XVI. ANGF.LINE
La voie qui me restait à suivre était désormais t< nie tracée. Réparer le mal que j'avais fait, tel était mon devoir et la deicrminalion que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du témoignage de ma conscience qui me dit que je n'ai pas forfait à mon serment.
Il me fallait aller rejoindie Angeline. L'affreux malheur qui était venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chère, s'il était possible, car à l'amour paternel que je lui portais rejoignait un sentiment d'incommensurable pitié.
Je passai le reste de la journée à acheter des provisions en abondance ainsi que des étoffes et des vêtements de touies sortes. Le lendemain matin, accompagné de quatre hommes vigoureux que j'avais choisis et engagés, je me dirigeai vers le lac St-Jean où je devais la rencontrer. Nous marchâmes pendant quatre jours et quatre nuits sans prendre que justement le temps nécessaire pour les repas et le repos qui nous étaient indispensables, j'avais hâte d'arriver et pourtant je redoutais le moment où Elle me demanderait des nouvelles d'Attenousse, car je savais que ce serait la première question que sa mère et Elle me poseraient.
La quatrième nuit, du haut d'une éminence, par un beau clair de lune, je pus contempler le campement d'une partie de la tribu qui reposait paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumée qui s'échappait de chaque toit et s'élevait en ondoyant pour se perdre dans l'immensité des cieux.
Je pressai alois ma poitrine à deux mains pour arrêter les palpitations de mon cœur qui semblait prêt à en sortir. Un des indiens qui m'accompagnaient me désigna la demeure d'Angeline. Je sentais en descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir sous moi. Les chiens de garde poussaient des hurlements inquiets et plaintifs pour avertir leurs maîtres que des étrangers arrivaient, j'avançais toujours malgré la certitude où j'étais que j'allais porter le désespoir dans cet intérieur. Quelques sauvages sortirent pour se rendre compte de ce bruit insolite. Presque tous me reconnurent lorsque je passai devant eux, mais ils rentrèrent précipitamment, croyant que c'était plutôt mon esprit qui venait les visiter, tant ils étaient certains de ma mort et tant était grande la superstition qui les dominait, malgré les lumières que le christianisme leur avaient données.
Enfin, je réussis à dominer quelque peu mon émotion et me dirigeai vers la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens que j'avais laissés avant mon départ et qui avaient toujours montré pour elle un attachement sans bornes, étaient étendus à la porte l'œil et l'oreille au guet, comme deux vigilantes sentinelles. Lorsqu'ils entendirent le bruit de mes pas, ils se levèrent et poussèrent d'aftreux hurlements auxquels répondirent tous les autres chiens de la tribu, puis dès qu'ils virent que nous nous avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement, ils
s'élancèrent vers nous le poil hérissé, l'œil ardent, nous montrant deux langées de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous barrer le passage. Je me sentis touché de ce dévouement si vrai et si désintélessé; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent ma voix. D'un jaut. ils furent auprès de moi, vinrent me lécher les mains, firent mille cabrioles en avant et autour de moi, allèrent japper joyeusement à la ] orte pour leur apprendre qu'un ami arrivait puis recommençaient leurs <^ambades tant leur joie était délirante.
Je n'étais plus enfin qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque la ])orte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une d'elles tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa poitrine. Toutes deux avaient été éveillées en sursaut par le bruit inusité et craignaient sans doute une attaque de quelques tribus ennemies, attaques qui n'étaient que trop fréquentes dans ces temps-là. Je les reconnus du premier coup d'œil ; c'étaient la mère d'Attenousse et mon Angeline. Aies forces voulurent m'abandonner, mais je réussis a prendre le dessus. u Hélika », s'écria la vieille en se reculant épouvantée pendant qu' Angeline s'élançant a ma rencontre venait jeter son enfant dans mes bras et me sauter au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon cœur, u Père, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientôt nous revenir? » Elle n'osait prononcer le nom de son époux. Je pus alors, pressé de ses questions, me débarrasser de son étreinte et ordonner aux sauvages qui portaient mes effets de les déposer à la porte de la hutte et leur enjoignis de se retirer. Je leur avais expressément défendu de raconter la mort tragique d'Attenousse et je pouvais compter sur leur discrétion. Puis prenant Angeline et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait les deux jours qui avaient précédé mon départ, j'entrai dans la cabane et les assis sur mes genoux.
Pendant ce temps, la vieille mère disséquait chacun des traits de ma figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que j'allais leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.
L'accablement dont mon âme était en proie ne put leur échapper, elles semblèrent comprendre qu'un grand malheur était arrivé, et les sanglots d'Angeline me tirèrent de l'abîme de douleurs où j'étais enfoncé. (( Angeline, ma bonne, ma chère enfant, lui dis-je en l'embrassant, ton mari était trop ijarfait pour la terre, il ne pouvait vivre au milieu des méchants qui rôdent autour de noi:s. Dieu a voulu qu'il me chargeât de te donner avec nous tous un rendez-vous dans le ciel, car il l'a appelé a lui. Lhie afiieiise maladie l'a saisie à son arrivée aux Trois- Rivières, il en est mort entouré de tous les secours de la religion bénissant ton nom, celui de sa mère et faisant des vœux pour le bonheur de son enfant. Il m'a chargé de prendre soin de vous tous et je ne faillirai pas à l'engagement que j'ai contracté sur son lit de mort. Plutôt m'arracher le cœur que de me séparer de ton enfant à laquelle j'ai voué tout l'amour que j'ai por.é à ta mère et que je ressens pour toi aujourd'hui. »
J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la vérité, les yeux baissés et l'esprit encore noyé dans le souvenir des scènes affreuses que j'avais vues se dérouler depuis mon arrivée dans la ville.
Quand je levai la tête, Angeline ne pleurait plus, son regard était perdu dans le \ idc, un frisson agitait tous ses membres, sa pâleur était
extrême. La mère continuait à m'examiner et malgré les efforts qu'elle faisait avec la stoïque énergie du sauvage pour dissimuler ce qu'elle éprouvait, je pus voir clairement qu'elle pressentait tout ce qui était arrivé.
Je déposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, l'inondai de mes larmes et nous tentâmes, la mère et moi, tous les efforts possibles pour tâcher de la faire revenir a elle. Elle fut longtemps, bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses sens. Heureusement qu'une idée lumineuse me frappa. Je couchai aujirés d'elle la petite Âdala et lui ayant dit tout bas que sa mère allait mcnirir si elle n'essayait pas par ses caresses de la rappeler à la connaissance. Cette enfant était d'une intelligence bien supérieure à son âge, on eut dit qu'elle comprenait l'importance de ce que je lui avais dit et elle répéta les mots que je lui avais appris : « Maman si tu mourais que ferait Adala? » et elle l'embrassait à chacune de ses paroles. Ces accents naïfs qui peuvent faire surgir la mère de la tombe à la voix de s-on enfant premierné eurent l'effet désiré.
(c Oh ! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules désormais sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline et ne comprends pas encore toute la perte que tu as faite en étant privée de l'appui de ton père ? » et des larmes abondantes inondèrent ses joues. Agenouillé auprès du lit, je suivais avec anxiété cette scène navrante ; toutefois, j'augurai bien dts larmes que versait Angeline, car il me semblait qu'elles devaient la sauver. Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit toute la vérité, mais quelles consolations aurais-je pu lui offrir ; une consolation est-elle possible dans cette vallée de larmes ?
Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes événements ?...
A force de bons soins, la santé d'Angeline parut se rétablir et chaque soir, une prière était dite en commun dans la tribu pour le repos de l'âme du malheureux Attenousse.
Toutefois la position n'était guère tenable. D'un moment à l'autre, un mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre, car chacun savait ce qui s'était passé avant et après l'exécution, et je craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles d'Angeline et qu'on lui apprit de quelle manière Attenousse était mort. Je me décidai donc un jour de fuir ces endroits à jamais néfastes, d'amenai avec moi mes infortunées protégées, d'aller demeurer dans un lieu ignoré, auprès d'un lac qui se trouve dans les profondeurs des bois vis-à-vis Ste-Anne de la Pocatière, autrefois Ste-Anne de la Grande Anse. Je fis mes préparatifs en conséquence : j'achetai un fort grand canot, engageai des hommes et le surlendemain, accompagnés d'une embarcation montée par de puissants rameurs qui devaient nous prêter secours au besoins, nous descendîmes le Saguenay et quelques jours aprè.5, nous traversions le fleuve.
{à suivre) Dr Ch. de Guise.
M. Laisné de la Couronne, directeur de La Cloche, vient d'être nommé maître-correspondant de l'Association Universelle à Madagascar. Nos sincères félicitations au charmant confrère.