SOUVENIR D'UNE JOURNÉE DE VACANCE
La douce aurore, embarrassée pendant quelque temps par le voile de l'obscurité, s'en dépouilla bientôt pour se draper d'un gracieux manteau rose dont la couleur s'accentua de plus en plus jusqu'à ce qu'elle eût prise une légère teinte orange ; cependant, l'aube du matin s 'étant confondue avec le soleil et lui ayant cédé sa place, le roi du jour monta de l'Orient et continua son ascension jusqu'au haut de sa course.
Le ciel était pur, pas un nuage ne voilait la voûte du firmament.
Au premier regard de Phébus, je vis la terre se réveiller, la plante redresser sa tige vers le ciel, l'arbre secouer avec allégresse sa tête chevelue, la fleur ouvrir son urne odorante et répandre autour d'elle des flots de parfums, puis l'homme, partant de l'humble fermier jusqu'au plus riche bourgeois, attendre ce moment pour bénir, glorifier et adorer de nouveau le Dieu qui lui a donné le jour.
L'impression profonde que me fit ce spectacle touchant m'étonna moi-même, car, jamais le lever du soleil ne m'avait paru si beau !
Puis, la nature nous offrit un nouveau charme, lorsque les chantres divins des campagnes firent résonner les alentours de leurs chants mélodieux. Leurs joyeux gazouillements me dilataient l'âme, je goûtais à les entendre ainsi une joie suprême, indéfinissable.
L'humide rosée répandue sur la terre et surtout sur le vert gazon, disparut comme par enchantement à la vue de l'astre brillant qui semblait s'en abreuver. L'espace immense du ciel et de la terre était rempli des rayons ardents de cet astre lumineux, la nature entière était embrasée.
Je profitai de l'avant-midi pour visiter le joli village de Beauharnois, où j'étais arrivé de la veille au soir. J'y admirai de superbes villas, de
magnifiques ombrages, des sources d'eau vives qui retombent, de roc en roc, en belles nappes d'argent.
A midi le soleil avait atteint son zénith de splendeur et de gloire ; il offrait à la vue un spectacle à nul autre comparable. Car, c'était vraiment féerique que de voir se refléter, sur le beau lac Saint-Louis, les rayons du soleil qui ressemblaient parfois à de légers voiles de mousseline d'or couvrant un amas de perles fines et brillantes.
Dans l'après-midi, je fus frappé du merveilleux contour d'une petite presqu'île surnommée la « Pointe Saint-Louis », laquelle apparaît à nos yeux ravis, comme une pierre précieuse encadrée dans de l'argent mastif. Mais cette admirable petite pointe a l'aspect aussi poétique que pittoresque ressemble aussi à une lame de cimeterre musulman couchée snr le Saint-Louis.
Vers le soir, le char du soleil, continuant sa marche d'un pas égal pendant quelque temps, sembla la précipiter vers l'Occident qu'il para de ses plus belles couleurs. Son disque éclatant brilla bientôt aux limites du Couchant qu'il frangea de pourpre et d'or.
Quand apparut le crépuscule du soir accompagné de ses brillantes compagnes, nous nous embarquâmes, quelques amis et moi, dans une coquette chaloupe pour errer silencieusement sur une onde calme et azurée. Cependant, maigre le lumineux regard de la déesse des nuits, le ciel si clair et si pur quelques instants auparavant fut obscurci par de sombres montagnes bleues et lilas que l'Ouest poussait vers nous. A peine eûmes-nous le temps d'aborder à la rive a force de rames et d'y attacher notre chaloupe, que déjà l'orage éclatait de toutes parts et tombait en torrents sur la terre, semblable à un fleuve immense qui vient de briser ses digues et qui déborde avec fureur sur la campagne. Les cieux se fendaient en répandant de prompts et de terribles écJairs. L'écho mugissait sous l'effort de la tempête. L'orage se déchaînait avec toute sa furie dans l'immense espace, et la nuit nous couvrait de ses épaisses et noires voiles. Tout autour de nous avait un aspect sinistre.
Mais, voilà que soudain, semblable à la caravane qui s'éloigne dans le désert avec son bruit passager, l'ouragan courut vers d'autres régions, le roulement effrayant du tonnerre ne se fit plus entendre que dans le lointain et les éclairs disparurent avec la même rapidité.
Un beau ciel d'azur, parsemé de points brillants, ramena avec lui la sérénité la plus parfaite sur toute la nature. Et bientôt Vénus nous éclaira de sa lueur mystérieuse, comme un phare céleste allumé dans l'ombre. Puis, à ses côtés brillèrent de toutes parts, une multitude d'astres qui avaient la forme de boules d'or et l'éclal. du diamant.
La brise qui vint saluer l'arrivée de la nuit fut douce et vivifiante. Nous respirions avec délices son haleine molle et embaumée, quand les tintements sonores du beffroi de l'église de Beauharnois annoncèrent que le char des heures était rendu à sa dixième station depuis midi. Le bruit de la cloche se perdit d'échos en échos dans les profondeurs de la nuit et la nature rentra de plus en plus dans un silence immuable, image de la mort. Nous allâmes alors goîlter les douceurs du doux repos, bercé dans les bras de Morphée, qui se plût à couronner cette journée par des rêves enchanteurs.
Montréal, octobre 1889. Rodolphe BrUNET.
1er décembre 1889