‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 40 sur 100 · FORET · texte numérisé non relu

FORET

Entre les filets du vieux cadre d'or Qu'un cordon soyeux, fixe à la tenture, L'artiste a jeté l'étrange décor D'un coin de Nature.

Les arbres y sont serrés et touflus.

Aucune clarté des feuilles n'émerge :

Il semble qu'on voit le réseau confus D'une forêt vierge ;

A peine peut-on, en certains endroits, Sous ces chênes noirs où le jour s'émousse, Deviner la fleur du muguet des bois Caché dans la mousse.

Cet aspect sauvage évoque un moment La Gaule et ses kairns, l'Inde et le brahmane Et, de ce tableau sombre, un sentiment De tristesse émane.

Mais, vers la bordure, au sein des couverts, Glisse une lueur, pure comme l'onde.

Découvrant, parmi les taillis ouverts La clairière blonde.

De même, charmant l'austère Devoir, L'Espérance vient, dans l'ombre adoucie, Rassénérer l'âme et faire entrevoir La blanche Eclaircie.

Paris, mars 1890. Miss E. EhRTOXE.

ELISA MERCŒUR

{si/ite)

La nuit même du bal où Charles X lui avait promis une pension, des malfaiteurs, s'introduisant dans son modeste logement, lui enlevèrent ce qu'elle avait de plus précieux et les quelques économies qu'elle avait su réaliser.

Ce coup du sort la frappa vivement.

Obligée de recommencer la lutte journalière pour l'existence, que déjà elle avait eu à soutenir, encouragée d'autre part dans sa résolution par la lettre tout amicale de l'illustre écrivain, son compatriote, elle quitta Nantes et partit pour Paris. Elle y excita un instant la curiosité par sa jeunesse et son talent, mais y rencontra bientôt, avec de nouvelles déceptions causées par la chute de Charles X et celle du ministre de Mariignac, cette froide indifférence qui suit les engouements basés sur la nouveauté, et précède bientôt l'oubli. Elle avait cru pourtant, la pauvre petite provinciale, pouvoir gagner sa vie et celle de sa mère par sa plume vivace et poétique, mais, comme nous l'apprend Jules Janin dans un article plein de cœur consacré à la mémoire d'Elisa, elle éprouva cette grande amertume de la vie littéraire: « Offrir et vendre à des libraires, qui souvent n'en veulent pas, toutes les confidences de son cœur, tous les rêves de son esprit. »

Ces messieurs du catalogue, qui repoussèrent à ses débuts Lamartme lui-même, en lui conseillant narquoisement, sur l'avis sans doute de critiques jaloux attachés a leurs échoppes, de faire paraître ses Secondes Méditations avant les Premières, ne veulent que de la gloire toute faite. C'est encore la même chose aujourd'hui, et la petite Nantaise n'eut pas trouvé meilleur accueil près des libraires de nos jours. Sa renommée n'a pas paru, dernièrement encore, suffisante à Lemerre — où à sou

critique — pour lui mériter, dans une anthologie poétique, une petite place à côté de Gilbert, de Malfilâtre et d'Hégésippe Moreau, ses frères de malheur et de gloire.

Ne pouvant vivre par le livre, elle se retourna vers le théâtre. Ses goûts l'y portaient depuis bien longtemps ; sa mère nous apprend, dans la biographie émue placée en tête de l'édition complète des œuvres de sa fille, qu'Elisa s'essayait dans ce genre à l'âge de six ans. Mais depuis quelques années, surtout, elle travaillait à une tragédie intitulée Boabdil. Elle la présenta à la Comédie Française.

C'était une œuvre de valeur, elle fut pourtant rejetée. On a prétendu que le comité de lecture du Ihéâtre français avait basé cette pénible mesure sur le peu de réputation de l'auteur.

Un échec dîi à la morgue de ces me^sieurs du comité n'aurait pas lieu de nous étonner outre mesure. C'était l'époque où ils prétendaient donner des leçons à Victor Hugo.

Mais dans la circonstance, les membres du comité se montrèrent gens d'esprit. Ils acceptèrent la pièce ; le parti pris inique du baron Taylor empêcha seul la mise à exécution de leur décision. Peut-être si on eut représenté la pièce de la pauvre Elisa, eût-il été étonne de son succès au point de s'écrier, comme certain personnage de Gil Blas : « Il y avait dedans mille traits d'esprit qui m'étaient échappes. »

Il faut lire, dans la note explicative qui suit la tragédie en question dans les œuvres éditées par Madame veuve Mercœur, le compte rendu des discussions orageuses qui s'élevèrent à cette occasion au sein de l'administration du l'hèâtre Français.

Cinq pensionnaires devaient réglementairement assister a la lecturc de la pièce. On n'en fit venir que trois, espérant que sur ce nombre restreint la majorité serait défavorable a l'œuvre d'Klisa Malgré ces mesquines mesures, la pièce fut admise a l'unanimiié des membres présents, ce qui n'empêcha pas le baron Taylor, commissaire royal auprès de la Comédie Française, de donner une réponse négative en s'appuyant sur le refus du comité de lecture. Le célèbre acteur Monrose, qui avait entendu lire Boabdil et voté pour son admission, outré de cet abus de pouvoir, conseillait à Elisa de réclamer une seconde lecture, la première étant régulièrement nulle. Il lui promettait une nouvelle et unanime réception. Mais Elisa aima mieux aller trouver M. Taylor pour le faire revenir sur sa détermination et éviter le scandale d'une réclamation motivée. Le tout puissant commissaire se montra complètement inébranlable, affirmant être complètement étranger à la décision qui la frappait, et prétextant la volonté du Comité.

L'entrevue entre Elisa et le baron en était là quand l'acteur Monrose, appelé pour affaires dans le cabinet du directeur, arriva juste à point pour contredire le commissaire royal, et se plaçant devant lui. les bras croisés sur sa poitrine, lui reprocha avec une noble indignation l'abus d'autorité dont il se rendait coupable.

M. Taylor, obligé de démasquer ses batteries, se retrancha aussitôt derrière la prétendue nécessité où il avait été de refuser une pièce au succès pécuniaire de laquelle il était loin de croire.

Georges Viau et Dominique Caillé.

{la fin au J>roc/iaiji nntnéro)

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