‹ Le reboutouChapitre 28 sur 29 · LE LAS UT OT · texte numérisé non relu

LE LAS UT OT

recul, un froncement plus accentué des sourcils ; il fit seulement, jeté vers d’autres idées :

— Les Pierres !.….

Dans ce mot, ainsi articulé, il enfermait toute sa réprobation de prêtre pour la chose maudite ; pour ces restes de la religion barbare et réprouvée.

C'était autour de ces vestiges de druides que les fées naines, les Kowrig-Gwans, dansaient la nuit au clair de lune ou sous le voile fin de la brume. Ces Pierres, on assurait aussi que, la nuit de Noël, elles se déplaçaient, se promenaient, allaient se baigner dans les fontaines comme des êtres animés, et on en citait d’enlevées à force de chevaux, revenant le lendemain à la même place.

Il savait que les Conciles avaient dû s’en occuper, tellement elles tenaient une place importante dans l’esprit des Bretons, qui en conservaient le culte superstitieux, par quelque tenace et continu atavisme, et qu’ils avaient défendu de venir prier ou d’allumer des feux devant elles.

Il répéta avec une sorte d’exaltation :

— Les Pierres !.. les Druides !... le Reboutou !.….

Une atmosphère ennemie l’enveloppait, pesait sur lui, lui qui était l'Evangile, le dogme catholique, le Christianisme, tandis que ce Reboutou, ce descendant des druides, était les légendes, les invisibles de la lande et de la mer, le Paganisme.

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Peu à peu il s’encourageait dans la pensée de ne s'engager en rien avec celui qu'il allait visiter, de le traiter en ennemi, oubliant ses premières idées de charité, oubliant la maladie de son neveu, et fanatisé par les mirages de cette terre désolée.

De temps en temps, Marhadour, tout en fouettant son cheval et en sifflotant vaguement un air quelconque, l’examinait à la dérobée, murmurant :

— Il se parle tout seul, à c’t’heure, notre recteur !.. A qui peut-il en avoir ?...

Bien que prêtant parfois l'oreille, il ne parvenait pas à comprendre les rares bouts de phrases, les exclamations qui s’envolaient de la bouche tourmentée du prêtre, et, bougonnant, reprenait :

— Du latin qu’il se raconte là, faut croire ?..

Pour lui, Marhadour, il avait été si souvent promener quelque touriste au cap de la Chèvre, que ces parages misérables ne parvenaient pas à avoir une influence morose sur sa gaieté naturelle, lui arrachant seulement quelques jurons contre le mauvais entretien de la route, et les énormes cailloux semés dans les ornières.

Malgré toutes les histoires, vraies ou fausses, racontées sur le Reboutou, il ne voyait en Nédélek Goalen qu’un guérisseur plus malin que les médecins, et auquel, en cas de besoin, il eût été, sans hésiter, demander conseil, estimant, en sa philosophie naïve et peu compli-

quée, que c’est à celui qui guérit, point à d'autre, qu’il faut s'adresser.

Pierre Kerbiriou, au contraire, grâce à sa culture d'esprit, à son instruction plus raffinée, subissait une série de sensations qui le troublaient étrangement, mettant son âme à la plus dure épreuve, en venant inquiéter sa croyance par le menaçant enveloppement de fantômes qui, pour lui, semblaient surgir à chaque pas de ce sol hanté.

Il éprouva presque un soulagement, quand, un peu plus loin que le moulin, le conducteur pointant tout à coup son regard devant lui, annonça :

— Voici la maison de Tonton Nédélek !

Se haussant un peu, Kerbiriou demanda :

— Là-bas, à gauche, ce toit de chaume ?

— Tout tapi à plat sur la lande, oui, monsieur le recteur.

Et, plus goguenard, en enveloppant sa monture d’un large coup de fouet qui claqua sec dans la sonorité ambiante de cette terre porphyrique :

— Au gite qu'il est, pour sûr, le vieux renard : sa cheminée fume,

Un mince filet bleuâtre en sortait par moments, bientôt écrasé, rabattu par le vent et faisant comme une brume où disparaissait un instant la pauvre masure.

Maintenant un intérêt plus vif secouait la torpeur qui avait précédemment engourdi l'abbé.

Il ne s'agissait plus de visions vagues, de chimériques apparitions conçues par le cerveau ; il allait se trouver en face de l’homme lui-même, de celui qu’il considérait comme un concurrent

— Tu m'as demandé chez toi, Nédelek Goalen? Me voilà!

si dangereux, comme un tel péril, qu’il avait cru de son devoir de prêtre de l’exorciser publiquement.

Celui-là, il fallait qu’il s'abaissât à venir lui demander de guérir son neveu, de le sauver à l'aide de ces mêmes remèdes que, au fond de

son âme de prêtre, il jugeait peu orthodoxes et vaguement entachés de sorcellerie.

Seulement, ainsi que cela lui était toujours arrivé en face du danger, ainsi qu’il avait pu en faire bien souvent la dure et fréquente épreuve durant la guerre, tout son sang-froid lui revint immédiatement ; il ramassa toutes ses forces pour lutter avec avantage si quelque combat s’engageait,

Lorsque la voiture s'arrêta sur la route, c’est à peine s’il attendit qu’elle fût arrêtée, pour sauter à terre, en eriant à Marhadour :

— Reste là, je ne serai pas long.

I franchit le petit mur bas, traversa la lande, sans même jeter un regard au dolmen, tout à ce qu'il allait faire, et, poussant du poing la porte basse, annonça avee son tutoiement autoritaire :

— Tu m'as demandé chez toi, Nédélek Goalen ? Me voilà !

L'intérieur de la chaumière était si obscur, que, bien qu'il eût de bons yeux et qu’il les plongeñät curieusement dans cette épaisse pénombre, le curé ne put d’abord rien distinguer ; il resta quelques secondes hésitant, sans avancer, sa haute et noire silhouette encadrée dans l’ouverture de la porte, se disant :

— Marhadour s’est trompé, il n’y a personne.

Cependant un bruit incertain commença de s'élever tout au fond de la seconde pièce, qui donnait dans celle sur laquelle béait la porte

d'entrée; une forme remua lentement, se rapprocha, et, devant lui, presque à le toucher, Pierre Kerbiriou vit émerger de cette nuit de la cabane un être qu’il reconnut immédiatement : c'était Nédélek Goalen.

La figure aux mille plis fins, en son encadrement de longs cheveux retombant par boucles emmélées, leva sur le visiteur une telle face de souffrance, de si pitoyables yeux clairs, où le regard semblait pouvoir pénétrer jusqu’à l'âme, que, indécis, croyant être trompé par quelque extraordinaire ressemblance, le curé de Camaret eut un geste d’hésitation, de gêne, demandant :

— C’est Nédélek Goalen que je veux voir.

Les lèvres desséchées s’onvrirent avec effort, et le vieillard balbutia :

— C'est moi, monsieur le recteur.

Puis, s’écartant un peu pour lui livrer passage :

— Donnez-vous la peine d'entrer. Le logis n’est pas riche, mais le Christ aimait la pauvreté; vous ne la fuyez pas non plus, je sais, et je vous connais assez pour admirer en vous un de ses plus fidèles, de ses plus dignes représenlants sur la terre.

Le prêtre arrivait avec une âme bouillante de zèle, de colère, chauffé par tous les ressouvenirs de l'Antiquité et du Moyen Age qui, le long de la route, avaient entretenu son fanatisme, prét à parler haut et dur, à traiter ce

malheureux comme il pensait que l’Église devait traiter un réprouvé; il éprouva une émotion si différente de celle pour laquelle il s'était préparé qu’il ne trouva pas un mot à répondre.

Il se laissa conduire par son hôte, machinalement, la pensée pleine de trouble, le cœur inquiet.

Pourtant il voulut réagir contre ce qu'il considérait comme une faiblesse, et, la voix âpre, questionna :

— Tu as refusé de venir voir mon neveu, Denis Le Marrec, qui est très malade; pourquoi ?

Tous deux se trouvaient en ce moment dans la pénombre, sans quoi il eût pu voir sur le visage de son interlocuteur, en dépit de son navrement, le mince sourire résigné, qui en était comme le cachet habituel, le coin caractéristique, tandis que celui-ci répondait :

— Vous seul, monsieur le recteur, avez le pouvoir de délier ce qui avait été lié, tout comme notre divin Maitre; c'était donc de votre bouche même qu’il me fallait recevoir un pareil ordre pour que je puisse m’y rendre.

Vous m'avez interdit l'entrée de l’Église et du presbytère; j'ai souffert beaucoup de cette iuterdiction, que je ne crois pas avoir méritée, mais vous aviez parlé, je n'avais plus qu'à m'incliner!... Parlez, et je vous obéirai encore!

Son visiteur eut un geste indécis de la main

devant lui; mais l’argument était si juste, qu'il chercha vainement une réponse et grommela :

— C'est bien!

Son tempérament puissant eut eu besoin de se heurter à une violence, à une contradiction; cette douceur, cette résignation un peu plaintive, sous lesquelles ne rampait aucune ironie, allérent toucher au fond du cœur la fibre tendre que les êtres de pitié et de douleur y faisaient toujours vibrer.

Ce ne pouvait être un impie, un être voué au démon, tout Reboutou qu’il fût, cet homme qui parlait du Christ en ces termes. Ce n'était pas un ennemi de Dieu, au contraire; seulement il paraissait voir Dieu à travers ses œuvres, à travers ses plantes qui guérissent, à travers ses phénomènes célestes, maritimes, terrestres, qui sont des signes où certains peuvent lire.

Par un complet et brusque revirement de ses pensées, Pierre Kerbiriou songeait en ce moment que tout le succès de ce Nédélek Goalen venait peut-être de ce que l’Église, austère et rigide, défiante des hérésies, montre un Dieu trop en dehors de ces choses, un Dieu abstrait, que ne peuvent que difficilement comprendre ces âmes-enfants des pêcheurs et des humbles.

S’interrogeant anxieusement, il se demanda S'il n'avait pas méconnu ce déshérité, s’il n'avait Pas eu tort de le traiter en sorcier, en ennemi,

Quand, peut-être, il eût pu s’en faire un auxi- 28,

liaire précieux, pour la plus grandegloire de Dieu.

De nouveau la comparaison avec les menbir:

sanctifiés s’imposa à son esprit, lui indiquant ce qu'il devait faire, de quelle manière il devait remplir son rôle d’apôtre, comment, au lieu de rejeter ce malheureux de son sein, comme elle l'avait toujours fait jusqu'alors, l'Église aurait plus de véritable intérêt, montrerait plus de grandeur aussi, à se l’attacher, à le marquer de son sceau sacré.

Pourtant il lui paraissait dur de céder ainsi immédiatement, de se montrer faible devant celui qui lui avait résisté, qui avait osé lui indiquer son devoir.

Il reprit, plus hautain, avec une dureté voulue :

— Puisque tu as soigné autrefois Marie- Anne, parait-il, tu la connaissais assez pour savoir qu’elle venait de ma part.

D'un ton de respectueux entétement, Goalen riposta :

— Le serviteur ne peut défaire ce que le maitre a fait.

Puis, comme s’il eût craint de fâcher le prêtre, il ajouta aussitôt :

— Je tenais à ce que vous veniez sanctifier ma pauvre demeure de votre présence.

Et tout suppliant :

— Moi aussi j'ai besoin de votre miséricorde, de vos secours pour... quelqu'un que votre colère a frappé.

curé marcha résolument vers le fond de la chau-

De la main il désignait la chambre voisine.

L'abbé Kerbiriou, pris de défiance, fit un vague mouvement en arrière, comme pour s’en aller, mais le vieillard, en larmes, joignit ses mains osseuses, insistant :

— Votre mission est de bénir; je ne vous demande que cela, bénissez ma pauvre enfant, qui est malade, elle aussi, malade dans son cœur et dans son âme, si ce n’est dans son corps, et qui est cependant sans péché!

Après une courte lutte avec lui-même, le

mière, murmurant :

— Tu as raison, Nédélek Goalen, cette enfant n’est point coupable !.….

Lorsqu'il sortit, quelques minutes après, afin de regagner sa voiture, le Reboutou, se baissant pour saisir la soutane du prêtre, la porta vivement à ses lèvres, avant que celui-ci eût pu l’en empêcher, et aflirma, les yeux brillants :

— Je sauverai Denis Le Marrec, je vous le jure!

Ce fut non seulement le lendemain de cette visite de l’abbé Kerbiriou au Reboutou, mais régulièrement tous les jours qui suivirent, que l’on vit Nédélek Goalen venir de sa lointaine demeure du cap de la Chèvre, tantôt à pied, tantôt en profitant de quelque voiture faisant le trajet entre Crozon et Camaret, et frapper à la porte du presbytère.

Elle n'avait pas été longue à se répandre dans tout le petit port, la nouvelle de cette extraordinaire démarche faite par le recteur auprès de celui qu’il avait anathématisé du haut de la chaire, et, durant quelque temps, il n’y eut pas d'événement plus important, plus préoccupant pour les Camaretois.

Le soir même, immédiatement en revenant, Marhadour en avait apporté le premier bruit à

l'Hôtel de la Marine, où il était venu boire la goutte, autant pour se remettre de son long voyage que pour annoncer, avant tout autre, la chose.

En plus de la patronne, de sa fille et des bonnes, il y avait justement, debout devant le comptoir, quelques pêcheurs devisant des derniers résultats de la pêche, avant d’aller se mettre au lit.

Avec eux Balanec, assis à une petite table, bavardait à cœur ouvert, en compagnie d'Hervé Morvan, qui, depuis son histoire de la défense de Camaret racontée le matin, et aussi pour lui avoir donné aussi énergiquement raison . contre les détracteurs du fortin, était devenu, aux yeux du mareyeur, l’homme le plus capable de tout Camaret.

Marhadour, du seuil, tout son joyeux visage plissé de satisfaction mystérieuse, leur lança :

— D'un fameux voyage que je viens à c’ t’'heure!

Tous se retournèrent, aguichés; Balanec fit ;

— Ce Marhadour, toujours content! Quelle nouvelle farce va-t-il nous conter au jour d'aujourd'hui?

Mais le nouveau venu, sérieux, assura :

— Des contes comme celui-là, je ne vous en ai pas donné souvent.

Morvan demanda :

— Tiens! c’est vrai; tu nous a quittés bien brusquement, ce matin, et sans dire pourquoi.

— Oui, dame, pour conduire Monsieur le recteur qu'avait affaire. et devinez où un peu pour voir!

Lagadec haussa les sourcils :

— Est-ce qu’on sait?

L'autre enfla mystérieusement la voix ::

— Au cap dela Chèvre!

— Qu’allait-il faire par là? interrogea Garrec.

— Eh bien, mais, voir Tonton Nédélek! riposta celui qu’on interpellait.

— Il la vu? questionna Trémor, les yeux ronds d’étonnement.

— Comme je vous vois tous, et il est entré chez lui la tête haute. Allez, c’est un fier homme, notre recteur!

— Tu sais ce qu’il lui voulait? reprit Balanec.

— Oh! pour ça, Monsieur le recteur est bien trop discret pour m'avoir conté ses affaires; mais quand le Reboutou l’a reconduit, tout courbé devant lui, en repentance de sa vie passée sans doute, je l’ai entendu qui parlait de Denis Le Marrec. Bien sûr qu'il a promis de le soigner !

Tante Rosalie, une flamme de joie dans le gris bleu de ses yeux, avoua :

— Voilà qui me fait plaisir, ah! mais oui!..Je me disais bien aussi que Monsieur le recteur était un esprit trop élevé, une âme trop charitable, pour ne pas, un jour ou l’autre, s'entendre avec Nédélek.

— Tout de même, grogna Hervé Trémor, il faut qu’il soit joliment fort pour avoir obligé un saint homme comme Monsieur le curé à venir dans sa maison de perdition, ce Reboutou.

Kervarec, achevant de vider son verre qu’il venait de heurter contre celui de Trémor protesta :

— Pour de vrai que personne ne l’a forcé, et que s’il y a été, c’est bien de lui-même. Ton Reboutou est un homme comme un autre après tout, quoi que tu en dises, et si Monsieur le curé a été chez lui, c’est qu’il croyait faire pour le bien!

Il eut un rire d'esprit fort :

— Tu en es encore, que je vois, aux jeteurs de sort, ah! ah! ah!... Il y a longtemps que c’est passé ces affaires-là.

Mais Trémor l’œil mi-clos, les lèvres froncées fit sourdement :

— Les jeunes gens d'aujourd'hui, ça n’a plus de croyance à rien!... Ça veut toujours savoir mieux que les anciens !...On verra... on verra ?

Et il s’en alla dans la nuit du quai, avec son idée que Nédélek Goalen continuait son œuvre, les tournait pour lui l’un après l’autre, le neveu d’abord, l’oncle ensuite; il jeta en phrase d'adieu :

— Vous verrez qu’il guérira Denis Le Marrec, il sait mieux que les médecins de quelle maladie le neveu du recteur est malade, puisque c’est de celle qu’il lui a donnée.

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JAN (LE REBOUTOU ir

De fait, soit que Nédélek Goalen possédât une science certaine, comme il arrive parfois à ces rebouteurs de campagne, que l'expérience; le flair, une sorte d’intuition incontestable, conduisent à guérir les malades que les remèdes ordinaires n’ont pu soulager, soit que, dans sa demi-conscience des êtres, à travers les brouillards de la fièvre, Denis Le Marrec eût reconnu le vieillard et en eût tiré un heureux augure. reprenant quelque espoir vis-à-vis de Geneviève, une réaction salutaire se produisit dans son état.

Dès la seconde visite de Goalen, les accès fiévreux diminuérent d'intensité, et le délire cessa.

Marie-Anne, ne pouvant contenir sa joie, en fit la première remarque, s’écriant :

— Même au commencement de la maladie, après la première consultation des médecins, il n’a jamais été aussi bien !

Pierre Kerbiriou résistait encore, objectant :

— Attendons : tout n’est pas dit! Nous avons déjà été trop cruellement trompés !.….

Bien que cette amélioration lui causât un véritable soulagement, il éprouvait une sorte de mécontentement à la voir se manifester si rapidement après les premières visites et les premiers soins de l’homme du cap de la Chèvre.

Une mauvaise humeur grossissante grondait en lui, le poussant à nier ce qu’il voyait, à se refuser d'admettre que ce Reboutou y fût pour quelque chose ; il répétait :

— Pour quelques méchantes infusions d’herbes, ce serait trop facile !.…

Il flairait avec méfiance les paquets apportés par Goalen, remarquait :

— Des plantes de la lande, pas autre chose!

Et il en voulait un peu aux médecins de leurs ordonnances plus savantes, de leurs remèdes indiqués en mots latins et qui n'avaient pu produire l'effet puissant obtenu par ces simples. :

S’il n’eût pas possédé une foi aussi ardente. aussi inébranlable, s’il n'eût pas reçu une instruction, une éducation, qui l’empéchaient d'ajouter un crédit quelconque aux superstitions courantes du pays, et que, en Breton de naissance et de race qu'il était, il se fût laissé influencer par l’atmosphère bretonne, il eût certainement admis, dans ces premiers et si rapides indices de guérison, la manifestation d’un phénomène en dehors des choses naturelles.

Il murmurait, mécontent, se souvenant du rôle joué dans le culte païen par les herbes :

— Les herbes, toujours, comme les Druides!.… Ah ! ces herbes, des plantes de Satan peut-être?

Cela le travaillait obstinément, ces comparaisons, comme s’il eût voulu raffermir à leur contact sa répulsion chancelante pour le guérisseur, s’en faire contre lui de redoutables armes.

Chaque fois que Goalen venait pour examiner sou neveu, il tenait à rester là, au chevet du malade, observant avec une curiosité soup-

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© LE REBOUTOU çonneuse les moindres gestes du bonhomme, l'étudiant de ses yeux perçants qui eussent voulu pouvoir lui fouiller le cœur, le cerveau, pour y chercher le secret de ses pensées. Il semblait toujours attendre quelque chose qui ne venait pas et qui lui eût livré le Reboutou, en le montrant en révolte avec l’orthodoxie.

Pourtant, soit que Nédélek répugnât à employer, avec le Marrec et devant son oncle, les pratiques de bas charlatanisme dont il devait peut-être user auprès des sauvages de sa lande, des Armoricains illettrés et inintelligents, soit que, réellement, il se contentât toujours de l’application toute simple de ses remèdes en compresses et en infusions, il ne donna jamais prise au prêtre sur lui.

Une fois seulement, à une observation de Kerbiriou, il répondit, son sourire léger au coin des lèvres :

— Je suis quasi un pasteur un peu comme vous, Monsieur le recteur, pasteur des humbles, pasteur des bêtes, comme vous êtes le pasteur des âmes.

A le trouver d'humeur toujours si égale, n’offrant aux mots les plus durs, parfois échappés à la violence passionnée du curé prêchant quelque haute vérité de son Église, que le même visage de douceur résignée et patiente, l’abbé Kerbiriou commença à se trouver singulièrement attiré par l’homme qu'il avait, auparavant, si rudement traité. Vaguement, au

fond de lui, se mit à évoluer plus activement la pensée de l'avoir jusqu'alors méconnu.

Cependant il continua de résister à cet entrainement, s’en défendant comme d’un danger mystérieux plein de choses inconnues, faisant appel à tous ses souvenirs de séminaire pour s'énumérer les mille ruses du Démon.

La simplicité même de cet être, sa quiétude triste, lui semblaient une énigme et il eût voulu les approfondir, y trouver autre chose que ce qui s’y rencontrait réellement ; mais toute sa sagacité de prêtre, toutes ses ruses de civilisé, tous les pièges habiles qu'il essaya de tendre à cet humble, échouëèrent, se heurtant à la même inébranlable tranquillité, à la même profonde confiance en Dieu.

En même temps la guérison de Denis Le Marrec entrait dans la phase active ; revenu à sa pleine connaissance, il s’éveillait, avec un vif sentiment de béatitude, à la vie, une vie nouvelle plus forte.

Quand il le vit ainsi, son oncle eut un moment la pensée d'empêcher toute reconnaissance, toute entente surtout, entre lui et Goalen. Depuis qu’il allait mieux, pas une fois devant l'abbé, le jeune homme n'avait prononcé le nom de Geneviève; mais Kerbiriou sentait que Denis était plein de cette pensée, que le moindre choc ferait jaillir de ses lèvres ce nom redoutable, IL eût voulu attendre encore, reculer toujours toute explication à ce sujet.

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Il n’osa pas, par peur de se trouver ingrat envers celui à qui il devait tant.

Un matin, en se réveillant, Denis reconnut, auprès de son lit, Nédélek Goalen, parti de chez lui, pendant la nuit, afin de se trouver à Camaret à la première heure, et venu malgré les menaces du temps.

Ses premières paroles avaient même été pour annoncer, la mine toute mécontente et inquiète :

— Les feux de Saint-Mathieu et des Pierres Noires étaient bas sur l’eau, cette nuit, c’est mauvais signe! Et il m'a semblé que ceux de Sein s’élançaient vers le ciel, ce qui serait changement de temps ou tempête! Ouessant, de même, jetait sa faucille au large !.…

Puis il s'était approché du malade, le visage en pleine lumière.

D'abord, croyant poursuivre jusque dans l'éveil une forme de rêve, Denis eut un soubresaut ; ses paupières retombèrent comme pour enfermer et retenir une vision suggestive des plus douces pensées ; mais une voix coulait dans son oreille, d’un ton calme :

— Vous voilà mieux, à c’t'heure, Monsieur Le Marrec.

Ce n'étaient ni les rudes accents de Pierre Kerbiriou, ni l’affectueuse intonation de Marie- Anne: de nouveau, le jeune homme ouvrit les yeux, cherchant autour de lui, et bégaya :

— Tonton Nédélek, vous ! Vous ici? Et...

et...

Il avait eu un élan brusque vers lui, la physionomie soudain extasiée, prêt à parler, à questionner.

Mannaïk s’exclama :

— Il est sauvé, guéri pour de vrai! Jésus Seigneur, vous avez fait ce miracle?

En se retournant vers elle, Le Marrec aperçut son oncle; il eut pour lui un regard si reconnaissant, si débordant de tendresse affectueuse que le pauvre homme, oubliant en cet instant tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait enduré, tous les cruels débats de son âme, de sa conscience, de sa foi, se jeta sur le lit pour étreindre Denis contre son cœur, et s’écria :

— Denis! mon... mon enfant!

Et presque aussitôt, montrant le vieillard immobile :

— Ton vrai sauveur, le voici, c’est celui-ci !

Une seconde, l’idée vint à Denis de demander une explication, de se faire raconter comment lexcommunié, comment le Reboutou du cap de la Chèvre se trouvait là, au cœur même du presbytère, comment le curé le traitait avec de pareils égards et le proclamait si hautement le sauveur de son neveu.

Mais c'était une fatigue trop grande pour son cerveau à peine évadé du tourbillon hallucinant de la fièvre, et il fit seulement d’une voix ravie :

— C'est vous qui m'avez guéri ?..

Le vieux berger hocha la tête, une flamme

de contentement en éclair dans ses rides :

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— Vous aviez sauvé ma Faiïk !

Bien que ces mots eussent été articulés d’une voix basse, le prêtre les saisit au vol, les devina plutôt qu’il ne les entendit réellement, et, malgré toute sa force de volonté, toute sa puissance sur lui-même, une contraction brutale fronça terriblement ses sourcils, allumant un feu subit dans l'encre de ses prunelles.

Il faillit manifester tout haut sa souffrance morale, sous la dure torsion qui lui étreignit le cœur, s’écrier avec colère :

— Elle! Encore! Ah! j'avais eu bien raison de ne pas vouloir.

Mais son neveu n'avait pas paru prendre garde à la réponse de Goalen; il souriait seulement, apaisé, l'esprit détendu, promenant sur tous le même regard calme, heureux. Peutêtre un changement s’était-il produit en lui sous l'influence prolongée et dissolvante de cette grave maladie ?

Rapidement Pierre Kerbiriou eut cet espoir.

et sa face assombrie s’éclaira d’un rayon vague, instantané, fugitif. Il lui sembla que c'était là une lutte décisive qui se livrait au bord de cette couche, transformée un moment en lit funèbre, et se souvint de l'épisode fatidique de

F* la colombe blanche et du corbeau noir se disputant une âme, épisode si commun dans les vieux contes du pays, qu’on lui avait appris autrefois, en son enfance.

Tous les détails lui en revenaient précis,

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comme s'ils eussent pu s'appliquer au cas particulier de son neveu.

Il se rappelait ce cercueil du défunt que l’on place sur le mur du cimetière. Alors arrivent des deux points opposés de l'horizon un corbeau noir et une colombe blanche qui se mettent aussitôt à le battre à coups d'ailes : la colombe fait son possible pour l’envoyer dans le cimetière, et le corbeau travaille de son mieux à le faire tomber du côté opposé. Si la colombe l'emporte, l’âme est sauvée; si, au contraire, c'est le corbeau, l’enfer possède une âme de plus.

Les deux vers typiques de la très antique chanson bourdonnaient, croassant leurs syllabes celtiques, gravées en lui, inoubliables :

— Mar trec’h 1 mal-bran war as goulm-wenn, ’Z aï Mari ha te d’ann ifern! —

Il les répéta presque à haute voix, traduisant comme pour s’en pénétrer davantage :

— Si le corbeau mâle l'emporte sur la colombe blanche, Marie et vous, vous irez en enfer! —

En une sorte d’hallucination éveillée, Nédélek lui apparaissait sous une forme inquiétante d'oiseau, avec son nez en bec, sa face maigre, le repliement de ses bras sous la houppelande rabattue sur ses épaules, son long cou tendu vers le malade.

Cela ne l’étonnait pas que ce fût lui le cor-

DV RS ES D 65 SE En A ati TE 340 LE REBOUTOU

beau noir du conte, ce berger, compagnon des corbeaux noirs de la lande, si sauvages avec tous, et qui ne le fuyaient pas, causant peutêtre avec le Reboutou de choses très anciennes qu’ils savaient, en qualité de centenaires, de contemporains des Pierres!

Le brouillard de fantasmagorie qui enveloppait le prêtre, dénaturant pour lui les êtres et les objets, s’effaça peu à peu, s’envola, lui laissant sa rectitude de jugement, sa netteté de pensée, et il souriait de son illusion bizarre, lorsque Goalen, se levant pour faire ses adieux, annonça :

— Je ne reviendrai plus, monsieur Le Marrec n’a plus besoin de mes soins!

Denis ouvrait la bouche pour poser une question, puis la referma sans avoir rien dit; sans doute il avait voulu parler de Geneviève et n'avait point osé. Marie-Anne, qui se trouvait tout près de lui, le devina, comprit le danger qu’il y aurait à le laisser causer et lui soufHa rapidement à voix basse :

— Ne dis rien, mon fi, et aie confiance ! Tout s’arrangera |

Il laissa retomber sa tête en anäte le visage soudain illuminé, se répétant intérieurement le nom adoré :

— Faïk!... Ma chère bien-aimée Faïk !..

Occupé avec Nédélek Goalen, l'abbé Kerbiriou n'avait rien vu, rien entendu; il disait en ce moment au Reboutou :

— Ilest à souhaiter que le changement de temps que vous nous annonciez n'arrive pas trop tôt; toutes les barques sont dehors, à la pêche, et on ne trouverait pas un homme aujourd’hui à Camaret.

L'autre secoua la tête :

— Possible qu'ils auraient mieux fait de rester à terre, pour le poisson qu’ils ramasseront dans leurs filets!... Voyez-vous, les phares l’annonçaient trop fort à la tournure de leurs feux : il y a un mauvais coup de tempête dans l'air !.…

Il venait d'ouvrir la porte, quand, prêtant l'oreille, il ajouta :

— Tenez! qu'est-ce que je disais? Écoutez plutôt, monsieur le recteur ?..

Une détonation sourde, contrariée par le vent ou étouffée par la distance, roulait lentement jusqu’à eux.

— Ça vient de Pen hat, qu’on dirait? fit Marie-Anne.

Presque aussitôt un second grondement, plus net, suivit, et quelques instants après, un son rauque, prolongé en mugissement de détresse, souffla sa lugubre plainte dans la direction du quai.

Le prêtre s’exclama, saisi :

— C'est la trompe d'alarme; il y a un malheur en mer!...

Saisissant rapidement son chapeau accroché dans l’antichambre il ajouta :

TRY J'y vais. J'y vais. Ahl les pauvres | gensl... fi

Derrière le curé, et le suivant de près le

ses enjambées rapides, Nédélek Goalen s'ache- À mina du côté du port HE

Après une période fort tourmentée, durant laquelle on n'avait presque pas pu pêcher, une forte accalmie s'étant produite et un passage considérable de sardines étant signalé depuis la veille, au large des Tas-de-Pois, tous ceux de Camaret, jeunes et vieux, faibles et forts, même les plus prudents qui consultaient dix fois le baromètre et la couleur du ciel avant de hisser la voile et de dépasser le phare, étaient partis de nuit, dans la joie de quelque bon coup de filet à donner, sans presque dépenser de rogue.

Le chômage avait été, cette fois, si prolongé qu'il avait rendu enragés et téméraires les marins les plus sages et les plus avisés. Par suite, jamais le port n'avait été plus dégarni d'hommes que ce jour-là, aux premières heures,

lorsqu'un lever de soleil livide, une grosse poussée de petits nuages noirs, lancés en éclaireurs, passant bas à frôler les bruyères du Grand-Gouin et les immortelles sauvages environnant le sémaphore de Pen hat, firent augurer aux friturières matinales, dont les sabots commençaient à claqueter sur les dalles du quai. qu’un mauvais coup de vent tombait sur le pays.

Déjà quelques femmes de pêcheurs, apercevant la barre d’écume roulant à la base du Grand-Gouin et les moutons hérissant toute l'étendue comprise entre Camaret et la côte du Léon, s’agitaient, allant et venant devant les maisons, prises d'inquiétude pour les leurs qui se trouvaient, à cette heure, tous en mer.

La Périnaïg, la marchande de rogue, toujours une des premières debout, donna l'éveil aux angoisses par une phrase colère qu’elle jeta, après avoir examiné le ciel et l'Océan, bougonnant :

— Encore de la misère pour nos hommes,

bien sûr...

— Comme si on n’en avait pas déjà sa suflisance de cette misère !... riposta la veuve Pennéguës, qui était en train d'ouvrir les volets de sa petite boutique, en plein centre du quai.

La misère! Pour ces gens rudes et simples, si durs au mal, ce seul mot enferme tout, explique tout, répond à tout par lé sentiment de la grande lutte continuelle contre les éléments, de la grande souffrance physique, du

D. 2 SE Pa IT Te | Rare À PNRE er y La pre TER DR ML 7e AU AS r

pénible excessif de leur perpétuelle existence | de périls, de combats. F

La misère! Toujours avoir à combattre la | mer, supporter tous ses caprices, ses calmes, ses fureurs ; elle chasse le poisson, puis le ramène comme un leurre, pour le remporter immédiatement ; elle déchire les filets, engloutit les barques, noie les hommes. C’est la misère!

Le mot courut, se propagea, gronda lamentable d’un bout à l’autre du quai, glissa dans les ruelles :

— La misère!

D’autres femmes s’arrêtaient autour de Louise Pennéguëès et de la Périnaïg, apportant chacune un mot, une phrase; chez toutes, se trouvait le même serrement au cœur, le même régret tardif :

— Tout de même, il eût mieux valu attendre encore, le temps n'était déjà pas trop beau cette nuit !

En effet, quelques grondements symptomatiques avaient ronflé dans les cheminées ; quelques claquements de volets, quelques battements de fenêtres eussent dû donner à réfléchir, indiquer qu'il se préparait quelque chose de mauvais dans le grand mystère de l'Atlantique. Mais, aux rares objections prudemment faites par quelques ménagères craintives, les hommes avaient riposté :

— On ne peut pourtant pas laisser passer la sardine à sa barbe, devant chez nous, quoi!

pour la voir ramasser à pleins filets par ceux de Douarnenez !.….

Cela avait suffi pour étouffer les plaintes ou les observations.

Maintenant elles se repentaient, prises de frayeur, s’interrogeant les unes les autres d’un regard qui n’appuyait pas, de peur de voir la terreur tapie au fond du regard rencontré, et elles n’osaient pas prononcer ces mots terribles qui, pour elles, sont les évocateurs du malheur.

C’est à peine si l’une risquait :

— Un peu lourde qu’elle est, la mer, pour pêche. :

Pas une n'articulait sa secrète, sa dévorante pensée :

— Le naufrage !...

Pour toutes, la croyance était que de formuler tout haut une telle supposition suflirait pour provoquer la catastrophe redoutée.

Rapidement le ciel se couvrait, le jour'semblant s’éteindre avant de naître, et elles restaient là, presque immobiles, pétrifiées dans l'attente de quelque chose d’irrémédiable qui devait fatalement arriver, quand la femme du gardien du sémaphore des Pois, descendue à Camaret pour faire ses provisions, annonça souriante, dans la joie d’une bonne et rassurante nouvelle à donner :

— Ils sont tous à l'abri dans l’anse du Ve:

ryhac’h, tous en sûretél... Le coup de vent n’est pas pour eux !...

É LE REBOUTOU | 347

Ce fut un soulagement si brusque, si instantané, que les causeries, un moment refoulées, étouffées au fond des gosiers, reprirent s’envolant comme une bande d'oiseaux soudain mis en liberté.

Elles commençaient à peine à se rassurer, que du côté de Fouest, un coup de canon éclata, faisant retourner toutes les têtes dans la direction des hauteurs de Pen hat.

L'une des bonnes de l'Hôtel de la Marine, en ce moment par hasard sur la crête de la petite falaise de Beg ar Gall qui domine le port, ayant tourné les yeux vers le sémaphore, jeta d’un cri cette annonce de deuil :

— Jésus! Le pavillon noir!...

Presque aussitôt un second coup de canon retentit, appuyant et terminant la manœuvre d'alarme.

Parmi celles qui se trouvaient là aucune qui n’en comprit la sinistre signification, et ce fut un chœur de lamentations subites succédant sans transition à lallégresse précédemment soulevée.

— Jésus! Ma Doué! Le malheur qu'est arrivé |. s’exclama Louise Pennéguëès, plus prompte que ses compagnes aux mots de douleur, dans l’accoutumance de sa vie en deuil, et toujours disposée aux grandes tristesses.

La Périnaig grommela :

— Ah! bien! En voilà une affaire! Le pavillon des naufrages !.….

|. 848 LE REBOUTOU Se

La femme du sémaphoriste, pour. CARRE l’affolement, expliquait :

— Possible qu’il y ait un malheur, mais pas pour ceux de Camaret, que je pense, puisque tous sont en sûreté, à l’ancre au Veryhac’h; je les ai vus.

Louise Pennéguës insistait :

— Et Corentin Garrec, le patron du bateau

à de sauvetage, et les deux équipes qui sont en ÉF mer! Comment fera-t-on?

; Le signal flottant toujours au mât du sémaphore, le tumulte des voix grossissait, ne permettant plus de distinguer nettement que ces mots qui dominaient toutes les phrases :

— Bateau en perdition !

En effet, une barque était signalée en péril du côté du Toulinguet, près du Guest, l'énorme rocher taillé en château fort qui fait face à la plage de Pen hat et qu’on appelle indifféremment aussi le Toulinguet, ou encore, à cause de sa forme, le Lion.

k Déjà le commissaire de la marine, prévenu, faisait donner l’ordre de mettre à l’eau le bateau de sauvetage.

Un cri s’éleva du groupe des femmes :

— Il n’y a plus d'hommes!

La porte de l'Hôtel de la Marine venait de s'ouvrir; tante Rosalie s’avança, questionnant autour d’elle. À peine informée, elle s’écria :

— Qui est-ce qui ose désespérer ici, parce qu’il n’y a pas d'hommes au port à c’t’ heure?..

Mr LE REBOUTOU 349

Une belle flamme d’énergie luisait dans ses yeux ef, la voix mâle, le geste autoritaire, elle décida :

— Les mères, les femmes, les sœurs et les filles de nos marins sont là pour les remplacer, pour aller au plus pressé, qui est de sortir le canot! Allons, mes filles, c’est nous qui mettrons le bateau de sauvetage à l’eau !..

Des acclamations accueillirent la généreuse allocution de la doyenne de Camaret, qui, se mettant à la tête des Camaretoises, se dirigea vérs la maisonnette du Styvel renfermant l'embarçation, pendant qu’une vigoureuse friturière, dépêchée en avant, faisait marcher le soufflet de la trompe d'alarme, qui jeta ses rauques et puissants mugissements à travers le pays.

Pendant ce temps-là, la porte du petit édilice ouverte, le lourd chariot commençait à s’'ébranler, mis en mouvement par les femmes attelées aux cordages, poussant les roues, halant dur, avec un tel courage, un entrain si communicatif, une si noble émulation, que lorsque les premiers hommes venus des villages avoisinants, Kermeur, Kerhoz, Lagatjar, arrivèrent au pas de course, le bateau flottait déjà, mis à l’eau avec le seul concours, par l'unique vaillance des femmes.

Tante Rosalie qui, malgré son grand âge,

avait tenu à haler la première sur le cordage

pour donner l’exemple, put leur dire fièrement :

350 | LE REBOUTOU — À votre tour, maintenant, mes enfants!

Ce fut à cet instant que, débouchant du quai,

après avoir traversé le Notic et le Styvel, l'abbé

Kerbiriou, toujours suivi de Nédélek Goalen,

d’une vigueur encore extraordinaire pour un

vieillard, atteignit le groupe des femmes et les premiers hommes réunis autour du bateau.

Ceux qui se trouvaient là, accourus au hasard d'un peu partout, avaient tous été autrefois plus ou moins marins et pêcheurs; au besoin, ils pouvaient encore manier l’aviron et servir de nageurs suffisamment vigoureux pour manœuvrer le bateau de sauvetage ; mais aucun n’était capable d'en prendre la direction.

Si Balanec, Hervé Morvan ou même Marhadour avaient été là, c’étaient des patrons tout indiqués : par malheur, ce dernier était à Crozon pour une affaire de bestiaux, et les deu\ autres se trouvaient depuis la veille à Brest, o1 le mareyeur aménageait de nouveaux vivier:

pour ses langoustes et ses homards.

Il y eut un moment d’indécision quand les dix hommes reconnus pour les plus aptes, les plus solides et les plus jeunes, ayant attaché autour de leurs reins la ceinture de liège et saisi chacun un aviron, se furent installés sur les bancs du bateau.

L'abbé Pierre Kerbiriou déclara :

— Mes enfants, je vais avec vous, je veux avoir ma part de péril; mais il vous faut un patron, car je ne saurais vous diriger. Qui de

vous peut se charger de tenir la barre et de donner des ordres ?

Ils se regardèrent hésitants, secouant la tête, après s'être, un moment, consultés des yeux.

Assurément nul d’entre eux n'’oserait assumer une pareille responsabilité.

Du milieu de la foule entassée à terre, sur les galets, une voix lança :

— Moi, si vous voulez?

Le recteur se retourna, et, reconnaissant |

celui qui venait de parler, demanda, stupéfait :

— Toi, Nédélek Goalen?. . Tu connais donc la manœuvre? Tu n'as pas servi!

Le vieillard eut un fin ‘sourire tranquille :

— Que si, monsieur le recteur !... J'ai été marin, dans mon jeune temps, marin pas maladroit même, et je crois n’avoir pas trop oublié, que je pense!

Quelques voix murmurèrent craintivement :

Une hésitation faisait remuer les têtes comme sous une forte houle ; des femmes chuchotaient échangeant leurs opinions : les hommes, sur le bateau, sans toutefois quitter leurs bancs, montraient des prunelles effarées.

En un clin d’œil jeté autour de lui, l'abbé Kerbiriou saisit ce qui se passait; il comprit que la présence de l’homme du cap de la Chèvre, en cet instant critique, jetait le trouble dans les esprits, que la superstition, plus forte que le dévouement, que la conscience du

devoir, abattait dans tous les cœurs sa vague et lâche épouvante.

La minute était terrible, le temps compté pour le malheureux bateau en détresse au Toulinguet. Avec sa décision sûre et rapide des moments difficiles, le recteur envisagea toutes les effroyables conséquences de ce flottement d’âmes terrifiées ; surmontant les dernières répulsions qui pouvaient encore subsister au fond de son cœur, et plongeant ses prunelles noires dans les yeux clairs de Goalen, il domina de sa voix puissante les rumeurs courant de groupe en groupe :

— Nédélek Goalen, tu assures que tu peux nous conduire. Sur ta part de paradis, tu en prendrais l'engagement ?

Le Reboutou affirma :

— Sur mon salut éternel! Quand j'ai quitté le service, j'étais second-maître, et mon commandant me choisissait toujours pour les missions périlleuses; si on veut de moi?

Le prêtre ne le laissa pas achever :

— Allons, embarque !... mets-toi là; tu es, pour aujourd’hui, le patron à bord. Nous tous, moi le premier, promettons d’obéir à tout ce que tu commanderas !.…

Lentement, sans manifester aucune émotion, le vieillard, après avoir revêtu le costume de sauvetage et le suroit comme les autres, alla s'asseoir à là place désignée;

Une lumière éclaira ses traits usés, les rajeu-

HELL LE REBOUTOU c 353

nissant, tandis que, ayant saisi la barre d’un poignet encore robuste et se dressant à demi, il se croisait la face d’un large signe de croix. Tous l'imitèrent, immédiatement domptés, repris de confiance en celui qui les avait, un instant, fait trembler.

L'abbé Kerbiriou, les ayant bénis de sa droite étendue, dit :

— Le Seigneur nous ait en sa sainte garde!

L’intonation de Goalen se fit plus rude, d’uné énergie inconnue quand il jeta le premier ordre :

— Démarrez!

Le bateau s’éloigna de quelques mètres, poussé par l’un des rameurs armé de son aviron qu'il avait appuyé aux galets de la côte, et se balança prenant son équilibre.

Le long de la jetée, les femmes se pressaient, diversement remuées par cette scène qui empruntait un extraordinaire caractère de hauteur tragique à la lividité accrue du ciel, au drame qui se passait en ce moment au Toulinguet.

Tante Rosalie, le cœur battant d'émotion, s’exclama, des larmes plein les yeux :

— Notre recteur est vraiment un saint, c’est l’homme de Dieu!

Mieux que tout autre, elle comprenait ce qui avait dû se passer dans l’âme du prètre durant ces quelques minutes, et elle sentait redoubler pour lui l'admiration profonde qu’elle avait

toujours ressentie.

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e Mais la voix de Nédélek, de plus en plus | vigoureuse, faisait :

F — Avant partout!

T0 Et, bien que le bateau fût déjà assez loin, les a commandements arrivaient encore, se succéà dant, précis :

Ë — Souquez, les garçons !...

Puis, montrant que l’ancien marin renaissait tout entier dans le vieillard, et qu’un sang plus vif courait dans ses veines, au fur et à mesure P* que la mer le reprenait, le ressaisissait peu à peu, se détachèrent toujours distincts, les > mots :

— Souquez, les blancs!...Souquez les verts!

Les avirons blancs, les avirons verts se dres- | saient, retombaient, battant l’eau d’une telle k cadence, d’une vigueur si soutenue, que, très peu de temps après avoir été mis à l’eau, le bateau doublait le phare de Camaret, et ses deux petites voiles carrées hissées aux mâts n rapidement plantés, se dirigeait d'un vol assuré vers la pointe du Grand-Gouin.

Ce fut, chez les femmes restées seules, un cri unanime :

k- — Ce serait Tonton Corentin en personne avec son équipe que ça n’irait pas mieux |.

Tante Rosalie, clignant un peu ses yeux gris- L bleu aux lueurs réfléchies, raisonna :

fo — Avais-je donc tort de le défendre, quand tous l’attaquaient, ce Reboutou ?

Lorsque le bateau de sauvetage revint, ramenant les six hommes et le mousse d’une barque de pêche de Douarnenez qui, drossée par le courant et surprise par la rapidité du coup de vent, s'était perdue sur les écueils entre le Guest et le Grand-Leac’h, ce fut dans la population féminine de Camaret, un redoublement d'émotion; il y eut une émulation d’enthousiasme, comme on n’en avait peut-être jamais vue dans le petit port, même pour les sauvetages les plus difficiles et les plus périlleux.

Une telle clameur de joie accueillit les arrivants, qu’ils en furent, un moment, embarrassés, et que, malgré la profonde satisfaction qui lui baignait le cœur, l’abbé dut protester, essayant de dissimuler le sourire heureux crispant ses lèvres :

— Allons ! allons ! du calmel!... La paix!... La paix !..

356 | LE REBOUTOU Il retrouvait pour se défendre un peu de l'humeur bougonne qui lui faisait vertement rabrouer dans son église les dévotes d’une assiduité trop exagérée, celles auxquelles il disait : — Vous feriez mieux desoigner votre ménage, de vous occuper de vos enfants et de votre mari, que de passer toutes vos journées ici à prier Dieu ! Vous l’ennuyez le bon Dieu !.…

Il les retrouvait là avec leur obséquiosité habituelle, plus empressées que les autres après lui. Mais il ne put se montrer longtemps bourru car, avec elles, s’avançaient celles dont le grand cœur, l’inépuisable charité lui étaient bien connus, et qui, ce jour-là, trouvaient, pour le féliciter, des mots partis du fond de l’âme.

Il ne voulut cependant pas accepter pour lui tout seul une pareille manifestation, qui s’adressait peut-être autant à son caractère sacré, à la robe dont il était revêtu, qu’à l’homme lui-même.

Posant la main sur l’épaule de Nédélek Goalen qui, son rôle terminé, se tenait modestement derrière les autres, et le désignant à la population massée sur le quai, il déclara :

— Voici celui que vous devez féliciter !...

C’est lui qui a sauvé les naufragés ; sans lui, sans son courage, sans son adresse, jamais nous n’aurions pu doubler la passe du Toulinguet, nous diriger à travers les roches et arriver jusqu’à la barque en perdition!

Nédélek fit un mouvement de défense, de modestie :

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