A MLLE ÉLISA, QUÉBEC
O sœur des neuf muses
Poète charmant Dis?... Tu ne refuses
Ce petit présent ?
Non, non !.., au contraire,
Tu le recevras.
Dis?... Pour un peu plaire
L'inconnu... là-bas ?
Adam Mizare.
HELIKA
MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE
No 12
Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes carguer et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette manœuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions déjà, et nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendant ce temps nous l'avions approché à moins qu'à demi-portée de canon.
Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour retarder la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible, il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient d'avancer. Il avait aussi masqué l'ouverture des sabords et abaissé la mâture de ses hautes œuvres. Cette tactique lui réussit parfaitement. Malheureusement nous avions affaire à une frégate de cinquante-six, montée par trois cents hommes d'équipage, plus un régiment de soldats qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous en aperçûmes que lorsqu'il était trop tard. Notre chère corvette ne portait qu'à peine vingt petites couleuvrines.
Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la folie. A peine fûmes-ncus dans ses eaux, qu'à un coup de sifflet, ses hunes et ses vergues se garnirent de matelots, les haches coupèrent les cordages qui retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la Vigou- ) ous tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de canons nous lancèrent des boulets qui abattirent deux de nos mâts, coupèrent les cordages; quelques uns même d'entreux traversèrent de part en part la coque de notre malheureuse corvette. La Brise était complètement désemparée. Peu d'instants après la frégate avait jeté ses grappins d'abordage. « Vaincre ou mourir! cria le capitaine d'une voix tonnante, et hourrah pour la France ». « Vaincre ou mourir! répétâmes-nous à l'unisson, et hourrah pour la France » quoique nous sussions la lutte impossible.
Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés recouvrirent notre pont, mais quand nous sentîmes La Brise s'enfoncer et que nous n'étions plus que quatre hommes vivants auxquels il ne restait qu'un souffle de vie, car le sang s'échappait de nos nombreuses blessures, il fallut nous rendre ou plutôt permettre qu'on nous transportât à bord du bâtiment anglais.
Pauvre Brise ! dix minutes après, j'entendais les cris de triomphe de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les profondeurs de l'océan et je perdis connaissance
Le lendemain, quand je revins à moi, mes blessures avaient été pansées, je gîsais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des quatre marins qui avalant échappé au désastre, deux seuls survécurent aux suites de leurs blessures. Ce furent un autre Canadien et moi.
Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, après des dangers sans nombre et des peines infinies, réussit à s'évader. Je
ne le revis que plusieurs années plus tard : il a étt: depuis mon hôte, mon commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.
C'était, ajouta monsieur d'Olbigny, le même Baptiste qui nous servait de guide dans notre excursion au Lac à la Truite.