lui sentaient un désir de le revoir, dans l’étonnement de sa présence à cette fête chrétienne, lui, l'homme de - la lande, l'homme du cap de la Chèvre, le sorcier !
Impassible, la face tranquille, heureuse de
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D pleine conscience d’une vie d’honnêteté et de
bonté, ses yeux clairs droit devant lui dans la
contemplation d’une vision de béatitude, le ; front haut sous les tombantes boucles grises de ses longs cheveux, toujours vêtu de son habituel costume qui tranchait sur les vêtements de ses voisins, Nédélek Goalen s’avançait le premier, derrière le curé de Camaret, entre Hervé Morvan et Denis Le Marrec, en tête du groupe compact formant, à la fin du cortège, le gros de la procession.
On négligeait, pour le mieux regarder, les bannières portées en avant par les jeunes filles et la double ligne des fidèles chantant à pleine gorge les cantiques.
Les réflexions s’échangeaient d’un curieux à un autre :
— Une figure de brave homme, après tout, qu’il a, ce Reboutou.
— Il chante d'aussi bon cœur que Monsieur le recteur.
— Moi, j'en ai toujours bien pensé! assura Bozannec, du pas de sa porte, d’où il regardait le défilé.
Le vieux Le Fur répondit :
— Ila les idées des anciens du vieux temps, comme il en a encore les hardes, et c'étaient gens de bonnes mœurs comme de bons conseils, autant dire !.…
Une exclamation bruyante de Louise Pennéguës fit retourner toutes les faces :
LE Eu CROSS SORT AN NPA Ed ; Li c "40e ” ; : [12 : tra
LE ReROUTOU 373
— Faik et Réihe ensemble, si c'est possible, | Seigneur Dieu !.. Encore, à l’église, le jour du mariage, ça se devait, mais ici, ah bien!
Vers le centre de la procession, juste devant le curé, se dressait la statue de ia Sainte Vierge, portée par quatre femmes mariées, revêtues de leurs plus beaux costumes, les deux premières en blanc. Unies dans la même ferveur, le visage rayonnant de la même joie, le regard plein du même bonheur, c’étaient Reine Balanec et Geneviève Goalen, qui depuis quelques jours seulement, s’appelaient Reine Morvan et Geneviève Le Marrec.
De la place où ils se trouvaient, aux côtés de : Nédélek Goalen, avéc Balanec, Corentin Garrec et quelques autrés, les deux ämis, Denis et Hervé, pouvaient admirer leurs jeunes femmes, dans leur neigeuse toilette de mariées, et les couvrir d’un égal regard de profond amour.
Mais lé triomphateur, comme au jour de la cérémonie de la Croix de Mission, c'était l'abbé Pierre Kerbiriou ; l'hymne jaillissait de son gosier avec un éclat de triomphe, célébrant la bonne Dame-du-Roc :
Notre-Dame-de-Roc-Madour, Dirige et soutiens dans l'orage La frêle barque du pêcheur.
Ramène-là jusqu'au rivage
A travers les flots en fureur!
Pour lui c'était la victoire complète, le pays
374 , FLE RÉBOUTOU
définitivement conquis au Christianisme, sa mission évangélique terminée.
Tout en rendant justice au dévouement, au courage, aux bonnes intentions, à toutes les vertus qu’il avait pu découvrir et reconnaître dans Nédélek Goalen, il ne pouvait oublier, en effet, que pour tous, c'était le Reboutou, que, pour les superstitieux comme Lagadec, Trémor, c'était le sorcier, le camarade des corbeaux centenaires, l’ami des Pierres de la lande.
Il sentait une véritable gloire d’apôtre à le tenir là, devant tous, à l'entendre chanter avec lui :
Sainte-Vierge, auguste patronne, O Dame-de-Roc-Amadour,
O mère si tendre et si bonne,
A toi nos chants et notre amour!
De temps en temps il jetait également un regard satisfait devant lui, apercevant, àquelques pas, la femme de Denis Le Marrec, sa nièce maintenant, sa Velléda d'autrefois, la fille du sorcier, courbée sous la statuette de la mère de Dieu.
Là aussi, il retrouvait l’éclatant symbole peint dans l’Église, personnifié dans la statue, la Vierge posant son pied sur la tête du Serpent, le triomphe de Marie sur le Démon!
C’est ainsi que, en ce jour de grande solennité religieuse, se trouvaient réunies les deux plus grandes antinomies de l’âme bretonne, la
LE
De ete | LE REBOUTOU 6”:
Religion catholique et la Légende paienne, avec ces deux hommes, le Curé et le Reboutou.
Ennemis, ils se nuisaient mutuellement, se
faisaient tort; car, dans les dangers de la mer,
dans les souffrances de la vie, le pêcheur armoricain, tout en invoquant volontiers Dieu, la Vierge, les Saints, gardait une certaine attirance craintive pour les Invisibles de la lande, pour celui qui, à ses yeux, les représentait, les rendait propices, ce Reboutou, si puissant par ses herbes, par ses paroles, et qui, parfois, leur inspirait plus de confiance que le prêtre ou le médecin.
Amis, ils devaient se soutenir, s'aider.
Dans le fond, ils n'étaient pas si séparés, la base de leur puissance à tous deux sur ces
humbles de la mélancolique terre de Bretagne étant la même, cette fleur des brumes, le
Mystère!
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