LE RÉCIT DE LA COUPE DE BATIIYCLÈS
DANS LES ïambes DE GALLIMAQUE '
Parmi les surprises que les amis des études hellénistiques doivent aux soins infatigables des éditeurs de YEgypt exploration fund^ une des plus appréciées est la lumière nouvelle répandue par leurs publications sur la poésie de Callimaque.
Le Battiade n'a pas à se plaindre. Autrefois, comme on ne connaissait de lui que ses hymnes, on s'était habitué à voir en lui non seulement le poète le plus érudit et le plus maniéré, mais aussi le plus ennuyeux de la période alexandrine, et on se dispensait de le lire tout en le condamnant. Peu de lecteurs se donnaient la peine, — comme l'a fait M. Gouat dans son livre pénétrant sur la poésie alexandrine, — d'étudier à fond l'œuvre du savant poète pour y trouver les finesses d'art hellénistique qui étaient destinées à un développement si mémorable dans la poésie des Romains. Mais les publications des dernières années ont appelé sur Callimaque Tattention de tous les hellénistes, même de ceux qui ne se souciaient guère de sa poésie. Ce furent d'abord les fragments de VHécaié, puis certaines pièces lyriques et épiques extrêmement remarquables, et enfin en 19101e grand fragment des Aitia avec la nouvelle d'Acontius et de Cydippé à laquelle M. Puech, entre autres savants, a
(1) Reproduction d'une étude lue à TAcadémie Néerlandaise des Sciences (Section dès Lettres etc.), dans la séance de décembre 1915.
consacré une étude que les lecteurs de cette Revue n'ont pas oubliée (1).
Mais le même volume des Oxyrhynchos papyri^ qui nous a donné, avec le poème de Cydippé, un exemple de sentimentalité plus qu'à demi ironique qu'on ne connaissait point dans l'art de Callimaquc, contient aussi une série de fragments de son livre à' ïambes. Ces fragments nous sont parvenus dans un état déplorable, et voilà sans doute la cause de l'indifférence, autrement inexplicable, qui les a accueillis. Les lacunes sont trop étendues et reviennent avec une régularité trop déconcertante pour se prêter aux restitutions. Nous autres hellénistes, nous essayons pourtant — o-^y^, £^' rjf^siwv — d'apporter aux vers mutilés le remède de notre critique, mais ce que nous avons inventé animi causa^ nous nous gardons de le publier. Même la sagacité de M. d'Arnim, le savant Viennois qui, aussitôt après la publication du tome X des Oxyrhynchos papyri, a donné dans les Sitztmgsberichte der k. Ak. d. Wissensch, in Wien (Ph.-h. Kl., 164 Bd. IV, 1910) une étude très suggestive sur les ïambes^ ne me semble pas avoir prouvé qu'on puisse sans avoir étudié les feuilles mêmes du papyrus, attendre des émendations les plus ingénieuses autre chose qu'un succès fort douteux.
Sauf deux ou trois conjectures qui s'imposent de toute nécessité, je n'aurai donc pas l'audace de communiquer aux lecteurs de cette Revue mes propres essais d'émendation. C'est pour une ou deux des questions littéraires qui abondent dans nos fragments que j'ose demander leur attention. L'intérêt du sujet m'encourage ; car vraiment tout est intéressant qui permet d'entrevoir l'histoire inconnue de l'iambe grec. Le manuscrit de Gallimaque, si lacéré et contaminé qu'il soit, nous mène à des recherches qui aideront à ouvrir plus d'une page de cette littérature moraliste et parodiste d'où est sortie la satire. A côté des iambes de Phénix le Golophonien les fragments d'Oxyrhyn-
(1) Voir t. XXIII (1910), p. 255 et suiv.
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chos sont venus nous montrer le vrai caractère du TTiouooyeXowv.
Aussi bien l'étude de ces nouveaux fragments pourra-t-elle nous fournir une image un peu plus exacte de la poésie iambiquc des temps pré-hellénistiques. Le poète érudit, qui manifeste dans toute son œuvre un caractère si conservateur, n'a pas voulu négliger dans ses iambes la forme qui avait tant plu aux iambographes antérieurs. Par le choix des sujets, par le style, par le vocabulaire, et surtout par la méthode de liberté absolue dans la composition, le livre de Callimaque peut répandre un peu de lumière sur l'art du fameux poète Archiloque, le père des iambes, qu'on aima à comparer à Homère et qui pourtant reste pour nous un grand inconnu, plutôt qu'il n'est, comme l'a dit Hauvette, « une personnalité vivante et originale ».
Dans notre poème — on le verra bientôt — c'est Hipponax qui est rendu au jour pour quelques moments. 11 pourra, par le ton même des choliambes qui lui sont mis dans la bouche par Callimaque, montrer au lecteur moderne que les iambes anciens ne furent pas toujours nécessairement caractérisés par l'invective et l'outrage, comme l'avait fait croire l'érudition antique (1). Dans les vers d'Archiloque et d'Hipponax se trouvaieiit, à côté des persiflages ou des boutades faméliques, le récit autobiographique, la narration, peut-être la critique littéraire, comme dans la satura lanx des fragments récemment retrouvés des iambes de Callimaque.
Il serait d'un intérêt tout à fait actuel d'étudier de plus près les conditions rythmiques de nos iambes et de continuer ainsi les recherches de Crusius sur le développement du vers choriambique depuis Hipponax jusqu'à Babrius. Mais le but de la présente communication est plus modeste. Mon objet est d'illustrer par quelques recherches le premier récit que Callimaque offre à ces lecteurs, et de faire préalablement deux observations générales.
(l)Arist., Poet., 4, 1448 b : 8iô xal lafxêsiov xaXeÎTai vCv Sxt èv TÔi fx^Tpw Toûrt^
Le poète a intilulé son poème "lajjL^o'.. En comparant cette inscription mise en tête de son livre avec le titre d'un morceau du papyrus Heidelbergonsis (310, col. TU, vs. 74) « "lajjiêo; ^oU vixoç », on voit que le mot iambe ne concerne pas exclusivement le mètre d'un poème et qu'il n'indique pas non plus simplement un vers, une ligne conforme à ce mètre, mais qu'on emploie aussi ce terme pour désigner tout un épisode. Voilà qui ne manque pas d'intérêt pour qui veut défendre contre tout soupçon d'interpolation ce passage d'Hérodote (I, 12) : toG xal 'Apyî- Àoyoç 6 nàpt.o<; xaTot tov auTOv ypovov ysvopievoç sv là[jLê(j) TpijjisTpcp £7r£(jLv/](jQ7i. Mais il y a plus : la composition des diverses pièces réunies dans le livre de Gallimaque semble donner raison à ceux qui croient que les iambes anciens, par exemple ceux d'Archiloque, furent composés de vers iambiques trimètres et tétramètres, et aussi de vers trochaïques et de vers mixtes.
Cette hypothèse exige une discussion plus ample, qui nous mènera au sujet propre de notre étude.
Les sept feuilles détachées du manuscrit qui contiennent les fragments des Aitia et les morceaux du livre des ïambes sont loin de nous donner un fascicule entier ou continu. Après quelques fragments en mètre choliambique, séparés par des lacunes étendues, deux feuillets probablement manquent tout à fait au papyrus ; après cette grande lacune vient une feuille en tétramètres trochaïques dont l'état par trop mutilé ne permet aucune conjecture sur Je traité. Les éditeurs anglais qui, avec une acribie admirable, ont discuté dans leur introduction les diverses façons de reconstruire le fascicule (1), sont d'avis
(1) Voici la disposition donnée par M. Hunt (p. 23) :
Fol. 2 verso (p. 185?) = Aet. IV : conclusion; and Jamh. prologue.
recto (p. 1 86 ?) == conclusion of prologue, and story of Bathycles (Jamb. \ ). Fol. 3 verso (p. 187) = story of Bathycles continued.
recto (p. 188) = subject doubtful. {Jamb. 2?).
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«fiio tout ce qui nous reste du fascicule décimé, ainsi que la dernière page en vers trochaïques, appartient au livre des ïambes. M. d'Arnim a jugé cette opinion « peu vraisemblable »; mais il ne faut pas oublier que ce savant n'a pas eu roccasion de consulter lui-même les feuillels du papyrus; aussi n'apporte-t-il aucun argument. Or, il me semble qu'il vaut la peine de relever ce qui pourrait donner un appui à la thèse de M. Ilunt, fondée uniquement sur l'état du papyrus mutilé.
Une première objection contre Topinion de M.. d'Arnim, c'est qu'on ne saurait indiquer dans tout le catalogue assez complet des œuvres de Callimaque un seul autre ouvrage qui ait contenu des tétramètres trochaïques. Le livre des ïambes — comme le prouvent les fragments réunis dans l'édition de Schneider (fr. 76 sqq.) — était composé de choliambes et d'iambes. Il convient donc strictement à l'ancien caractère des satires iam biques de trouver dans cette satura lanx des vers trochaïques, au lieu de séparer de notre fascicule le dernier (ouillet pour attribuer ce fragment à une œuvre trochaïque inconnue.
La question pourrait sembler peu intéressante, si elle ne se rattachait pas à une autre conjecture de M. d'Arnim, qui me [Kiraît également contestable. Selon lui, il ne faut pas chercher dans notre papyrus d'autres vers que des choliambes. Ainsi il détache du fascicule la feuille des trochaïques, afin de trouver dans ce qui reste une unité littéraire, un carmen continiium, « vom ersten bis zum letzten Vers dem ans den Hades
Fol. 4 verso (p. 189) = story of the reign of Saturn (continuation of Jamb. 2?).
recto (p. 190) = story of dispute between laural and olive {Jamb. 3). Fol. 5 verso and recto (pp. 191-2) = dispute between laural and olive con-
tinued.
Fol, 6 verso and recto (pp. 195-6 or 197-8) = a pièce relaling to poetical composition, especially tragedy {Jamb. 4). \ Fol. 7 verso and recto (pp. 201-2) = trochaic poem. La disposition des feuilles proposée par M. Hunt me semble à peu près cerlame. Je me permets seulement d'observer que le a doubtful subject » du fol. 3 itcfo me paraît faire partie du récit de Bathyclès ; je tâcherai de prouver qu'il contient les adieux d'Hipponax.
erstandenen Hipponax in den Mund gelegt ». Cette unité littéraire, qui semble à M. d'Arnim une invention très heureuse, ne serait pas, selon moi, la preuve d'un goût très fin chez un poète dont on a coutume de louer l'élégance. J'ai peine à croire que Gallimaque se soit plu à créer un Hipponax redivirus qui, en plus de sept cents vers d'un ton si varié et souvent si peu conforme à son caractère, raconterait au poète et à ses amis des choses si diverses.
Mais il est dangereux de juger l'art d'un poète alexandrin d'après notre goût moderne. Recourons donc aux fragments eux-mêmes, en examinant principalement les premiers vers.
Voici l'exode, qui nous était déjà partiellement connu (cf. Schneider, Gall., fr. 82-85, 90) :
'Axouo-a9' 'IirrwvaxTOç • où yàp aAX' rlxo)
ex Twv 0X0 u 1^0 Ov xoXXtiêou Tr'.irpvio-xouo-iv,
cpépwv lajjiêov où [J^à'^Tiv àetSovTa
On le voit, dès le commencement du livre c'est le père du vers choliambique qui entre en scène. Le lecteur de Gallimaque le reconnaît aussitôt; car c'est probablement un appel hipponactéen qu'il met dans sa bouche, tout en changeant la fin du vers : où yàp hXV rixo^. Et quoique, après ces quatre premiers vers, le papyrus présente une lacune de seize vers, puis une partie misérablement mutilée, il n'y a pas le moindre doute que Gallimaque ait prêté au poète éphésien le caractère goguenard que lui attribuait la tradition. D'un ton morose, le pauvre homme qui était censé avoir gémi pendant toute sa vie son xàpTa yàp ptyw parle des lieux où il apparaît au poète et à ses amis, de ces lieux où il peut se procurer le iœuf à deux sous, pitance vainement désirée durant toute son existence terrestre.
Le ton familier et railleur de ce début contraste assez remarquablement avec la fin du livre des Aitia. On a le droit de supposer que cet effet est prémédité. Dans le prologue des Aitia^ Gallimaque avait raconté comment un songe divin le trans-
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porta jadis loin de sa patrie sur l'Hélicon béotien. Là, les Muses Héliconiades, ddessos de la Vérité divine, lui étaient apparues, comme autrefois à Hésiode, pour l'instruire et pour lui exposer les ama tûv TrpoTépwv. Cette apparition inoubliable -reap' lyvtov oÇéo; "itTtou (rilippocrène), il la rappelle à la fin de son œuvre, comme il Ta racontée au commencement; puis, disant adieu aux maîtresses tutélaires de ses chants épiques, il ajoute : aÙTotp syà) MoutIwv ueÇo; znei^i vo|jl6v.
On a cru entendre dans ce vers final des Aida un adieu aux déesses de la poésie, comme si Callimaque, appelé à des besognes plus sérieuses par sa charge de bibliothécaire du Musée, annonçait ainsi la publication prochaine d'une de ses 'grandes œuvres d'érudition, disons les Flivaxeç. A première vue, cette supposition m'avait semblé, à moi aussi, fort séduisante, comme je l'ai indiqué dans un article paru dans le t. XXV de celte Revue (p. 319). Mais, en étudiant de près toute la dernière partie des Aitia, je suis arrivé à une explication tout à fait contraire, et j'ajoute avec plaisir que, sur ce point, mon opinion concorde avec celle de M. d'Arnim.
Les dernières lignes des Aitia étaient consacrées à Tart épique et didactique instauré par Hésiode et imité par Callimaque lui-même. C'est à cet art, appliqué dans tout le cours de son poème, qu'il dit adieu, en annonçant, non pas qu'il va quitter le service des Muses, mais qu'il va se rendre à un autre Mou(7£wv vo|i.6ç, un autre pré de leur riche domaine. 11 veut parler de [a Musa pedeslris, comme plus taid Horace appellera la satire. Ainsi, par ce mot ttsÇo;, il oppose au sermo elatior de ses Aitia le vers simple, le sermo familiaris des iambes, dont la langue naturelle se rapproche du ton de la conversation en enfilant librement les récits, les fables, les critiques, et qui fera connaître pour la première fois un Callimaque non inflatum.
On peut dire que ce sont de nouveau des Somnia. Car, après
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les songes héliconiens, le poète nous donne une nécyomantie. La forme de communication choisie ici pour évoquer Hipponax avait toujours été familière à la litlérature grecque, aussi bien en prose qu'en poésie ; mais elle était surtout appréciée dans le genre satirique. Il suffit de rappeler les dialogues ménippéens de Lucien et la satire d'Horace (II, 5) qui commence par ces mots :
hoc quoque Tiresia praeter narrata patenti
responde, pour faire sentir la parenté intime des sermones de Phoinix et de Callimaque avec cette satire que les Romains se plurent à dire tota noslra. Et, dans un style bien différent, c'était encore le même genre que Timon le sillographe choisit pour ressusciter des enfers Xénophane, destiné à présenter au poète toute la galerie des anciens philosophes avec un esprit si mordant. Quant à Hipponax, il semble avoir été un « revenant » assez connu dans la poésie grecque, pour les discours aigres qu'il aime à tenir à tous ceux qui s'approchent de sa tombe {A?ith. Pal.^ VII, 405, 408, 536). Le choix n'avait donc rien d'étonnant pour les lecteurs de Callimaque. Mais il importe de savoir pendant combien de temps, dans le livre des lairibes^ Hipponax a procuré au poète le plaisir de sa conversation. L'état déplorable du manuscrit ne nous permet sur ce point que des conjectures. Gomme nous l'avons dit, après les quatre lignes citées plus haut il manque seize vers. Le morceau mutilé qui suit laisse entrevoir qu'un personnage, probablement Hipponax, se plaint, en termes assez moroses, d'être importuné par une foule de gens qui l'entourent « comme les mouches et les guêpes bourdonnant autour de la tête d'un bouvier ». Les péripéties de sa propre vie lui ont appris à ne pas aimer pareille engeance. Des pauvres comme lui trouvent peu de restes quand les riches se régalent. A quoi bon donc demeurer là et dépenser son haleine ? Et pourtant il se décide à demeurer :
Il n'y a pas le moindre doute que c'est toujours le même Hip-
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ponax qui parle. Qu'on ne s'élonne pas du ton âpre et scolaire de son appel à Callimaquc et ses amis : il traite en maîtres d'école les érudits du Musée, plus poliment pourtant que Timon qui les avait salués ainsi :
[ii'.êA'.axol yapaxlxat aTceipiTa o-/jpi6(ovTe;
Mouo-éoiv £v Ta)vàp({).
« Qu'on se taise », avait dit Hipponax, et aussitôt il commence son récit sur Bathyclès. Ce récit va nous occuper encore. Je tiens d'abord à répondre à la question posée plus haut : jusqu'à quel point de son œuvre Gallimaque a-t-il maintenu la fiction de l'Hipponax ressuscité? Sans doute les premiers vers du récit sont fort mutilés; pourtant on y trouvera peut-être quelques indices prouvant que M. d'Arnim a tort de retenir le vieux Milésien auprès du poète pendant tout le cours du livre. M. Hunt a donné ces vers sous la forme suivante : 'Av/jP BaOuxAviç *Apxàç — où {Jiaxpriv aÇw ..v.o-..|.]! [.].. '.ve, xal yàp où8' a-jTo; [jLÉya o-yoXàÇwv £1[jÙ Tràp piÉa-ov OLvelv — .. £uax£po[..]ç, X. T. l.
Donc, au commencement de son récit, Hipponax dit qu'il est fort pressé. Il ne se dépêcherait pas tant, s'il avait le choix. Mais, on le sait, les dieux infernaux n'ont pas coutume de laisser à leurs sujets une liberté trop grande. Nous nous rappelons les mots d'adieu de Tirésias dans la satire d'Horace :
sed me ùnperiosa trahit Proserpina, vive valeque^ et nous nous demandons si l'on ne pourrait pas compléter les vers de Gallimaque dans le même sens. Sans affirmer que je donne le texte même du poète, je propose :
où [Jiaxpriv àç(i> TO vau5"c6)v7i|ji.' w \v.^î.^ xal yàp o-jô' auTOç
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A!.tJl£V' 'AyÉpovTOç •
Je ne me dissimule pas que ces conjectures sont incertaines. Mais, pour les défendre, il n'est pas inutile d'observer que, dans le papyrus, le signe de ponctuation ne se trouve pas après l'infinitif oivcliv dans le troisième vers, mais après le o- du quatrième, et que les lettres su qui précèdent a/spo dans le môme vers sont indiquées par M. Uunt comme incertaines.
On aimerait à croire que le père des Hipponactéens n'est pas resté trop longtemps « à l'entrée de l'Achéron », d'abord parce que les récits qui suivent, surtout la fable du laurier et de l'olive, racontée d'une manière prolixe et familière, conviennent bien peu au revenant Hipponax, ensuite parce que dans les épisodes suivants sont nommés bien des personnages que; le poète éphésien, vivant avant leur naissance, n'avait pas connus pendant sa vie terrestre (1).
Mais il ne me semble pas impossible d'indiquer la péricope dans laquelle Hipponax annonce son retour aux enfers. Ce que nous pouvons entrevoir dans les fragments de vers mutilés qui suivent le récit de Batliyclès nous montre le vieux poète se plaignant d'un ton aigre : comme jadis, on le hait, on le conspue; chacun le fuit. Voilà précisément l'Hipponax acerbe jusque dans la tombe que nous font connaître les épigrammes alexandrines. Mais ces plaintes au vs. 158 finissent avec les mots :
OvU£ TikTZOTzkel^ OJOT,.
L'éditeur anglais avertit expressément les lecteurs que le premier i pourrait être aussi bien un w. Dans ces conditions, peut-être n'est-il pas trop téméraire de lire :
(1) Je ne nie pas que le poète n'ait une liberté assez grande quant aux anachronismes d'un revenant. Aussi n'est-il pas impossible qu'il ait n)is dans la bouche de son Hipponax des observations sur lo ou sur Évhémère {Oj-i/rh. Pap , XI, 1363). Mais il vaut la peine de remarquer la manière ingénieuse dont Callimaque évite l'anachronisme dans le récit de Bathyclès. Quand Hipponax a besoin de parler de Pythagore, il ne nomme pas le philosophe lui-même, qui vécut après lui ; mais il parle d'Euphorbe le Phrygien.
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TràXat 'xwXue, xàitoirXetv wpr,,
« depuis longtemps déjà le dieu des enfers me défend de rester; il faut que je retourne en bas ». Et ces mots suffisaient à indiquer un adieu, môme si l'on hésitait à retrouver dans les lettres Twxua-o) du vers suivant le nom Kwxutw.
Si donc il est probable que Callimaque n'a donné à Hipponax que ce premier récit, on se demande pour quelle raison il a choisi pour cette histoire l'autorité de l'Ephésien. Pour répondre à cette question, il est utile d'examiner de plus pr« sa version de la légende.
Les lignes principales, connues de tout le monde, ne sont pas modifiées par le papyrus. C'est l'histoire du prix d'honneur qui, dans le cercle des Sept Sages, par la modestie de chacun d'eux, passa d'une main- à l'autre et fut à la fin offert en anathème au dieu même de la sagesse. — Au cours des dernières années, cette légende, comme toute la tradition des Sept Sages, a été le sujet de plusieurs recherches spéciales. Il est superflu de les examiner ici, parce que c'est exclusivement la version choisie par Callimaque qui nous occupe. Notons pourtant que la légende des Sept était déjà probablement connue en Grèce avant Hellanicos, mais que l'histoire du prix circulant, histoire composée d'éléments populaires très variés, ne s'est pas trouvée jusqu'ici dans la littérature grecque avant le iv^ siècle (1). Aussi n'est-il pas sans intérêt que Callimaque, donnant dans son ïambe la version qui lui semblait la plus vraisemblable, l'ait mise dans la bouche d'Hipponax. En évoquant l'autorité de l'ancien iambographe, il prend position dans une controverse assez compliquée d'érudition
(1) Peut-être le choix des mots dans le Protagoras de Platon (p. 343 a) indiquet-il que le philosophe n'ignorait pas le récit de lanathème : outot xal xotvf, çuvea-
6dvTe; àizoLpyJty tt,^ ao'j(aî àvsôeuav xw 'AirdXXwvi et; tôv vewv tôv èv As^sot; ypi^xYCz; Taùxa â B^ TcavTs; ujivoOai x. t. é.
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alexandrine, dont on retrouve les traces dans la compilation assez complète, mais très embrouillée, donnée par Diogène Laërte dans sa Vie de Thaïes.
Nous pouvons négliger ce qui, dans celle compilation, concerne les noms des Sages qui ont pris part au concours. Ce qui importe ici, c'est d'abord le caractère du prix et ensuite son origine.
Il s'agit d'un trépied, d'un gobelet ou d'une coupe (phiale).
Dans le trépied on pouvait voir un simple prix de concours, un àOAov iywvoç. Déjà Hésiode, dans l'agôn en l'honneur de Polydamas, avait gagné un prix de cette espèce. Il l'avait consacré dans le temple des Muses sur l'Hélicon, et, s'il y avait en Grèce des sceptiques qui révoquaient en doute l'authenticité de cette légende, Pausanias le périégète n'était pas de ceux-là : il avait de ses yeux vu, sur l'Hélicon, le trépied d'Hésiode en même temps que l'exemplaire des Erga écrit sur une lame de plomb détériorée par le temps, toc TtoAXa utto toO ^i^ô^ou \t\\j- [i.acrfjL£vov, (Paus., IX, 31, 3-5).
Dans le récit de Diogène, le seul représentant de cette conception du trépied est Andron l'Ephésien, un historien assez peu connu de l'âge de Théopompe.
Andron avait écrit sur l'histoire des Sept Sages un ouvrage intitulé TptTTouç (et non, comme il est d'usage de le citer, ÏIspl Toj Tp'lTxoôo;). On dirait que l'historien avait déjà polémiqué contre la tradition — dont nous parlerons plus loin — d'une origine miraculeuse du trépied ; car il dit simplement « que les Argiens avaient offert le trépied comme prix d'honneur pour le plus sage des Grecs et qu'Aristodème le Spartiate désigné comme tel, l'avait cédé à Ghilon, etc. » {Fragm. hist. gr., II, 347). On ne saurait dire si dans cette relation très abrégée se trouvent des réminiscences d'un concours historique; mais il y a lieu de nous arrêter un instant ^ur le nom d'Aristodème « le Spartiate ».
Plusieurs érudits se montrent assez sceptiques concernant la personnalité d'Aristodème. Ce n'est pas un personnage his-
REG, XXIX, 1916, n» 135. %%
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torique, selon eux, c'est plutôt un type. Pourtant Alcée et Pindarc ont conservé un témoignage précieux de sa sagesse. Alcée parle de l'homme qui jadis, à Sparte^ prononça ce mot « bien délibéré » :
'y^pyijjLa':' àvyip * îcevtypoç 8' o08elç TtéAsT' ejXôç o\)ùï Ttjxto;
(on remarquera qu'Alcée ne dit pas qu'Aristodème fut un Spartiate). Quant à Pindare, qui, comme le fait observer le scholiaste, ne donna pas son nom (wç Zr{ko\J ovtoç oç èariv o e'.ttwv), il répète « le mot vrai et de sagesse profonde qu'avait dit l'àv/.p 'ApyeToç, dénué de richesses et d'amis : -/pr^aaTa, ypyJjjLaT àwip.
Le vers de Pindare n'a pas échappé au sort commun des sTcea TTTepoévTa. Ce qui était un donec eris felix fut pris, par suite de citation incomplète, comme un quaerenda peciinia primum. Pourtant le vrai sens des mots est clair comme le jour, et ils auront une signification encore plus vive, s'il nous est permis d'identifier avec TApysToç àvrip, qui £v SuàpTa se plaignait tant de la fragilité du bonheur humain, ce même Aristodème qui au temps de la seconde guerre de Messénie partageait le royaume d'Arcadie avec son père x4ristomène (i). Si le père paya sa trahison par la perte de sa puissance (2), sans doute le fils aussi aura expérimenté que les riches alliances sont fragiles et qu'il ne pouvait pas faire fonds sur le mariage de sa cousine avec Périandre de Corinthe.
Dans le récit d'Andron, il y a deux points qu'il ne nous faut pas négliger. La sagesse d'Aristodème n'est autre chose qu'une appréciation du bonheur humain; et puis, cette histoire semble apparentée aux traditions populaires de la
(1) Diogène Laërte, I, 94 : nepiavSpoç Ku^^éXou KopivOio; àizb xoù xwv 'HpaxXsiSûv Yévo'j?. OuTo; yfifxaî AuaîST^v fjv aùxôç MéXiaaav èxâXst, t'^jV npoxXéov; toû 'EiciôaupCwv Tupivvou xal 'EpiaBeveîaç ttjç 'ApiiToxpaTOuç Tratôd;, dôeAïf.ç Se toO 'AptuToSi^fiou, ôuYaxépa, o^ ayeSôv 'ità^r,; 'Apxa6{aî è-nf.p^av, wç '>5T,aiv 'HpaxXefSr,; ô Ilovrixô; èv tw TTspl à^yj^ii.
(2) Polybe, IV, 33. Il est vrai que la personne de ce prince ruiné a un caractère quelque peu légendaire. Mais on peut en dire autant de son père Aristomène, à qui s'appliquent les vers célèbres de la stèle de Zeus Lykaios : TtivTwî ô y^^ô'^oii Ejpe SixT^v i6{x<^ ^aaiXf.i, etc. Et pourtant on ne nie pas la personnalité historique d'Aristomène.
région occidentale d'Arcadie. Plus directement liée à la personne du célèbre Périandre est la tradition qui suit. « Il y en a aussi », dit Diogène (I, 31), qui racontent que Périandre avait envoyé un vaisseau chargé d'une cargaison précieuse à son ami Thrasybule, lo tyran de Milct. Ce navire fit naufrage près de l'île de Gos; mais, quelque temps après, des pêcheurs tirèrent au fond de Teau le trépied dont nous parlons. » Et, en corrigeant sur un point cette tradition d'origine inconnue, l'historien Phanodicos dit que l'endroit où le trépied fut repêché était a la mer d'Athènes » (1).
Il est très probable que le récit de Phanodicos et de ses auteurs n'est qu'une tentative de combiner la tradition du trépied avec une autre histoire. Périandre est souvent compté parmi les Sept, mais non pas dans cette histoire. C'est le contraire pour Thrasybule, son maître dans l'art de la tyrannie sévère et cruelle. N'est-il pas vraisemblable que, dans sa forme originale, l'histoire du vaisseau ne parlait point du trépied, mais de tout un butin pris aux citoyens de Gorinthe, afin d'affaiblir leur force de résistance (2)?
Mais ce qui dans le récit du vaisseau de Périandre n'est ([u'un simple trépied a une tout autre origine dans trois autres versions de la légende dont deux sont rapportées par Diogène et la dernière par Plutarque. Les auteurs de ces versions, ou plus correctement de ces trois formes d'une seule version, sont inconnus, comme il arrive souvent quand il s'agit de légendes attachées à des cultes (3).
(1) La version de Phanodicos (auteur de Déliaques d'un esprit assez rationaliste, à ce qu'il semble : cf. Serv,, ad Verg. Aen., VI, 14) fait intervenir dans l'histoire du prix le sage Bias, ce qui pour la question qui nous occupe n'est pas sans valeur. Car, selon le récit conservé chez Diogène, le prix de sagesse est offert à Bias pour sa prudence généreuse dans la libération de quelques captives mèsséniennes. Dans un récit de Plutarque, De sera num. viiid., c. 2, Bias est en rapport avec le roi arcadien Aristocrate.
(2) Je pense ici à la note de Photius, s. v. Kinj^eXiSôiv ïvaeT,p.axa.
(3) Cette observation s'applique à l'origine des trois récits ; elle ne regarde pas lu forme embrouillée donnée aux légendes par Diogène. La négligence de r.iuteur en cette circonstance, comme en tant d'autres, se manifeste aussi dans
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Comme dans le récit précédent, il est question ici d'un trépied repêché au fond de la mer. Des jeunes gens, « de Lébédos », selon la version I, « d'Ionie », dit la version II, « de Milct », raconte Plutarque dans la Vie de Solon, avaient convenu avec quelques pêcheurs (Il n'indique pas leur pairie, I et 111 nomment Tîle de Cos) que, pour une certaine somme, toiit c( que le filet prendrait du premier jet leur appartiendrait. Miii voilà que le filet monte et rapporte un trépied d'or ! Une querelle sanglante suivit, que nous pouvons laisser de côté, pour porter toute notre attention sur l'origine de ce trépied. I et 111 racontent que c'était une ofl'rande, jetée jadis dans la mer par Hélène. Mais, tandis que, selon Plutarque (111), la princesse avait consacré ce trépied en revenant de Troie avec son mari Ménélas, pour obéir à un vieil oracle (^p7i(T{jLoG tivoç àva|jLvirio-ôelo-av uaXaioG), Diogène (I), racontant l'histoire avec ampleur, nous dit que le trépied faisait partie du trésor des Atrides. C'était ïïèphaistos qui l'avait fait lui-même; le di^eu l'avait offert à Pélops à l'occasion de son mariage, et, après que Ménélas l'avait hérité de son père Atreus, Hélène l'avait vol^ en fuyant avec Paris; mais, passant devant l'Ile de Cos, elle l'avait jeté dans la mer en disant oti TiepijjLàyriTo; ïtzoli.
Il est clair que ces deux versions se rattachent à la même tradition. Partout, dans le monde grec, on retrouve les traces d'une Hélène sacrifiante. Ainsi ne chercherai-je pas dans cette histoire, comme plusieurs érudits allemands, l'indice d'un cuit»' d'Hélène à Cos; c'est une offrande faite à Poséidon, comme la phiale de Xerxès, comme le gobelet offert à Syracuse, surtout comme le gobelet lesbien d'Enalos (Ath., XI, 462). On peut la comparer aussi au xeo-coç Itjià;, don d'Aphrodite à Hélène, mais dédié par son mari à Apollon Pythien, ou bien au cratère, au
le vers 'îp{'7:o8a /puaeîov 8v "Hwaiaxo; ^aXs irôvTcp. A moins que ce vers d'oracle ne se rapporte à une version différente, négligée par Diogène, il faut penser à une corruption. On peut penser à Tomission de tout un vers :
tp(7to6a j^aXxâïov Sv "HcpotiffTÔ; <;xiae xeû/wv
«ÙTip Ireia Aâxatva çuyoOira TtOT'>> 8[x6aXe tôvto).
bouclier, aux sandales de la princesse dédiés par Ménélas en lapygie (selon Lycophron), ou enfin à ce que nous dit Pline (iV. //., 33, 4) : Minervae temphim habet Lindus in quo Helena sacravit calicem ex electro. Adicit historia, mammae suae mensura. Il nous faudrait une digression trop longue pour démêler les fils de ces légendes ; ce qui pour nous a le plus d'intérêt, c'est que le trépied sacrifié par Bélène à Poséidon est devenu, dans le récit qui nous occupe, un anathème pour Apollon. De quel Apollon s'agit-il? N'oublions pas que les monnaies de Cos représentent un Apollon dansant devant le trépied sacré. Mais les trois récits ne parlent plus d'un pareil culte à Cos. Plutarque fait dédier le trépied à l'Apollon ïsmenios de Thèbes [\ ) ; dans le premier récit de Diogène, il est offert par Solon à Apollon Pythien, tandis que, dans le deuxième récit, après que le trépied a fait le tour des Sept Sages, l'objet retourne chez Thaïes (o 8s ulstoc t^v TrspwSov àvaTflG-^o-iv 'Attoâ/wv!.), c'està-dirc, sans aucun doute, chez l'Apollon Didyméen de Milet.
On voit là la concurrence, d'ailleurs assez connue, des divers cuites d'Apollon. Gallimaque a dû connaître toutes ces traditions. Pourtant il a choisi pour son histoire une version fort différente, où il n'était pas question de trépied sacré, ni de Delphes, ni de Milet. La tradition qu'a suivi notre poète parie d'un gobelet (Ttor/ip'.ov) ou d'une coupe (cpiaX/i), qui ne sont ni l'un ni l'autre d'origine divine. Diogène en donne trois versions entre lesquelles la différence est peut-être moins grande que ne le croit l'auteur.
La première version est due à Eudoxe de Gnide, auteur érudit et digne de foi. Il raconte qu'autrefois le roi Grésus avait envoyé un gobelet d'or à « un de ses amis », pour l'offrir « au plus sage des Grecs ». Selon la seconde version, conservée par un auteur plus négligent, Gléarque de Soloi, Grésus lui-même fit le choix du plus sage : il envoya la coupe (cpiaX/|) à Pittacos.
(1) Toutefois l'offrant serait Thaïes le Milésien. On se rappelle qu'il y eut dans le temple en question un trépied dédié par Grésus (Hérod., I, 92),
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Dans chacun de ces deux récits, il faut croire, quoique Diogène ne le dise pas expressément, qu'à la fin rofTrande parvient à Apollon Didyméen de Milet.
Voyons maintenant de plus près la version que Callimaqm a préférée, en suivant l'autorité de l'historien Méandrios. Le fragment de notre papyrus nous permet de compléter en quelques points la relation que Diogène (I, 28) donne du récit de Callimaque.
Bathyclès, un Arcadien, laissa en mourant un grand uoTirip'.o d'or, donné par des annotations variées comme une xu)viÇ, une cpiaXy], et aussi (chez Phénix de Golophon, ap. Ath., XI, p. 495, par plaisanterie, à ce qu'il me semble) comme une TtsAAi;, une jatte. Il avait ordonné à son lils Thyrion d'aller offrir ce 7toT7]p',ov Ttù o-ocpwv ôvYiio-Tw, c'cst-à-dirc à celui des Sept Sages dont la sagesse lui paraîtrait le plus utile. Guidé par la Providence divine, ce Thyrion arrive bientôt à Milet. Là il trouva Thaïes occupé dans le Didymaion à tracer et à étudier des figures mathématiques très compliquées, et c'est à lui qu'il offrit l'objet précieux destiné au plus sage. Mais Thaïes, ne se jugeant pas digne d'un tel honneur, le renvoya à Bias; celui-ci, à un autre, jusqu'à ce que la coupe, après avoir parcouru tout le cercle des Sept, retournât à Thaïes et fût dédiée par lui au dieu du Didymaion.
Ce petit récit est assez remarquable. Le poète alexandrir témoigne toujours dans ses hymnes, comme ailleurs, d'une certaine froideur pour le culte de Delphes. J'ai essayé de démontrer cette tendance de son esprit en traitant de son hymne â Délos^ dans mes Studia Callimachea (II, p. 53 sqq.). Ici on trouve une disposition identique. Il plaît au poète de relever un autre culte que celui de Delphes. Qu'il ait choisi le dieu de Milet, ce n'est pas pour nous étonner. Au temps où Callimaque jouissait de la gloire d'être le poète en titre de la
cour des Lagides, le pays où se trouvait le temple des Branchides, récemment reconstruit par les Séleucides, entrait dans le cercle des intérêts de l'Egypte. Du reste, un poeta aidlcus devait se sentir attiré vers une version qui ne fait pas jouer un trop vilain rôle aux pêcheurs de Cos, compatriotes du Roi. Mais surtout le choix du savant poète me semble être guidé par le fait que dans ce poème, àjjiàpTupov oùSèv às'lowv, il pouvait citer le témoignage d'un auteur ancien. « Flapà Ma'.avSpwu Aaêwv ToG Mù:r\fs'\oj », comme nous lisons dans le livre de Diogène; car il n'y a aucun doute que c'est ainsi qu'il faut changer le Asàvopou ou AeavSpiou des manuscrits.
Le choix de cet historien est fort remarquable. Ce n'est pas un inconnu. Dans une querelle entre Samos et Priène, concernant un domaine nommé Batniélis, querelle qui datait du temps de Bias et qui se renouvela constamment jusqu'à ce que le roi Lysimaque eût réglé la question par un décret autoritaire, une des phases est marquée par un arbitrage des Rhodiens. D'après l'inscription qui nous conserve cette décision, les citoyens de Priène alléguaient en faveur de leurs prétentions un arrêt rendu jadis par Bias, ce qu'ifs certifiaient par le témoignage de l'historien Maeandrips. Mais les Rhodiens récusent ce témoin. Ils parlent des £7rf.y£Ypa{jLijL£va!. Ma'.avSpwu Tou M'.ATio-Lou loTop'lat. et ajoutent : « aiç iioXkol twv o-uyypacpewv àvTt-YpàcpovT!., tj;£y8£7r5.Ypàcpouç cpà|jL£vot Eivai » (Dittenberger, Syll.^ Suppl., I, 40, note 6). On s'est habitué à placer ce Maeandrios, sous prétexte qu'il est nommé dans l'inscription citée, à côté de Théopompe et de Douris le Samien. Mais n'est-il pas beaucoup plus vraisemblable que les gens de Priène, pour établir leurs droits, s'en référaient, non pas à un témoin de leur temps, mais à un auteur contemporain de Bias? Il me semble que le fait même que les Rhodiens contestaient l'authenticité des Historiae Milesiacae prouve que l'historien auquel on attribuait cette œuvre était un auteur ancien. Et, si je ne me trompe, c'est un des gains assez rares que nous apporte le papyrus des îamhesy que cette suspicion y soit confirmée ou du moins
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y trouve un appui. Déjà le vieil lïipponax monHonnait dans ses vers, non seulement le cercle «les Sept, mais aussi la sagesse judiciaire de Hias : nous le savons par les fragments 45 (xal Mu(T(ov, Ôv 'A7i6Xa(ov | àve~.7r£v àvopwv Tw^poveTraTOv TiàvTwv) et 79 (xal SixàJ^eo-Qat. Biavxo; toG np'.Tivéo; xpéarTOv) (i). Or, si vraiment, comme nous avons essayé de le prouver, Hipponax dans notre ïambe reste en scène jusqu'à la fin du récit de Bathyclès, nous pourrons supposer que, soit dans les vers où il prend congé de Gallimaque, soit dans la partie de son prologue qui est perdue maintenant, le vieux poète a fait mention de son auteur Maeandrios; car, si ce nom ne se trouvait pas dans le poème de Gallimaque, comment Diogène eût-il su que Gallimaque fonda sur le témoignage de cet historien sa version de la légende du gobelet? Mais alors il faut croire aussi que Maeandrios vécut avant la mort d'Hipponax.
En dernier lieu il ne me semble pas inutile de regarder de plus près le récit de la coupe, tel qu'il nous est donné dans les débris du papyrus. Peut-être sera-t-il possible d'y retrouver des éléments qui rendront ce récit plus digne d'attention qu'une simple anecdote de Bathyclès. Le fragment nous donne fort peu de chose. En suppléant par conjecture ce qui est perdu, on pourrait lire ces vers ainsi :
'Avrip BaOuxXriç 'Apxàç — où aaxpriv à^w TO vauo-ToXirijjL', w ^£W£, xal yàp O'Jô' auTOç jjiéya o-^oXàÇwv sljJil Tràp [jcéo-ov OlvsIv Xt.[Jiév' 'A^épovTOç — -.... Tz. Xa',aTi....
£Yév£TO, TràvTa 8' £l^£V OÎtIV àvOpWTcOLs
9£ol 'r£X£yTàç oXê'laç EiîiTTavTat..
(1) Si ce vers est un choliambe, comme il est probable, il faut suppléer aÛToû après le nom Bias : xal SixiîJsiTOai I B£avTOç aôtoû xoû IlpiTivéo; xpé<x<Tov,
Je n'insisterai pas sur la probabilité plus ou moins grande des corrections données; ce qui me semble peu douleux, c'est que le poète a l'intention de nous peindre le vieux Bathyclès comme un homme heureux. Il n'en dit pas plus; car dans les vers suivants il semble avoir parlé de la mort prochaine de son héros. Je laisse de côté ces vers, quoiqu'ils tentent la passion émendatrice qui vit dans chaque philologue ; je ferai seulement observer que la manière dont Callimaque parle de son Arcadien (àvr.p BaQuxXiriç 'Apxàç) est loin de confirmer l'opinion des savants qui ont voulu identifier le Bathyclès 'de notre récit avec le fameux maître éphésien qui orna le trône d'Amyclae. Les arguments qui ont persuadé les érudits de cette identification n'étaient déjà pas très convaincants. Wohl mit Recht, écrit M. Robert dans son article sur Bathyclès {Encyclopàdie de Pauly-Wissowa), hat Klein den Kûnstler von Magnesia mit dem Arkadiër Bathijkles identificiert ». L'identification m'a toujours semblé douteuse. Il est vrai que Pausanias, dans sa description du monument d'Amyclae, donne pour extrêmement incertain tout ce qui regarde la personne du maître : otou Zï oko; 6 Ba8uxXr\<; jjLaQviTYiç evevovei xal tov 9p6vov hS otou jSaa-tXsuovTOç Aax£5at.uLov{wv STrov/iq-e, Ta^e |xèv 7rap'lYi{j.i ; mais il le considère toujours comme un Magnésien, sans jamais faire allusion au droit qu'il aurai! eu de se dire citoyen d'Arcadie. On pourrait citer en parallèle l'histoire d'Alcman qui, Sardien d'origine, mérita par ses services d'être fait citoyen de Sparte. Mais il est impossible de ne pas voir une grande différence entre les deux cas. Comment Bathyclès, en récompense de l'œuvre qu'il avait exécutée pour Amyclae, aurait-il pu être nommé citoyen, non pas de Sparte, mais d'Arcadie? Et puis, si vraiment le Magnésien avait été fait 7:o!.v]3-£t. 'Apxàç, comment expliquerait-on que ni Plutarque, ni Diogène, ni Athénée n'aient nommé le propriétaire du gobelet autrement que Ba9i»x)ia tov 'ApxàSa et qu'ils n'aient pas un seul mot pour indiquer que cet homme fut le même que le célèbre artiste de Magnésie?
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Ainsi il faudra renoncer à ridentification, si séduisant* qu'elle soit. Dans une période où l'or et les travaux en or étaient encore si rares en Grèce, il nous serait agréable de retrouver dans la personne de notre Bathyclès une nouvelle relation de Sparte avec Grésus, qui avait déjà fourni à Lacédémone l'or pour l'Apollon de Thornax (Hérod., I, 69). Mais le fragment de notre papyrus ne nous donne pas le choix. Bathyclès l'Ephésien n'a rien à faire avec l'Arcadien de ce nom.
Pourtant cet Arcadien, avec son gobelet ou sa coupe d'or, ne laisse pas de nous intriguer. Les chants d'flomère parlent souvent d'objets en or. Aussi, à l'époque d'Hipponax, des coupes d'argent et d'or sont-elles fréquemment dédiées aux dieux des Grecs. Mais il faut croire que ce n'était pas chose ordinaire de trouver des gobelets d'or dans les maisons privées. Sans doute Théopompe et Douris le Samien se sont exagéré la pauvreté grecque; mais pourtant il ne semble pas que le récit de Théopompe soit pure fiction, quand il nous raconte que Hiéron de Syracuse eut grand' peine à se procurer Tor nécessaire pour les trépieds et la Victoire qu'il voulait dédier à Apollon et le trouva seulement à Corinthe, chez un certain Architélès : avant l'âge de G3^gès et de Grésus, Tâge des grandes offrandes, « le dieu pythien, ajoute-t-il, n'avait encore ni argent ni or » (àvàpyupoç, hi ô' oL'j(^p\j<joç yiv 6 nuGio;). Aussi, quand Douris de Samos nous rappelle que Philippe de Macédoine possédait une phiale d'or si précieuse qu'il la gardait la nuit sous son oreiller, nous voyons là une charge, comme nous opposons au Hiéron de Théopompe le roi de Syracuse que Pindare nous dépeint ruisselant d'or : un Hiéron il magnifico. Mais la description de la vieille Grèce donnée par les deux historiens dans le livre VI d'Athénée (p. 232 sqq.) ne convient pas mal, en somme, aux simples Arcadiens du septième ou sixième siècle. On a bien raison de se demander d'où provient le xs'.fjLTiX'.ov si précieux et si rare de Bathyclès.
Avec toute la réserve commandée par. l'état désastreux de notre papyrus, je voudrais chercher dans le genre même
de ce poème, non pas une réponse suffisante et complète à cette question, mais une indication. Le poème est trop mutilé pour qu'on puisse définir le genre en toute certitude ; mais il n'est pas téméraire de supposer que le premier ïambe, se rapprochant du genre satirique et moralisateur dont Phénix le Golophonien nous a conservé le type, personnifiait déjà dans Bathyclès TsùSaiuLovU humaine qui, dans les derniers moments, concède le prix du vrai bonheur à la sagesse.
Dans ce genre de narration — nouvelles, poèmes ou épigrammes — les rois orientaux, les Sardanapales ou les Ninus, occupent toujours une place. Ils sont l'exemple et le prototype de la félicité matérielle. Ils ressemblent tous au roi dépeint par Phoinix (Gerhard, Phoinix v. Kolophon, p. 181) :
'AvTip N'.voç TI.Ç syéveT' toç eyà) xXuw, 'Ao-a-ùpioç, oo-TLç sl^e ^puo-iou ttovtov, xal TaXXa iioXXov 7r);éova Kao-mou t|>àiJL{JLOU.
Mais tous ces Candaules, ces Alyattes, cesGygès et ces Grésus, tous ces Tpucpspol lydiens dont on retrouve la vie luxueuse et désillusionnée dans la compilation du XIP livre d'Athénée, ils ont tous un trait commun : dans leur désir de trouver quelque part cette béatitude, cette eùôa'.pLovta vraie que leurs richesses n'avaient pas la puissance de leur donner, ils aiment surtout à chercher chez les Grecs la réponse à cette éternelle question : quel est le summum bonum et quel mortel fut digne du titre
de £L»8a!,[JL0V£0'TaT0Ç ?
La fiction grecque choisissait surtout les rois lydiens pour faire poser cette question, et c'était bien naturel. Les témoignages abondaient du respect porté par les Lydiens à la religion et la sagesse de la Grèce. Qu'on pense aux offrandes lydiennes mentionnées par Hérodote. Mais c'était surtout Grésus qui, dans la littérature grecque, était destiné à devenir l'investigateur typique de la vita beata^ l'organisateur infatigable des àytovEs o-ocp'laç xal xàXXouç xal £!J6a!.tjLov'laç.
Nulle part Hérodote ne fait expressément mention des 5(?/?^
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Sages \ mais plus d'une fois, au mépris de toute chronologie, il cherche h mettre Crésus en rapport avec eux, soit avec un seul, Bias ou Périandre, quand le roi s'informe, s'il y a du nouveau en Grèce, soit avec tous, comme au début du célèbr. épisode de Solon. Il suffit de comparer le récit donné par Hérodote (T, 29) de la visite des Sages à Sardes avec la description due à Ephore (Diogène Laërte, I, 40), pour observer comment d'une simple conférence naît un vrai àywv TO'^'la;. Souvent aussi Crésus est porté à représenter cette félicité humaine qui s'incarne plus souvent en Gygès, celte félicité que, dans l'ïambe célèbre d'Archiloque, Gharon l'archilecle (le père de l'Alfius d'Horace) fait semblant de dédaigner d'un ton trop haut pour que nous croyions à son mépris :
où [JLOt. Ta FiJYew -ou TroXu'^piJo-ou {xéXsi.
La passion agonistique de ces rois se manifeste de toutes manières. A part les àywve; eùSaipioviaç, ce sont des ypTjorvip'lcj. 8'.à7ï£i.pai, ou des certamina sapientiae entre les dieux mêmes. Voilà aussi chez Diogène Laërte la réminiscence d'un àywv x^a- ).ouç (I, 51) : Crésus se montre à Solon revêtu de sa plus splendide magnificence, et lui demande s'il a jamais vu quelque chose de plus beau. Mais la sagesse grecque lui refuse l'àOXov xà).Xou; : « Les coqs et les paons, ainsi lui répond Solon, dans la splendeur de leur beauté native sont ornés mille fois plus richement que vous ».
La psychologie peu compliquée, mais très vive, de ces vieux narrateurs grecs nous représente toujours leroi de Lydie dans cet état d'agitation. 11 demande quel mortel est le plus heureux. Peut-être, eût-il été coulent sur le moment, si on lui avait fait cette réponse, suggérée par l'ironie d'Esope : « Autant que la mer surpasse toutes les rivières, votre béatitude, ô roi, l'emporte sur la félicité des autres hommes ». Oui, pour un instant. Car il était dans la nature des choses que la réponse d'Esope (« jjiâXXov 6 $pyi ») ne réussît pas à satisfaire un prince trop riche pour être heureux. Il doit donc continuer à chercher
ailleurs le bonheur suprême. Où pourrait-il le trouver? S'il prêtait l'oreille à Solon, c'est à Argos ou à Athènes, et toujours clans le monde des gens simples, qu'il lui faudrait chercher les £i>8ai.|jLOV£(7TaTot.. Mais, dans la littérature et surtout dans la légende populaire, chaque pays a son héros de félicité et son àvG)v E[)ooLiikO'/ict.q. Nulle région pourtant dans toute la Grèce ne passe pour plus digne du renom de félicité que l'Arcadie, la patrie de Zeus, la terre de la vie simple.
Notre Bathyclès aussi est un Arcadien. Ne se pourrait-il pas qu'au fond le récit de son gobelet fût une version d'une vieille légende de béatitude arcadienne et que celte coupe, dédiée par le suffrage des Sept Sages au dieu qui seul est heureux parce que seul il est sage, fût proprement un àÔXov ejôatjjioviaç acquis par l'heureux citoyen de la simple Arcadie? Qu'on me permette de réunir ce qui pourra donner plus de vraisemblance à cette hypothèse, dont je ne saurais pas démontrer la certitude dune manière mathématique.
D'abord il est utile de remarquer le caractère essentiellement arcadien du nom de Bathyclès, qui se conserve encore avec ses deux components dans une inscription du iv*" siècle, BàQuXXoç KXeopLàyo) (1). Les noms du père et du fils, Bathyclès et Thyrion, nous mènent à la région occidentale d'Arcadie, aux environs de l'Alphée où les portes de l'Hadès sont très nombreuses. Là se trouve Pharac ; là Bathos, lieu célèbre par les mystères des Aéo-7cot.vai ; là aussi ïhyrion ou Thyraion, qui donna son nom au fils de Bathyclès et qui était sans doute comme Bathos, une janua leti.
(1) Mon ami M. H. van Gelder, de l'Université de Leyde, a eu la complaisance de m'écrire que dans sa collection très riche de noms grecs il a trouvé, sans parler d'Homère (11., XVI, 594) neuf fois le nom de Bathyclès, dont cinq fois en Arcadie : 1. I. G., XII, 3, 537 : B.... Br.paro; (vue g); 2. I. G., XII, 3, 839 : B.... etipatoc; (ive s.); 3. 'F/fT,|j.. 'Ap/., 1911, 22, 6, A» : B. rioXu;f|Xou 'EpiTpieûî ; 4. Paus. III, 18 : B. Mivvr.î (vers 600); 5. I. G., V, 2, 442^3 : B. 'AyT.aîincou Mcya^oicoXiTaç
(vers 170 a. G.) ; 6. G. 1). I., 1246 : B tSau TeYcâTaî (iv^ s.); 7. I. G., V, 2, 22», »« :
B. Alaayévco; (iv? s.); 8. 1. G., V, 425 : B... TéYedtTa; (m» s.); 9. G. D. I., 1238» : B... Tsysitaç {ii" s.).
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J'éviterai de fatiguer le lecteur avec des recherches mythologiques ; il suffit d'indiquer la perspective qui s'offre ici à nos yeux, en montrant le héros de la béatitude humaine si près des porte*» de la mort. II est, d'ailleurs, nécessaire de renoncer à une telle digression, parce que les vers mutilés de Callimaque, tout en suggérant des conjectures, ne donnent pas le droit de conclure à une relation directe entre son Bathyclès et les déesses de Bathos. C'est assez d'avoir établi le caractère arcadien du récit.
Mais peut-être sora-t-il possible aussi de retrouver les traces d'une relation entre Bathyclès et Grésus. Rappelons-nous que, dans la tradition d'Eudoxe, le roi de Lydie fait envoyer un tiot/jP'.ov ypuToGv à un de ses amis^ pour qu'il le donne au plus sage. Il est séduisant de supposer que dans cette tradition s'en cachent deux, que la coupe fut offerte par Grésus à cet « ami » pour lui-môme, et puis donnée par celui-ci au plus sage. Cet intermédiaire ne serait-il pas Bathyclès ? Autrement dit, n'est-il pas plus ou moins probable que, dans la forme originale du récit, le roi Grésus offrit à TArcadien célèbre par son bonheur une coupe comme aBXov eùSatjjiovUç, et que celui-ci en mourant la dédia au plus sage?
Dans une recherche comme celle-ci, où les arguments positifs font défaut, les parallèles ont leur valeur. Je ne pense pas en premier lieu à la légende, citée plus haut, de cet Aristodème qui critique si âprement la fragilité du bonheur arcadien. Un autre récit arcadien a plus d'importance : c'est l'histoire d'Agélaos ou Aglaos le bienheureux dont parle Valère Maxime. Gygès, ayant demandé guis esset se felicioi\ avait reçu cette réponse qu'Agélaos, un paysan pauvre de Psophis, était plus heureux que lui. Mais Pausanias, qui, dans son livre sur l'Arcadie (VIII, 24, 13), rapporte la même histoire d'après une source évidemment poétique et moralisante, dit que le nommé Aglaos était contemporain du roi Grésus. S'il en est ainsi, nous avons dans ce parallèle la trace d'un concours institué par Grésus, d'un àywv sùSaLjjiovta*;.
A cet àvwv n'aura pas mauqud le prix d'honneur, une coupe ou quelque autre objet, et, Agélaos (un Arcadien lui aussi, au nom plutonienl) l'aura remporté. Et si vraiment les légendes sont parallèles, l'histoire d'i\gélaos rend vraisemblable l'origine lydienne du gobelet de Bathyclès. Dès lors, le récit de Callimaque ne devrait pas sa couleur à l'imagination du poète. Il serait bien conforme à l'esprit de l'auteur de YHécalé qu'il eût arrangé la légende de telle manière que le vieil Arcadien destinât son aOXov, prix de félicité terrestre, non pas à la philosophie spéculative, mais à la sagesse bienfaisante pour l'homme : tw o-ocpwv ov7itTT({). Et qu'une pareille moralité fût mise dans la bouche de cet Hipponax pour qui, selon la littérature traditionnelle, to tyIv TjV TO'.vfiV, voilà ce qui donnait à ce petit récit un goût ironique tout à fait digne du poète alexandrin.
K. Kliper,
Professeur de littérature grecque, à l'Université d'Amsterdam.