‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 14 sur 100 · QUELQUES VÉRITÉS · texte numérisé non relu

QUELQUES VÉRITÉS

L'homme. — L'homme est un atome dans l'univers.

La vie. — La vie est une étincelle de lumière qui s'éteint dans la tombe.

La renommée. — Un météore qui éblouit et retombe en poussière.

La richesse. — Source de soucis et d'embarras.

Le plaisir. — Un rayon de soleil avant l'orage.

L'amour. — Éclair de bonheur dont le souvenir adoucit les aspérités de la vie.

La foi. — L'ancre de salut jetée de l'autre côté de la tombe.

L'espérance. — Une étoile isolée scintillant sur un désert.

La charité. — Ruisseau fertilisant, prenant sa source dans l'amour du prochain.

La religion. — La clef qui ouvre les grandes portes du ciel.

La mort. — Le glaive qui tranche les liens qui nous attachent à la

vie.

La terre. — Le pèlerinage de l'homme vers l'éternité. La tombe. — Repos des fatigues du voyage, La résurrection. — Le réveil subit d'un long sommeil. Le ciel. — Royaume promis de joie, de lumière et d'amour suprême.

J. Uld. Brûlé, ptre.

On peut se procurer "Le Recueil Littéraire" au Kiosque, Place Jacques Cartier, chez Dlle E. Bélanger, 1867 rue Ste-Catherine ; chez N. Fletcher, 146 rue St-Laurent ; chez G. A. & W. Dumont, 1S26 rue Ste-Catheiine, Montréal, et chez F. Béland, 264 rue St-Jean, Québec.

HELIKA

MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE

No 9

Elle était encore toute émue de la repétition de ce conte. Oh ! qu'elle était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs informé que le temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Mes renseignements étaient bien précis, puisqu'en entrant dans la maison, cette fois j'eus presque peur de mon œuvre. Jamais le génie du mal ne peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou même autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs souffrances, un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte l'année précédente ; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui y avaient mis le feu d'après mon ordre.

Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter des dettes considérables pour reparer les pertes qu'ils avaient subies ; ils étaient donc devenus dans un état de gêne des plus apparentes. Au moment où nous arrivâmes, un prêtre avec une nombreuse assistance terminaient les derniers versets du De Frofundis. Tout le monde était triste et recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous côtés, Octave venait d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que c'était lui.

La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait : <( Pauvre Octave, si jeune avec un si long a\eiiir de bonheur devant lui, si plein de force et de santé et malgré tout cela déjà mort. Quelles douleurs terribles les malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement de leur petite fille, quelles larmes de sang le désespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et Marguerite dans peu d'instants, elle aura été rejoindre Octave. Ils seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera terminé ».

Cependant d'après le conseil du prêtre, on avait transporté Marguerite dans un autre appartement pour lui épargner la vue navrante des derniers moments d'Octave ; le silence était parfait et nous l'entendions qui l'exortait d'une voix émue et pleine d'onction à se résigner et à faire à Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins, il avait exigés d'elle.

(( Si votre enfant est auprès des anges, réjouissez vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle et votre mari ; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous veillerez tous deux sur elle, et dans le cas où elle serait entre les mains des méchants, vous la protégerez plus eftîcacement que vous n'auriez pu le faire ici-bas ».

Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave. On s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit dans la chambre où il gisait. Elle fit un signe à une vieille servante, que je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant le jour de l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le plaça entre les deux lits.

Hélas il était à jamais resté désert. Les mêmes jouets que j 'avais vus autrefois auprès de la petite étaient encore là au pied de sa couche et comme à portée de sa main. Ils avaient été religieusement conservés, comme s'ils eussent espéré qu'un ange la leur ramènerait. Leur lustre seul avait été terni par les larmes et les baisers des parents désolés.

Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour me recueillir et jouir intérieurement des ravages que la douleur et le désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant, je faillis pousser un en de joie, mes plus extravagantes espérances étaient dépassées. Marguerite n'était plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni et collé sur des os.

Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de ceux sur lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener avec indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.

Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment a ceux des voisins et de leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progrès du mal.

Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent sur moi après avoir erré vaguement sur les personnes présentes. Un feu sombre et terrible les éclairait. C'était les derniers jets de lumière de la lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt une fixité extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer les secrets. De plus en plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient auparavant, ils devenaient intelligents et perçants. Je ne sais ce qui se passait au-dedans d'elle, mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle lisait au-dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait sous ses prunelles me biûlait, me dévoraii, et j'aurais donné tout au monde pour pouvoir m'y soustraire.

Sous ce regard ardent, mes dents claquaient dans ma bouche, un frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré l'empire que j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante se répandit sur tout mon corps.

Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien que son regard n'eut p3s été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il y avait eu dans ma conduite de méchanceté et de scélératesse. Je profitai toutefois de ce moment pour me réfugier dans un coin de la chambre d'où je pouvais l'observer sans qu'elle ne me vit.

Pendant ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul priait tout bas auprès de leurs chevets.

Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait prise ma place. Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais maintenant lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai décrire le changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce fut comme un rayon céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle ferma de nouveau les yeux pour se recueillir encore un moment, et fit signe à la vieille servante d'approcher

plus près d'elle, lui murmura quelques mots à l'oreille. Ces quelques mots que nous n'entendîmes pas nous parurent être un ordre. Celle-ci vint prendre Angeline qui fondait en larmes, et la conduisit auprès du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression que je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis, d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite : « Mon enfant, ma chère Angeline, s'ecria-t-elle d'une voix impossible à rendre, merci, merci mon Dieu !.., » puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son enfant étroitement embrassée.

A cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au bout d'une minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite ne souffrait plus, et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inondé le visage de la morte pendant que dans ses paroles à peine articulées, on entendait : « ma mère, oh ! ma mère !... » Dieu avait permis qu'elles se reconnussent mutuellement.

Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma joie féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce moment solennel et déchirant ; je craignais que le bonheur (jue je ressentais dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en aperçut. Je saisis donc Angeline par la main et me précipitai vers la porte : « A nous deux, à présent » lui dis-je, bien que la malheureuse victime répétât encore : u Ma mère, oh ! ma mère 1 » et qu'elle étouffa dans ses sanglots.

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