Les Caractères, chap. rer
« Pourquoi le chancelier d’Aguesseau, modèle des juges et des maris, magistrat de musée Grévin ou d’Exposition universelle ne fut-il, au témoignage de Voltaire, qu’un demi-savant et qu’un demi-citoyen ?.… Pourquoi le Premier Président au Parlement de Bourgogne, Des Brosses, qui jugeait si bien, écrivait-il si mal ?
«Pourquoi les juges de tous les pays ont-ils à travers les siècles fourni aux arts, aux sciences et à la politique un tribut aussi dérisoire ? Parce que leur fonction sans doute confisque leur personnalité, parce qu’il existe un processus d'intoxication mentale par les vapeurs du droit, le droit opium des individus. »
Les rares fleurs dont on à parfois orné la magistrature ont été littéralement ensevelies sous les rancœurs des comédiens, la verve des romanciers, le sourire injurieux des dilettantes. On n’aime pas la magistrature. Cela se conçoit : D’une part la mesure et le souci de équité sont des vertus qu’on s’atten& tellement à trouver chez le juge qu’elles passent aisément inaperçues ; d'autre part, on est porté à grossir démesurément les défauts de ceux qui semblent avoir le privilège de tenir entre leurs mains la liberté et la propriété des citoyens ; enfin et surtout le recrutement des juges français à travers l’histoire, leurs conditions d’avancement, le régime de leur responsabilité sont réglés d’une façon si déplorable qu’il faudrait un miracle pour conserver chez le peuple une très haute déférence à l’égard de ses magistrats. «Il faudrait admirer, disait justement M. Cruppi en 190ï, qu’il se trouve encore en France une magistrature éclairée, laborieuse, sincèrement républicaine, et dont l’intacte probité n’a jamais pu être soupçonnée. »
TE — Toute institution n’est utile et durable que si elle
repose sur l’armature solide du passé : nous présenterons une esquisse du recrutement des juges de Rome à nos jours. Comme les modes les plus divers ont été appliqués, rien n’est plus précieux que l’enseignement de l’histoire.
Nous avons à dessein multiplié les textes qui rendent l’histoire vivante et permettent de mieux saisir le caractère des écrivains. Chaque fois que les citations sont venues couronner nos modestes idées, nous nous sommes efforcés de leur faire grâce de commentaires et de laisser - aux pages choisies leur douceur ou leur nervosité. Aucune paraphrase ne vaut la longue période du politique ou la pharase sèche du logicien. Le style n’est pas seulement l’homme avec ses désirs et ses rêves, c’est aussi l’époque avec la grandeur ou le vice des institutions.
III. — Ce livre traitera uniquement de la magistrature métropolitaine. Nous pensons en effet que la cloison qui existe actuellement entre les magistrats de France, les juges de paix et les magistrats coloniaux est destinée à disparaître ; en tout cas elle ne peut plus se justifier.
A. On avait pensé que le rôle du juge de paix était comparable à celui du bon père de famille statuant en équité, qu’on n'avait pas besoin d’édicter des garanties de capaeité professionnelle et qu’il suffisait d’exiger des candidats un peu d'esprit de justice et de bon sens. C’est le point de vue auquel se sont placés les Révolutionnaires qui nous ont laissé l’institution. « Les vues de ceux qui nous ont donné les justices de paix, dit M. Henrion de Pansey, sont dignes des plus grands éloges ; ils ont voulu établir pour nous cette magistrature des premiers âges que la confiance décernait à la vertu, qui commandait par l’exemple et comprimait par la seule autorité de la raison; ils ont dit: «Nous élevons un tribunal qui sera l'autel de la concorde ;