‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 13 sur 100 · REVERIE · texte numérisé non relu

REVERIE

DEDIEE A MON AMIE HECTORINE O...

C'ÉTAIT par une superbe soirée de l'automne de i88* ; le temps un peu froid était néanmoins très sec ; la lampe des nuits promenait son flambeau mystérieux à travers les ombres nocturnes ; le ciel peuplé d'une multitude d'étoiles était semblable à un drap d'azur parsemé de perles brillantes dont l'éclat perçait l'espace immense en frappant délicieusement l'imagmation du spectateur.

J'étais assis sur un des bancs verts du carré Saint-L..., à peu près délaissé en ce moment.

Je plongeais mes regards de tous côtés et je ne voyais que des montagnes de feuilles mortes agitées de temps en temps par le vent, que des allées désertes qui ressemblaient à celles des cimetières, et qu'une nature triste mais grandiose par le spectacle qu'elle présentait.

Les feux de la lumière électrique étaient ternes et l'ensemble avait un aspect monotone bien propre a inspirer la méditation.

Partout, l'automne avait jonché la terre de la dépouille des beaux érables et des grands ormes qui dispersés çà et la, montraient leurs branches sèches, nues et décharnées. Le gazon qui recouvrait les pelouses dégarnies de fleurs, avait jauni au souffle de l'automne. La cloche de quelque temple religieux mêlait un son lugubre aux sifflements du Nord qui passait en faisant frémir les cimes flétries des arbres.

Après avoir longtemps fait errer nun imagination sur ces débris de l'été qai m'environnaient, je m'arrêtai sur le spectacle que m'offrait la fontaine placée devant moi qui versait son limpide et brillant crystal qui allait ensuite se mêler au contenu d'un bassin magnifique. Cela m'impressionna beaucoup ; je me demandais • cette eau qui tombe, qui fuit, qui va se confondre avec ce limpide bassin, ne présente-t-elle pas l'image de la vie? A peine sommes-nous nés, à peine avons-nous entrevu le monde et ses plaisirs passagers, que déjà, la tombe se présente devant nous, et que nous courons vers la mort. Notre vie s'éteint, nos cendres se confondent avec la poussière, nous n'existons plus ; notre mémoire s'est effacé des vivants, notre nom est oublié du monde !

Ainsi tout ce qui respire marche au cercueil ; c'est notre destinée !

Ces rêves si tristes, pourtant si vrais, et mille autres pensées assiégèrent mon esprit.

Puis, je fus frappé par la vue de ces étoiles qui fuient, avec la vitesse de l'aigle fendant les airs; leur trace semblait laisser un sillon lumineux dans l'espace. Peut-être, sont-elles des messagers de l'Astre divin qui préside à la vie et à la mort.

Toujours est-il que le tableau en était touchant, et je pensais aussi à ces jolis vers d'un de nos plus grands poètes :

" Quel mortel enivré de leur chaste regard, Laissant ses yeux les fixer au hasard, Et cherchant le plus pur parmi ce chœur suprême, Ne l'a pas consacré du nom de ce qu'il aime ? Moi-même.... il en est un, solitaire isolé.... " etc.

Lamartine chantait juste, quand sa lyre trouva cette inspiration ; je le compris ce soir-là.

La nature voilée des ombres mystérieuses de la nuit, éclatait, de toutes parts, en sons tristes et monotones. A tous ces spectacles grandioses, mon âme était ravie de la beauté de la nature et de la grandeur de Dieu.

Les charmes doux et célestes de la rêverie m'invitaient trop à les goûter, pour ne pas m'y arrêter longtemps ; aussi la nuit avait-elle franchi, a demi, sa course a travers les ombres mornes et silencieuses qui planent sur la sphère endormi, et je pensais, à peine, à laisser ma place et à détacher mes regards de cette scène touchante propre à faire penser à la mort et à l'immortalité de l'âme.

En quittant ma place pour regagner ma demeure, je levai, une dernière fois, les yeux vers l'espace azuré qui était tout resplendissant de la lumière répandue par la divine Vestale que Dieu a chargée d'éclairer les peuples et les nations durant le repos de Phébus.

Rien de cette vivante nuit ne m'a échappé et chaque soir, quand le temps et les nuages permettent de distinguer à nu la voûte des cieux, le souvenir de cette soirée du carré Saint-L..., me revient de suite à l'esprit.

Montréal, novembre 1889. Rodolphe EruneT.

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