PREMIÈRE PARTIE
— Beüm !.. Beûmm !,. Beñümm !…
Rien sur la terre, rien au ciel, rien sur la ner : partout la même nuit, une nuit étrange, une nuit blanche, impénétrable.
Tout dort sous le même floconnement que le ent ne peut dissiper et qui, fluide pénétrant, lisse insensiblement, toujours aussi épais, oujours aussi opaque, arrivant sans cesse de ‘ouest insondable et mystérieux.
C’est un linceul sans fin, impalpable, continu dont l’humide frôlement passe sur tout, ense-
velit tout, en son égalité sinistre, avec une -
issonnante caresse surnaturelle, un troublant ffleurement de fantôme qui donne la sensation du néant.
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Dans l’air cotonneux, comme trainé d'ouate, dans ce pâle et angoissant milieu de limbes, dans ce mouvant et flottant océan de lait, un bruit, par moments, à intervalles espacés, à secousses régulières, monte, grandit, s’affole, éparpille une clameur d’airain, puis décroit, s’étouffe, meurt; un tintement mugissant éclate, pour bientôt s’éteindre, puis revenir et disparaitre encore.
Toujours, et toujours :
— Beûm!... Beüm!... Beûmm!... Beûmm!.….
C’est tout en haut, dans le clocher tronqué, aiguille de granit de cette curieuse petite chapelle de Notre-Dame-de-Roz-Madou ou Roc- Amadour, Roc-au-milieu-des-Eaux, plantée en sauvegarde de la partie nord-est de la presqu'ile de Crozon, entre le modeste port de Camaret et l'immense lame écumeuse de l’Atlantique : c’est là, invisible, tombant du ciel, que la langue de fer de la cloche jette ainsi ce monstrueux et matinal appel :
— Beûm!... Beûm!... Beïmml!... Beümm !...
Prière, plainte, signal de détresse, elle bat sa même note mélancolique et profonde, dont les ondes sonores s’élargissent, gémissantes, autour du monument sacré, en vol circulaire d’oiseau de mer, planent sur les galets, sur les pierres énormes de la jetée, sur le sable fin de la grève du Corréjou, se heurtent à la rondeur ‘ polie du phare, aux angles saillants du fortin rouge construit par Vauban, et vont, par delà
LE REBOUTOU +1 S
a barre d’écume, balayant furieusement le ivage, par delà le houleux moutonnement des agues, au milieu de l’aigre cri des mouettes et es goélands, porter au large l'appel saint. Infatigable, ardente à sa mission de sauveage des âmes et des corps, elle tinte, elle tinte oujours, bientôt saisie, absorbée, engloutie ans l’épaisse brume blanche qui enveloppe ar cette matinée de mars, la limite extrême u vieux monde, cette pointe toujours brumeuse e fin d’Armorique.
Dans l’intérieur nu et froid de la vieille chaelle gothique, aux murs blanchis à la chaux, ux dalles de pierre noirâtres, aux massifs iliérs vetogones tout verdis sur leurs assises carées par l'humidité de la mer, aux ogives aiguës séparant la nef des bas-côtés, avec la singularité de deux arceaux romans rompant l’uniformité des ogives, le brouillard filtrant par les fentes des portes, par quelques carreaux brisés des fenêtres, tisse une gaze laiteuse qui adoucit le contour des objets, et au milieu de laquelle s’agitent de confuses formes éparses.
— Dominus vobiscum !
Du fond du chœur, jaillissant des marches de l'autel, dressé juste sous la bizarre poutre à huit pans mordue à chacune de ses extrémités par les dents blanches d’une gueule de monstre, les paroles latines retentissent, articulées par une voix forte, à laquelle un organe plus doux, étoufté, Comme à demi contenu par le respect, répond :
— El cum spiritu tuo !
Assisté de son vicaire et d’un enfant de chœur le prêtre dit sa messe, tandis que toujours, à coups réguliers, pleure dans le clocher à jour et résonne sous la voûte bleue de la nef, rebondit dans les bas-côtés, la continue lamentation de la cloche.
Quand il se retourne pour bénir l'assistance, les mains étendues, les bras légèrement relevés, on distingue plus nettement sa haute et robuste stature se dessinant sous les ornements sacerdotaux : des épaules puissantes, un cou court supportant une tête énergique aux luisants cheveux noirs, à peine rayés de blanc,malgré la cinquantaine dépassée, un visage vermillonné, plein de vie avec la courbe de son nez solide, ses yeux vifs ombragés de sourcils épais, ses Jarges mächoires bleuies par le rasoir, ses lèvres saines, un peu fortes, décelant la bonté.
Bien que contenus, alentis par le grave cérémonial du culte, ses moindres mouvements dénotaient la vigueur corporelle, de même que la franchise rude de ses prunelles noires, les lignes nettes de son front, un vrai front de Bretagne, la coupe carrée de son menton, indiquaient l'instinct de combativité, la volonté poussée jusqu'à l’entétement. à
C’est l’abbé Pierre Kerbiriou, curé de Camaret.
Maigre, les joues creuses dans un visage émacié et maladif, les cheveux jaunes et plats, l'œil décoloré, le teint pâle, les gestes fatigués
ss LE REBOUTOU et brisés, le jeune vicaire, Jacques Louarn, formait avec son supérieur le plus complet contraste, et son long corps oscillant, sa poitrine anguleuse, semblaient plus minces, plus décharnés dans l’étroit fourreau de la soutane noire plaquée sur ses membres grêles.
A mesure que la messe s’avançait, il faisait les répons d’une voix de plus en plus basse, comme si la persistante humidité qui suintait des murs et que le brouillard augmentait encore, l’eût glacé jusqu'au fond des poumons.
— Ila l'air plus souffrant que d'habitude à c’'theure, notre vicaire! — fit une femme, en mante noire de veuve et en coiffe blanche, se penchant à l'oreille de sa voisine, qui, un gros chapelet déroulé entre les doigts, enveloppait du même regard contemplatif l'autel avec ses hauts chandeliers, ses vases de fleurs, et les trois statues qui ornaient le fond du chœur, à gauche, Sainte-Anne et la Vierge, à droite, Saint-Thomas, ancien patron de Camaret, et, triomphante, au-dessus du tabernacle, la Vierge tenant l'Enfant Jésus.
L'autre poursuivit, ne recevant pas de réponse : £
— M'est avis qu'il n'aurait pas la poitrine qu'il faut par nos pays, n’est-ce pas, tante Rosalie !
Arrachée à ses réflexions, la patronne de l'Hôtel de la Marine, la solide et vivace doyenne de Camaret, eut un redressement des épaules, avec un sourire approbatif.
— Seigneur ! c’est vrai que vous avez raison, Louise ; ces mauvaises brumes c’est pas fait pour lui. Mais, que voulez-vous, c’est un sacrifice de plus qu’il offre au bon Dieu ! Tout le monde ne peut pas avoir la santé et la vigueur de M. le Recteur.
— Ils sont pourtant bretons tous les deux.
— Oui, l’un de la ville et l’autre de la campagne.
Elles furent interrompues par cette phrase soufflée vers elles :
— Oh! diable ! Un solide celui-là, un fameux matelot pour sûr que notre Recteur ! Il ne boude pas, à l’occasion, devant un coup de main à donner à son prochain, pas plus qu'il ne recule devant une bonne pipe! Ah! Ah! C’est un homme, qu’on peut dire, un vrai Breton de mer ! C’est pas lui qu’un peu de brume pourrait faire tousser ; on l’entendrait dans une tem-. pête ! Tenez ! Écoutez-le plutôt nous envoyer AN
C'était d’une voix étouffée au creux de la main que leur voisin, Jean-Marie Balanec, l’ancien marin, patron de plusieurs grands bâtiments homardiers, le riche mareyeur de Camaret, leur glissait ces mots ; et, secouant ses cheveux blancs, en boucles derrière les oreilles, il redressait sa face de cuivre rouge, dans la couleur uniformément foncée de laquelle brillaient ses clairs yeux bleu d’Océan, avec un sourire satisfait, un pli content des lèvres, tan-
lis que Pierre Kerbiriou, retourné de nouveau, ers eux, avant de lire l'Évangile de Saintean, lançait à pleins poumons la bénédiction pale :
— Benedicat vos omnipotens Deus, Pater, el Filius, et Spiritus Sanclus.
Dominant pour un instant tous les autres bruits, le râle déchirant de la mer, le battement d’airain de la cloche, ce fut un grondement sonore qui alla rouler avec une progression vibrante au-dessus des têtes, emplissant majestueusement toute la chapelle, jusque dans ses moindres anfractuosités, des lourdes syllabes solennelles, répercutées par les murs et par la voûte.
— Hein ! continua le pêcheur émerveillé et fier. Quel gaillard ! Un homme celui-là, je vous répète, un du vieux pays et comme on n’en voit plus, autant dire !.…..
— Oui, et on n’a pas tant seulement entendu l’'Amen du vicaire ! riposta la première Camaretoise.
La messe se terminait.
Pendant que le curé, aidé du vicaire et de l'enfant de chœur, un petit orphelin surnommé Plougastel, était allé reporter les vases sacrés et les ornements du culte dans la sacristie attenant à la gauche du chœur, les rares assistants de cette matinale messe de six heures se réunissaient devant la porte ogivale qui fait face aux maisons de Camaret, pour causer
un instant en attendant la sortie de Pierre Kerbiriou et de Jacques Louarn.
Ils étaient quatre seulement, trois femmes M"° Rosalie Dorso, Louise Pennéguës, la mercière qui avait perdu l’année d'avant son mari, Jean-Pierre Pennéguès, emporté en quelques jours, lors de l’épidémie de petite vérole qui avait ravagé le Finistère, et Reine Balanec, la fille ainée du mareyeur, accompagnant son père, l’unique homme de l’assistance.
Comme le brouillard était toujours aussi épais, d'un blanc aussi impénétrable, et qu'on n'aurait pas pu distinguer les objets à deux mètres de distance, le bedeau, qui faisait en même temps fonctions de chantre aux grand’messes, un vieux à visage de mathurin, lèvres et menton entièrement rasés, ne portant qu’un collier ébouriffé de barbe grise, Tonton Goasduff continuait, suspendu à la corde près de la porte principale, de sonner cette cloche de Notre-Dame-de-Roc-Amadour,cloche battant, par les temps de brume,pour indiquer la position du port, enabri tranquille, aux barques etaux bâtimentségarésentrel’anse de Bertheaume, la pointe du Grand-Gouin et l'entrée du Goulet de Brest.
— Des temps qu’on n'aime pas trop tout de même, ces temps de brume, la perdition des bateaux plus sûrement que les plus mauvais coups de vent, oh! oui! Et, tenez, on ne voit même pas le fortin qu'est à deux pas, ni les maisons, ni les barques, ni rien, Jésus !.…
La veuve Pennéguës joignit les mains, dans un effroi de ce suaire tombé tout autour d'eux en menace de mort, et dont l'effet était plus saisissant encore, au sortir du calme asile recueilli de la chapelle.
Le mareyeur hocha la tête, redevenu grave:
— C'est de la misère pour ceux qui naviguent à c't’heure par les parages de par ici : une mer qui gonfle à briser en aussi peu de temps qu'on met à manger une écuellée de soupe, disaient nos Anciens, qu’étaient gens de bon jugement !.…
— Que le bon Dieu les protège ! soupira Louise.
— Ayons confiance en sa souveraine bonté ; nous venons de l’implorer pour cela !
Une voix puissante prononçant ces derniers mots les fit retourner du côté de la chapelle.
Le curé était derrière eux, sur le seuil de la porte, prêt à sortir, et, malgré l’intonation ferme de ses réconfortantes paroles, jetant, lui aussi, des regards impatients et attristés dans le cercle étroit où les enfermait le brouillard.
— C’est-y-donc que vous espérez prochainement monsieur Denis ? interrogea vivement Mre Dorso, allant immédiatement, avec sa maternelle intuition, à la pensée secrète qui faisait en ce moment parler ainsi l’abbé Kerbiriou.
Il inclina lentement la tête et, ses lèvres fortes se joignant en une moue mécontente, il murmura :
Fes | LE REBOUTOU Gers |
— Sûrement, mon neveu doit se trouver à l'heure actuelle par le travers du Raz, en plein péril de la mer. Le Seigneur fasse qu’il ne soit pas dans la marée du Raz qui porte sur les écueils de la Vieille.
Louise Pennéguëès expliqua :
— Là, où on disait en parlant d’un navire :
S'il n’obéit pas au gouvernail Au rocher il le fera sûrement !
Et elle répéta en breton la menaçante prédiction :
Nep se sent Ket ouc’h ar stur, Ouc’h ar garrec a ra sur!
— Jésus, Marie!
Balanec sourit en entendant sa fille jeter cette exclamation étouffée; il objecta d’un air calme :
— Un bon marin, quoique tout jeune, votre Denis Le Marrec; entre ses mains un bateau peut être tranquille; j'irais dessus le sien les yeux fermés. Bien sûr qu'avec son jugement il n’aura pas été se fourrer entre la Vieille et le Raz, dans la petite passe bonne pour les barques, les coquilles de noix, et quant à ce qui est de la grande passe, entre la plate de la Vieille
et l'ile de Sein, en plein milieu du Raz, soyez -
calmes, il ne se laissera prendre ni par le jusant, qui porte au sud sur la Tête-du-Chat, ni par le flot qui jette au nord sur les Ba llets!... En
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