‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 3 sur 100 · VOYAGE AUTOUR DU DICTIONNAIRE · texte numérisé non relu

VOYAGE AUTOUR DU DICTIONNAIRE

Ami. - — Un homme qui partage votre bonne et votre mauvaise fortune — la bonne surtout.

Ange. — La femme du voisin.

Brocanteur. — Un marchand qui vend du neuf pour de l'ancien, et du vieux pour du neuf.

Cadeau. — Les petits cadeaux entretiennent l'amitié — les grands entretiennent l'amour.

Gaze. — Etoffe qui déshabille gracieusement une femme bien faite.

Guitare. — Un instrument sensible qui pleure quand on le pince.

Charles Narrev.

HELIKA

MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE

No 7

Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui se passait. Je savais que la rivière n'était guéable qu'à plusieurs milles plus loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur permettre de traverser. Je vis les employés d'Octave et de Marguerite les retenir pour les empêcher de se noyer, en voulant aller i^orter secours à leur enfant, sans qu'ils pussent eux-mêmes savoir quels dangers la menaçaient.

J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres voiles dans la forêt, ma fuite était assurée.

Cependant Paulo par mon ordre, avait été jeter dans une des chambres de la maison un brandon incendiaire, et était revenu me rejoindre tandis que la vieille fille sur les bords de la rivière, s'arrachait les cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après elle aperçut la fumée qui s'échappait par l'embrasure ; je la vis courir à la maison, et quelques instants plus tard le feu était éteint, mais l'enfant déposée dans une hotte que j'avais préparte exprès était sur mes épaules, et je pris ma course vers la profondeur des bois. Paulo me suivait et portait les provisions.

Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m 'arrêtant qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite malheureuse, ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La troisième journée, nous devions avoir parcouru une distance considérable, et par les précautions que nous avions prises de ne laisser aucun vestige de notre passage, nous étions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous fîmes halte, et je sortis pour la première fois l'enfant de sa hotte. La pauvre petite était affreusement changée, elle n'avait cessé depuis le moment de l'enlèvement de pleurer et d'appeler à grands cris sa mère, son père, tous ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque protection. La frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est encore présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux petites mains, et se mit à pousser des cris déchirants en appelant encore : maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui faire prendre quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusée.

Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient tour à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait étouffer des sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus la férocité de lever la main sur elle et lui défendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom devant moi, puis je l'étendis sur un lit que j'avais fait préparer par Paulo, car véritablement je commençais à craindre que l'enfant ne mourut épuisée par ses larmes, et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié satisfaite. Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son

sommeil des soupirs vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques heures après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda à manger.

Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs aliments. Ce n'étais certes pas par tendresse que je l'avais fait, car je sentais au-dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave, que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur un rocher ; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore au tiers satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le calice de la douleur jusqu'à la lie.

Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer une parole ; mais le regard suppliant qu'elle tournait de temps a autre sur Paulo et sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes notre route allant vers le nord. Je présumais que la poursuite s'était plutôt dirigée au sud, parce qu'un parti d'Iroquois avait été aperçu quelques jours auparavant, prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers ; ces sauvages d'ailleurs étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez les colons français.

Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient été nos alliés pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir ; et leurs chefs me reçurent avec les plus grandes acclamations de joie. Dans la tribu, je connaissais une vieille indienne idolâtre qui avait conservé contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains que je déposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui promettant le double si je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu était très considérable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en argent. Cette femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas qu'entre ses mains l'enfant aurait tout à souffrir.

Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.

Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était établi entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai comme guide conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le métier de trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant quatre années-, les sommes que j'avais amassées.

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