Le Recrutement Des Juges
de le bannir, appela la Cour « mère et sœur des benoîts anges », mais son opinion peut paraître intéressée ; il avait aussi quelques années auparavant couvert de fleurs le roi Louis XI dont l’avènement lui avait apporté la liberté : la reconnaissance du grand et doux poète lui fait honneur.
Dans sa conférence « Les magistrats dans la littérature », M. Cardahi cite des exemples d’intégrité des magistrats. Il rappelle, à propos du procès Foucquet, que Colbert avait voulu savoir la pensée du Premier Président. « Un juge, aurait répondu celui-ci, ne donne son avis qu’une fois et sur des fleurs de lys», c’est-à-dire quand il rend son arrêt. Les traits de ce genre sont loin d’être rares, mais ils sont peu connus ; on n’éprouve guère le besoin de les révéler à l'opinion publique. Les écrivains se sont surtout amusés à perpétuer les vices et les travers des magistrats.
On se souvient de ce vieillard, atteint d’un mal étrange, qui filait à travers les lucarnes par amour des procès.
On se souvient de Bridoye, lieutenant de Fonsbéton qui, après avoir « bien vu, revu, lu, relu, paperassé et feuilleté les complaintes, ajournements, comparutions, commissions, interdits, contredits, requêtes, enquêtes, répliques, dupliques, tripliques, écritures, reproches, griefs, falluations, recollements, confrontations, acariations, libelles, apostolles, lettres royaux, compulsoires, déclinatoires, anticipatoires, évocations, envois, renvois, conclusions, fins de non-procéder, appointements, reliefs, confessions, exploits et autres telles dragées », posait sur le bout de la table en son cabinet tous les sacs du défendeur, puis tous les sacs du demandeur, et jugeait les procès aux
1. Les magistrats dans la Littérature, 1934, conférence donnée à FÜni-
versité Saint-Joseph de Beyrouth.
dés. Et comme on lui demandait malicieusement à quoi servaient les procédures contenues dans le sac « Comme à vous autres, messieurs, répondit-il, elles me servent detrois choses exquises, requises et authentiques : premièrement pour la forme en omission de laquelle ce qu’on fait n'être valable ; secondement comme à vous autres, messieurs, me servent d'exercice honnête et salutaire ; tiercement comme vous autres, messieurs, je considère que le temps mûrit toutes choses. Par temps toutes choses viennent en évidence : le temps est père de vérité. » Ce dernier argument n’a rien perdu de sa saveur.
On se souvient des chats fourrés, « bêtes moult horribles et épouvantables portant pour symbole et devise tout un chacun une gibecière ouverte et qui avaient les griffes fort lestes, longues et acérées ; du portrait inquiétant de la justice « vieille femme portant besicles au nez, tenant en main dextre un fourreau de faucille, en sénestre une balance dont les coupes étaient de deux gibecières veloutées, lune pleine de billon et pendante, l’autre vide et longue élevée au-dessus du trébuchet ».
On se souvient de Dandin, dont chaque ruban de son fils « coûtait une sentence »; de Brid’oison ignorant et formaliste ; du juge qui vendait sa bibliothèque pour ne pas s’enfler d’une vaine science, se reposant sur les avocats chargés de linstruire.
On se souvient des magistrats de la Restauration dont la platitude est restée inégalée ; on se souvient de la condamnation du malheureux gendarme qui avait négligemment laissé à son dolman un bouton de la gendarmerie impériale.
On se souvient enfin du Président Bourriche qui a « profondément pénétré l'esprit des lois » en préférant le
procès-verbal d’un agent de police au témoignage d’un professeur de l’Université, du magistrat odieux et arri-
viste de « La robe rouge », et des sarcasmes de René Ben-
jamin, pourfendeur des professeurs de la Sorbonne et des gens de justice. « Si on ne veut être ni pape, ni médecin, ni
pédagogue, quoi de plus tentant que le métier de juge...
Il reçoit plus de confessions qu’un grand prêtre, tue libre-
ment comme un docteur, pontifie tel le plus pion des pions. »
La Bruyère ? a relevé une sorte d’incompatibilité entre
la fonction de juge et la profession d'homme de lettres :
«C’est un métier que de faire un livre, comme de faire une
pendule, il faut plus que de l'esprit pour être auteur. Un
magistrat allait par son mérite à la première dignité, il
était homme délié et pratique dans les affaires : il à fait
imprimer un ouvrage moral qui est rare par le ridicule. » On n’attache généralement aucune importance particu-
lière à ce passage. Les « clés » qui ont cireulé à l’époque
ont même donné le nom du magistrat dont il s’agissait.
Mais La Bruyère à désavoué ces clés et affirmé que son
ambition était seulement de peindre l’homme en général.
L’antithèse est d’ailleurs très nette : éloge du magistrat
délié et pratique dans les affaires, impossibilité &e sortir des
choses du droit sous peine de tomber dans unrare ridicule.
L'auteur ües Caractères, particulièrement discret, n’avait
{ait que soulever la question. Celle-ci fut reprise et déve loppée par M. Anatole de Monzie. Dans « Grandeurs et Ser-
vitudes judiciaires », où d’ailleurs il n’est traité que des
servitudes, l'honorable parlementaire à prétendu que le métier de juge obnubilait l'intelligence : les juges n’ont rien donné aux arts ni à la littérature. ;