FEVRIER 1890 ELIS A MERCŒUR
Qui sait pour quelle destinée En lui donnant du pain, peut-être, elle était née. Alfred de Musset.
A Miss Ehrtone O vous dont le talent donne tant d'espérances ! O vous qui possédez le génie et le cœur
De la pauvre Elisa Mercœur, Puissiez-vous ne jamais connaître ses souffrances !
Le II ianvier 1S35, Y>^^' '■'" ^^^^ sombre et triste d'hiver, un humble cercueil traversait Paris, suivi de quelques personnes seulement.
Les passants affairés qui croisaient, en se découvrant, le funèbre cortège ne durent voir, dans cette rencontre, qu'un événement ordinaire de la vie : le transport d'un pauvre à sa dernière demeure. Et pourtant s'ils avaient considéré avec attention le petit groupe d'amis accompagnant le convoi, s'ils y avaient remarqué plusieurs personnages célèbres, entr'autres l'illustre auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs, peut-être alors eussent-ils jeté un regard moins indifférent sur cette modeste bière et compris, en voyant couler les larmes de Chateaubriand, que la mort n'avait pas frappé là un de ces coups qui peuvent passer inaperçus, mais venait d'arracher à la vie une intelligence d'élite doublée d'un rare talent poétique.
Et en effet, s'il est, dans l'histoire de !a poésie française, un nom qui éveille a la fois des idées de jeunesse et de beauté, de grâce et de candeur, de génie et de misère, c'est bien celui de cette jeune fille morte à vingt ans dans tout l'éclat de la fraîcheur et du talent : Elisa Mercœur. Issue d'une famille pauvre, au milieu des épreuves cruelles d'une existence précaire, elle sut charmer, par son brillant génie et la grâce adorable de sa personne, les esprits les plus élevés de son époque. Chateaubriand, Victor Hugo, Jules Janin, Soumet, Guizot, Thiers, Royer- Collard, le ministre de Martignac, le vicomte Walsh et tant d'autres furent ses admirateurs déclarés. Lamartine s'était même écrié, dans un élan de noble enthousiasme, après avoir lu le premier volume de ses œuvres, qu'Elisa lui avait timidement adressé: « Cette petite fîUe nous éclipsera tous, tant que nous sommes ! »
Petite lîlle, oui! car, née le 24 juin 1809. elle n'avait alors que dixsept ans à peine, et le plus bel avenir semblait réservé à cette jeune intelligence dont les premières conceptions avaient soulevé les plus unanimes applaudissements. Mais le poète avait compté sur le génie seul d'Elisa, sans prévoir que, dans un temps peu éloigné, le désespoir et la faim la conduiraient au tombeau avant qu'elle eût pu donner la mesure entière de son génie poétique.
Elle était en eflet de ces êtres charmants qui, suivant l'expression d'Alfred de Vigny, sont inhabiles à tout ce qui n'est l'œuvre divine. « Ils ont besoin de ne rien faire pour faire quelque chose en leur art.
58 LE RECUEIL LITIÉRAIRE
Il faut qu'ils ne fassent rien d'utile et de journalier pour avoir le temps d'écouter les accords qui se forment dans leurs âmes et que le bruit grossier d'un travail positif et régulier fait infaillibrement évanouir. » Or, la noble enfant avait besoin de gagner sa vie et celle de sa mère. Pauvre, elle dut se livrer dès l'âge de douze ans au pénible métier d'institutrice et demeurer, comme le Pégase de Schiller, ployée sous le joug du matin au soir, méritant cette épitaphe que Madame d'Hautpoul composa plus tard pour elle :
i( Elle adorait, servait et nourrissait sa mère. »
Heureuse encore quand les répétitions ne lui faisaient pas défaut, ou quand les personnes auxquelles elle s'adressait ne regardaient pas comme une indécence de donner une femme poète pour institutrice a des enfants, comme cela arriva en certaine circonstance mentionnée dans la biographie d'Elisa Mercœur par sa mère.
Nous sommes en effet à une époque avant tout pratique, où toute occupation qui ne tend pas directement à assurer le bien-être et l'aisance des individus semble jeter une sorte de discrédit sur celui qui s'y adonne.
Elisa Mercœur eut à subir celte sorte d'antipathie qui s'attache à tout ce qui est du domaine purement littéraire. On ne l'attaqua pas, sans doute — quoique cependant on puisse citer un Monsieur E. S. de Rennes qui se plaisait à traiter de « galimatias, ce fatras de vieilles pensées rafraîchies que Mlle Mercœur voulait donner pour du neuf ;) — on admira même — comme nous l'avons dit et le dirons encore — ses premières tentatives poétiques, mais beaucoup de gens durent regretter au fond de leur cœur que cette jeune institutrice ne s'adonnât pas complètement et uniquement à sa profession, quelque ingrate qu'elle fut.
Il est si pénible pour les esprits étroits — et Dieu sait s'il en est dans le monde! — de voir à leurs côtes, s'élever une intelligence de mérite et briller un génie plein de promesses pour l'avenir.
Malgré tout, la presse porta bientôt son nom à tous les coins de la France. Sa première poésie publiée dans le Journal de Nantes avait attiré l'attention sur elle. C'était vers la fin d'octobre 1825. On jouait au théâtre de notre ville u Madame de Sévigné » pièce de M. Bouilly. Mademoiselle Gabrielle Bousigues, qui devini plus tard Madame Thénard, du Vaudeville, remplissait le rôle de Marie. Elisa fit sur elle une allégorie et la porta à M. Mellinet-Malassis, qui éditait alors le Journal de Nantes et le Lycée Armoricain, revue mensuelle très estimée.
Cet éditeur, comprenant qu'il avait devant lui une femme de valeur, l'attacha aussitôt comme collaboratrice à sa revue, et il n'eut pas lieu de s'en repentir. Les pièces d'Elisa parues les mois suivants dans le Lycée en constituèrent alors un des principaux attraits, et de nombreuses lettres de félicitations à l'adresse de la jeune Muse Armoricaine — pseudonyme sous lequel elle écrivait — arrivèrent chaque jour au bureau de la Revue. On crut que, sous cette signature, se cachait non une jeune fille « aux yeux veloutés, frangés de longs cils noirs », mais un écrivain de talent adonné de longue date à la poésie.
Le marquis de Bl. de la M., de Rennes, un métromane enragé, demanda même à M. Mellinet une explication à ce sujet, s'informant du nom du poète qui avait voulu voiler sous un pseudonyme aussi gracieux
un talent incontestable ; il ne pouvait pas admettre, en effet, qu'une jeune fille écrivît de cette façon. L'éditeur le dissuada de son erreur, laquelle d'ailleurs fut réparée par l'envoi d'un quatrain fort galant dont Elisa rit beaucoup.
« L'Académie provinciale », nouvellement fondée à Lyon, sous la présidence de Chateaubriand, et qui comptait déjà dans son sein un grand nombre de notabilités littéraires, entr'autres trois femmes distinguées. Mesdames Desbordes- Valmore, Amable Tastu et Delphine Gay, nomma notre jeune compatriote membre correspondant. Elle connut cet insigne honneur par l'Indépendant de Lyon, organe de la Société, dont l'exemplaire contenant la décision de l'Académie avait été envoyé à M. Mellinet.
Quelques temps après, la Société Académique de la Loire-Inférieure, qui devait, dans la suite, s'intéresser à la publication de ses œuvres et, après sa mort, voter une souscription pour son tombeau, lui adressa par l'entremise de J\I. Luminais, son secrétaire, avec une lettre d'éloges justement mérités, sa nomination et son diplôme de membre correspondant. C'était là une distinction d'autant plus honorable qu'elle était une exception faite aux règlements de cette Académie.
La Société polymathique du Morbihan devait, quelques semaines après, suivre cet exemple et l'admettre dans son sein.
Elle avait débuté au Lycée Armoricain par une poésie intitulée : « Dors, mon ami I » que nous ne pouvons résister au plaisir de citer :
Dors mon ami, que les plus heureux songes
Te bercent pendant ton sommeir!
Peut-être que ces doux mensonges
N'en seront plus à ton réveil.
.Si les fils de la nuit, empruntant mon image, Te font l'aveu de mon amour, Ce n'est point une erreur, sous ce même feuillage
De moi tu l'entendras un jour.
Caresse du bonheur l'illusion chérie,
De ton esprit cache l'etïroi ; Ah ! dors tranquillement, dors ; ta fidèle amie
Veille attentive auprès de toi.
L'oiseau, sur la branche flexible,
Soupire ses chants amoureux, Sa compagne l'écoute, elle est jeune et sensible, Oh ! mon ami, quand serons-nous heureux !
Mais de nous s'approche un nuage, Il va pleuvoir, je tremble malgré moi.
Tout nous menace de Torage,
Mon jeune ami, réveille-toi !
Octobre 1825.
C'était là de la vraie poésie I Cette pièce lui valut une réponse en vers fort gracieuse, commençant par cette strophe :
Nantes aussi voit naître sa Delphine, Muse Elisa, j'ai lu tes charmants vers. Mon cœur ému répète encore les airs Qu'a modulés ta voix divine !
{d suivre) Georges Viau et Dominique Caillé.
Nous sommes certains que nos abonnés liront avec plaisir le joli sonnet ci-après, qui nous a été adressé de France par Miss E. Ehrtone, poète distingué. — Nous la remercions sincèrement et nous serons toujours heureux d'insérer dans notre Revue ses remarquables poésies.