JANVIER 1890 TRAIT DE GÉNÉROSITÉ
ou ÉPISODE DE l'histoire CANADIENNE
Dans les premiers temps de la colonie, alors que Montréal venait à peine d'être fondée, on voyait s'élever, radieuse et fière. une jolie petite cabane, située au bas de l'imposant Mont-Royal, entourée de fortes palissades et environnée de toutes parts par une grande et belle forêt d'arbres gigantesques. Ce lieu semblait aussi solitaire que sauvage. Le propriétaire. Canadien plein de courage et de bravoure n'était connu que sous le nom de Zacharie, qui pour ses compatriotes et même pour les sauvages étdit synonyme de tout ce qui est brave et héroïque.
Zacharie avait un fils : Dolac. Jusqu'à vingt-six ans, il partagea la vie et la glorieuse carrière de son père, dont il faisait les délices et le bonheur ; mais, comme ici-bas le bonheur n'a que la durée éphémère de la rose qui se fane en moins de temps que l'astre du jour n'en prend pour parcourir l'espace que Dieu lui a marqué pour sa course, ce bon père devait, lui aussi, voir approcher de ses lèvres, ce calice d'amertumes qui s'appelle le « Malheur ».
Les Iroquois avaient encore une fois déterré la hache de guerre et semaient partout l'épouvante et la terreur. Or, un jour que Dolac chassait à quelque distance de chez lui, sans avoir rien entendu, aucun brait, aucun pas, il se sent renverser à terre ; tout surpris, il lève la tête, mais il n'a pas le temps de revenir à lui, que, déjà, un sauvage Iroquois brandit son tomahawk qui part en sifflant et qui s'abat sur la tête de l'infortuné Dolac ; la cervelle en jaillit, et pour comble tant d'horreur ne fait que réjouir le barbare qui après avoir scalpé sa victime, s'éloigne en entonnant un chant sinistre.
Un, deux, et même trois jours allaient se passer et Dolac ne reparaissait pas. Le père était envahi par une tris tesse mortelle, car Dolac ne s'était éloigné que pour quelques heures. Vers le soir du troisième jour, le père sort de chez lui, résolu de n'y rentrer qu'en co.Tipagnie de son fils, dut-il pour cela battre toute l'ile.
Le soleil se couchait lentement, et faisait comme une dernière caresse au superbe Mont-Royal ; l'aspect de cet astre se couchant dans sa gloire imprimait à la nature un cachet morne et grandiose en même temps.
Il y avait quelques minutes que Zacharie gravissait la montagne, quand tout à coup, un objet d'horreur se présente à sa vue ; là, tout près de lui, gisait le corps du malheureux Dolac. A ce spectacle douloureux, le père chancela, son cœur cessa un instant de battre, un nuage lui passa devant les yeux, il n'en pouvait croire ses sens. Cette douleur foudroyante ne l'accabla cependant pas complètement, car Zacharie était chrétien. > Mon Dieu, dit-il, vous m'aviez donné un fils que j'adorais, vous me l'avez ôté, eh bien ! que votre saint nom soit béni, mais aidez-moi à en supportez la perte u. Telles furent les belles paroles de ce Canadien sans peur et sans reproche.
Deux fois, déjà, depuis la mort de Dolac, la nature s'était revêtue de son joyeux costume printanier et Montréal avait souri au soleil de mai, quand vers le commencement de juin, un parti de Canadiens, commandé par Zacharie et revenant de Québec rencontre un Iroquois, prisonnier de deux Hurons (nos alliés) ; ils allaient passer outre, mais l'Iroquois ayant aperçu les Canadiens et reconnu leur chef, manifesta le désir de le voir ; Zacharie qui n'en était éloigné que de quelques pas approcha aussitôt. « Grand chef, lui dit l'Iroquois, si tu me délivres, je te promets des nouvelles de ton fils ». A ce souvenir si cher à son cœur de père, Zacharie ne put s'empêcher d'implorer pour le malheureux sauvage et de prier nos alliés de le lui remettre. Comme tous les gens du pays connaissaient et estimaient ce brave Canadien, ils ne purent lui refuser ce service et lui remirent l'Iroquois, qui pressé d'accomplir sa promesse, demanda instamment à Zacharie de lui donner sa parole qu'après le récit, il serait libre et eri toute sûreté ; cela lui fut promis. (( Dolac, raconta-t-il alors, a été pris par mes guerriers et c'est moi qui l'ai tué, voici sa chevelure ; je te la donne, tiens, et maintenant adieu, je ne t'oublierai pas ». A cette révélation si inattendue, la colère et l'indignation envahirent le cœur de Zacharie et l'honneur seul, l'empêcha d'étendre à ses pieds l'assassin de son fils, car il lui avait promis la vie et la liberté. « A plus tard misérable, dit-il, tu ne m'échapperas pas toujours et alors malheur, oui, malheur à toi ».
Quatre ans se sont écoulés depuis cette dernière rencontre. Autour d'un prisonnier qu'ils vont bientôt brûler, les sauvages hurlent et le menacent sans cesse ; mais lui, paraît calme et dédaigne ceux qui dans un instant seront ses bourreaux ; regardant le ciel il adresse de ferventes prières à l'Eternel et espère de rejoindre bientôt son fils et un ange qui fut son épouse.
Le prisonnier, cependant, malgré le calme qu'il montre, n'en est pas moins tourmenté, car il a sur lui un message d'une haute importance qu'il avait promis de porter et duquel dépend le sort de plusieurs braves qui vont être attaqués sous peu de temps. Encore un instant et c'en sera fait du prisonnier. Déjà les sauvages, des mèches allumées en mains s'avançaient pour mettre le feu au bûcher... mais voilà que tout à coup, arrive tout essoufflé, et accompagné de ses sachems, le grand chef des Iroquois, l'Aigle-Rouge. « Arrêtez, arrêtez », leur cria-t-ii dans sa langue. Et en moins de temps qu'il ne m'en faut pour le raconter, tous s'écartèrent et lui livrèrent passage jusqu'au prisonnier. Zacharie, car c'était bien lui, n'espérait plus et ne savait que penser de cet incident ; mais le grand chef Iroquois après l'avoir délié proféra ces paroles : Guerrier Français, te souvient-il de ce prisonnier que tu délivras, il y a quatre ans ? C'était moi ; tu m'as jadis donné la vie et la liberté ; eh bien ! à mon tour, je te donne aujourd'hui l'une et l'autre ; adieu et souviens-toi que si l'Aigle-Rouge t'a fait du mal, il t'a aussi fait du bien et qu'il n'oublieras jamais la reconnaissance qu'il te doit. Zacharie gagna Montréal sous la conduite de deux guides que lui avait donné l'Aigle-Rouge, et qui lui apprirent en route que leur chef ayant ouï-dire qu'un Canadien du nom de Zacharie allait être brûlé, dans une de leurs bourgades, accourut en toute hâte afin de sauver la vie à celui duquel il la tenait lui-même.
Il y avait près d'un an, qu'à pareille date, Zacharie avait failli laisser sa peau chez les Iroquois ; il était en promenade dans une bourgade d'Abénaquis, située au pied d'une petite montagne et dont l'extrémité touche aux ondes cadencées de l'harmonieux St-Laurent. C'était à l'heure où le jour, continuant sa course vers d'autres régions, laisse derrière lui son disque sanglant et superbe ; les flambeaux des nuits commençaient à peine à faire leur apparition, mais un silence mélodieux régnait sur toute la vaste étendue.
On entendit, tout à couid, le bruit régulier des pagaies sauvages qui s'avançaient vers notre bourgade. En moins de cinq minutes, les pirogues étaient amarrées au rivage et les sauvages qui les avaient amenées causaient déjà avec nous, nous racontant qu'après un combat acharné avec un parti d'Iroquois, ils étaient demeurés vainqueurs et qu'ils avaient même capturé leur grand chef. Zacharie en entendant nommer l 'Aigle-Rouge, s'en informa et apprit d'eux qu'il était mortellement blessé ; ayant alors obtenu la permission de le voir, il le trouva mourant. Le sauvage en voyant celui dont il avait autrefois tué le fils, se leva un peu et fit un signe de reconnaissance à Zacharie, avec qui il causa quelques instants, au bout desquels, le brave Canadien étant sorti, revint avec le missionnaire de l'endroit, qui versa l'eau baptismale sur la tête de l'enfant des bois. Et deux heures après, l'Iroquois mourait en chrétien dans les bras de Zacharie.
Spectacle touchant ! trait héroïque ! action sublime 1 C'était là, toute la vengeance qu'un chrétien sans peur et sans reproche tirait de son plus mortel ennemi.
O incompréhensibles mystères de la religion ! Qu'il est puissant, ce Dieu qui fait faire d'aussi grandes choses !
Rodolphe Brunet.
À Mr E. Z. MASSICOTTE
rédacteur au « MONDE ILLUSTRÉ ))
Hier avec des chants, intéressant glaneur. Tu formais une gerbe à forme gracieuse. Exhalant pour nous tous un parfum de bonheur Elle sera, bien sûr, à jamais précieuse.
Aujourd'hui, gravement, tu mets devant nos yeux L'histoire de ton pays, pages que l'on admire ; Bouquineur, on te voit sur tes livres poudreux Quand le soleil paraît ou quand il se retire.
Ton travail si constant, comment ne pas l'aimer ? Ecrivain, oh ! poursuis tes recherches sans nombre ; Tes bons refrains gaulois sont faits pour nous charmer Et font passer gaîment même un jour un peu sombre.
Québec 1889. Élisa.