LES TROIS CLEFS
Un jour qu'Abul Azzar, guerrier arabe fameux par ses exploits, s'était endormi sous sa tente, il fit un songe étrange :
Il lui semblait suivre depuis plusieurs jours, une pente rapide, qui conduisait au sommet d'une haute montagne, quand tout à coup, il se trouva en face de deux massives portes d'airain, qui barraient complètement la route. A côté des portes étaient suspendues trois clefs, dont une en fer, une en argeni et une en or. Au-dessus était écrit ce mot : ti Choisis h.
Abul Azzar réfléchit pendant quelques minutes et finalement s'empara de la clef en fer, disant : a Le fer est le symbole du pouvoir, et le l)ouvoir est la plus belle des choses qu'on puisse posséder durant cette vie ».
Il introduisit la clef dans la serrure des portes qji s'ouvrirent sans bruit, devant lui.
Abul Azzar entra et immédiatement il se vit au milieu d'une terre magnifique, tapissée de fleurs les plus odoriférantes ; une douce lumière éclairait cet endroit charmant ; l'air était rempli des chants harmonieux d'oiseaux inconnus ici-bas.
Comme Abul Azzar s'avançait, il s'aperçut aussitôt que tout ce qui existait dans ce paradis terrestre semblait le reconnaître pour maître. Les fleurs se courbaient sur son passage et l'enivrait d'un parfum délicieux. Les animaux de la forêt se prosternaient à ses pieds. Abul Azzar était maître de toutes choses, et durant plusieurs jours il fut heureux. Les bêtes les plus féroces s'avançaient docilement pour lui servir de monture. Il commandait aux champs et ceux-ci comme par miracle lui rendaient les meilleurs et les plus beaux grains ; il commandait aux arbres et ceux-ci s'abaissaient pour lui permettre de cueillir des fruits. Des ruisseaux d'une eau pure et fraîche le suivaient en tous lieux afin qu'il put facilement étancher sa soif. Les oiseaux chantaient ou se taisaient selon qu'il le voulait
Mais Abul Azzar se dégoûta bientôt du pouvoir. Il voyait que ce n'était pas la plus belle des choses qu'on puisse posséder durant cette vie ; car il fatigue bientôt celui qui l'exerce. « Je vais retourner, se ditil, à l'entrée de ce séjour, et demander à être débarrassé de cette charge tyrannique ». Puis il revint vers les portes d'airain. Elles étaient encore ouvertes. Alors tout joyeux, il sortit au plus tôt et les portes se refermèrent. Soudain, il leva les yeux et vit les autres clefs. La tentation était trop forte ! — Je vais en choisir une autre, ô pouvoir mystérieux ! qui m'accorde ce privilège de préférence à tous les autres mortels.
Abul Azzar s'empara de la clef d'or, la plaça dans la serrure, et, de nouveau, les portes s'ouvrirent.
Cette fois Abul Azzar se trouva au milieu d'une grande ville. Il fut étonné quand il considéra la richesse de ses vêtements. Les personnes qui le rencontraient le saluaient avec déférence et respect. Il arriva devant un palais d'une architecture merveilleuse et d'une magnificence
inouïe. Le marbre le plus beau avait servi à sa construction. Sur la façade on lisait cette inscription : « Palais d'Abul Azzar ». Rempli de délices, Abul Azzar entra dans le jardin qui précédait. Au milieu, s'élevait une fontaine, et l'eau qui s'échappait tombait et se jouait dans un bassin de perles. Chaque côté du jardin, étaient deux escaliers d'un bois sans prix, conduisant à l'intérieur du palais. Partout se tenaient des serviteurs attendant les ordres de leur maître. Les plus belles vierges dansaient au son d'une musique délicieuse. Abul Azzar prit possession de sa nouvelle demeure et s'abandonna au luxe et aux plaisirs de toutes sortes.
Cependant, il se fatigua encore de tant de magnificence. Il s'ennuyait dans les banquets et les fêtes. Il dédaignait ses habits faits des étoffes les pins dispendieuses. Un soir il se couvrit d'un modeste vêtement et s'enfuit hors de la ville. Il marcha jusqu'à l'aurore. Le soleil venait à peine de paraître, quand il arriva aux portes d'airain. Comme la première fois les portes étaient ouvertes et elles se refermèrent après sa sortie.
— O pouvoir mystérieux ! qui préside à ma destinée, s'écria Abul Azzar en pleurant, je n'ai pas su profiter de tes faveurs. Dans mon ignorance et ma folie je ne passerai plus ces portes.
Et la clef d'argent semblait briller avec plus d'éclat à l'endroit où elle était suspendue. Le guerrier arabe pensait en lui-même : « Sûrement je ne puis faire mal en ouvrant les pories avec cette dernière clef; car, ayant rejeté le pouvoir et la richesse, il ne doit rien exister pouvant me rendre heureux ». La curiosité aidant, il s'empara de la clef. Alors il vit quelque chose qu'il n'avait pas encore remarqué. Sur chaque clef était écrit un mot et le mot gravé sur celle qu'il tenait, était : Amour 1
Abul x\zzar, le cœur content ouvrit de nouveau les portes, mais quelle ne fut pas sa stupéfaction de se trouver dans sa vieille tente, avec ses enfants près de lui et ses chameaux qui paissaient non loin :
— O Sdge et bienfaisant pouvoir, dit-ii, tu connais toutes choses mieux (|ue nous. L'amour est la plus belle des choses durant la vie et l'amour repose dans le coeur de chaque homme.
Abul Azzar s'éveillant à ce moment, ht appeler ses enfants et leur raconta sa vision. Il les supplia d'ouvrir la porte de la vie avec la clef de l'amour.
[D'après James Buckham], E. Z. MaSSICOTTE.