‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 45 sur 100 · SUR LA PLACE JACQUES CARTIER · texte numérisé non relu

SUR LA PLACE JACQUES CARTIER

Depuis longtemps en pénitence, Nelson, du haut de sa tour, Se disait dans le silence, En souriant avec humour :

n Je veux à ces fils de la France Qui m'entourent nuit et joLir, Jouer un bon tour !

Car ils pensent — est-ce croyable ? — Que moi ! moi ! j'ai peur de l'eau, Si la nuit est favorable Je vais retourner mon museau, Ils croiront que c'est le diable !

J'ris d'avance, cré bateau !.., Quels nez ! Quel tableau, n

Et Nelson, l'amiral, le brave, Bien que prononçant ces mots, .Avait un air dur et grave Qui vous donnait froid dans le dos.

.Ainsi, malgré sa figur' hâve Et son rigide repos Songeait le héros I

Joignant le geste à la parole Nelson voulut se tourner Aussitôt de la console, Les pierres en bas de tomber... Il oubliait le bénévole Qu'il était statue, et que bouger Il ne devait oser !

Edouard Mirât, cordonnier.

Tous nos lecteurs ont lu les détails de cette affaire dans les journaux. Il est 'li)nc inutile de les rappeler.

HELIKA

MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE

No 18

EsT-iL besoin de vous dire que la veille de mon départ, j'iivais visité plusieurs de mes amis et leur avais exposé le but et la raison qui me forçaient de les abandonner. Ils comprirent parfaitement, ces enfants de la nature, quel était le sentiment qui guidait ma conduite, ils voulurent même m'offrir des venaisons fumées et des pelleteries dont j'aurais trouvé un avantageux débit. Je les remerciai avec effusion pour ces preuves d'amitié qu'ils me donnaient, et lorsque le lendemain, je doublai le cap qui les séparais à jamais de ma vue, je juis apercevoir leurs silhouettes mal effacées. Ils venaient nous dire adieu malgré l'heure matinale du départ et tâchaient de se mettre à l'abri des rochers pour que nous ne les vissions pas, tant ils semblaient comprendre combien il nous était pénible de nous séparer d'eux. Je n'en ai revus que peu d'entre eux depuis que j'habite les bords du Lac à la Truite, ceuxlà je les ai toujours reçus avec bonheur parce qu'ils m'apportaient l'expression sincère de l'amitié que tous nous conservaient.

Nous débarquâmes donc à Sle-Anne à un endroit qu'on ai^pelle encore aujourd'hui le Cap Martin. L'église se trouvait alors a une bien faible distance de ce lieu, montrant son clocher d'où trois fois par jour. comme c'est encore la coutume, la cloche invitait les fidèles a la prière.

Je m'assurai de suite d'une demeure confoi table. Un brave habitant moyennant rétribution, me céda une ])artie de sa maison. J'y installai Angeline, son enfant et la vieille qui n'avait pas voulu se séparer d'elles et je m'établis leur pourvoyeur. Chaque jour, je m'évertuais à trouver de nouveaux plats qui pussent satisfaire leurs goûts, car, en déi)it de tous mes efforts, je voyais la santé d'Angeline faiblir d'un jour à l'autre malgré tous les soins que nous prenions d'elle. Pourtant elle parut se ranimer pendant quelque temps. Bien que plongée dans une affreuse tristesse dont je ne pouvais la tirer, j'avais réussi à lui faire prendre im peu d'exercice. La vieille indienne l'entourait de toute espèce de prévenances et me secondait dans ce que j'essayais pour la distraire. Je lui avais dit tout ce que j'avais caché à Angeline et par un accord tacite, jamais allusion n'avait été faite aux jours passes.

Ainsi s'écoulèrent six mois, non pas de bonheur, mais au moins de paix et de tranquillité ; chacun dévorant sa peine en silence.

Mais un jour arriva où, entraîné par le désir incessant de chasser, je m'éloignai de la demeure pour m'enfoncer dans les bois. Lorsque je revins, la désolation était à son comble. Angeline, comme à l'ordiniiire. avait été faite une promenade, elle avait rencontré dans sa course une de ces commères obséquieuses qui ont toujours la bouche pleine de nouvelles. Elle lui avait raconté dans tous ses détails le supplice qu'un sauvage avait enduré aux Trois-Rivières. Elle lui avait rapporté toutes les atroces calomnies qui avaient pesées sur lui et auxquelles elle-même ajoutait foi. Elle tenait, disait-elle, tous ces détails d'un sien cousin qui était parti des Trois-Rivières la veille de l'exécution et qui les tenaient lui-même de trois sauvages qui avaient vu commettre le meurtre pour

lequel l'indien avait été exécuté. Il avait ajouté de plus que ces trois hommes erraient dans les bois d'alentour.

Ce coup devait être le dernier qui allait frapper Angeline. Nous la mîmes au lit le soir avec une fièvre considérable et dans un état de délire complet. La Providence dans ses décrets avait décidé qu'elle n'en sortirait plus vivante.

Je glisse rapidement sur ces événements parce que je sens mon être se déchirer a chacune des péripéties que j'aurais à raconter dans les différentes phases de sa maladie. Lorsqu'un des derniers jours de mai, le bon médecin de campagne vint me presser la main, qu'il m'invita a le reconduire jusqu'au bout de l'avenue, je sentis, à l'émotion de sa voi.\, que je n'avais plus rien à espérer des secours des hommes. Il m'annonça donc que mon enfant bien aimée n'avait plus que peu de jours à appartenir à la terre. « Sa constitution, ajouta-t-il, a été minée insensiblement par des causes que je ne puis comprendre ; elle était née forte et vigoureuse. C'est à son tompérament et à vos bons soins qu'elle a dû de vivre jusqu'aujourd'hui. L'énergie de sa volonté a pu lui faire surmonter bien des crises causées par un mal moral, mais cette dernière a été au-dessus de ses forces. Dans deux ou trois jours au plus, dit-il en me ])renant la main et la serrant affectueusement. Dieu aura mis un à .ses souffrances. »

A cette désolante déclaration je sentis mes jambes fléchir sous moi, heureusement que j'avais à ma portée un poteau auquel je pus me retenir, car j'allais choir. Je demeurai longtemps plongé dans l'abîme de ma douleur. Je ne sais depuis combien de temps j'étais la lorsqu'une main amicale vint se poser sur mon épaule. Je fis un soubresaut, comme truand on est soudainement éveillé d'un affreux cauchemar. C'était le bon cure cpii venait faire sa visite quotidienne à ma chère malade. I>e docteur était passé chez lui et lui avait raconté l'état de désespoir dans lequel il m'avait laissé. Il comprit que toutes ces consolations banales (ju'on prodigue quelquetois à ceux qui pleurent étaient superflues, aussi lîous acheminâmes-nous en silence vers la maison. Avant que d'y entrer, le bon prêtre me fit promettre de n'y paraître que lorsqu'il m'aj)pelleraii afin que la malade ne vit pias l'altération de ma figure.

Quand j'entrai au signal convenu, les traits de ma pauvre Angeline n'avaient ])lus rien qui appartint à la terre. Son regard était tourné vers les cieux et de ses lèvres s'échappait une fervente prière. Le bruit de mes pas la tira de cet état extatique. Elle me fit signe d'approcher, me tendit la main et me présenta son front à baiser comme elle avait coutume de le faire depuis mon retour.

Enfin, vous l'avouerai-je, je ne me sens plus la force de vous exprimer les souffrances innombrables que j'ai éprouvées pendant les deux jours et deux nuits qui précédèrent sa mort. Bercé de temps en temps entre le découragement ou l'espérance, dès qu'une lueur d'amélioration se faisait entrevoir je redoublais, s'il était possible, mes soins et ma sollicitude. La mère et moi nous étions constamment à son chevet dans un morne silence troublé seulement par la respiration haletante de la mourante et le tic-tac de l'horloge dont l'aiguille, comme le doigt de l'inexorable destin, nous montre à chaque seconde que nous avons fait un pas vers l'éternité.

Les regards de la malheureuse mère, chargés de tristesse, rencontraient parfois les miens et nous baissions la tête comme si nous eussions craint de laisser apercevoir les sentiments de souffrances auxquels nos cœurs étaient en proie.

Le soir de la troisième journée tout parut renaître à l'espérance, l'état de la malade nous semblait s'être considérablement amélioré. Tout joyeux, je me livrais à l'espoir et de suite j'envoyai quérir le médecin.

Nous sommes toujours si heureux d'espérer même lorsque tout est perdu.

Il arriva en toute hâte, prit le pouls de la malade, osculla sa poitrine, lui dit quelques paroles d'encouragement puis me faisant signe de l'accompagner a la porte : « le soleil de demain, me dit-il, ne la trouvera jtas vivante, x

Dans la soirée, elle reçut tous ses derniers sacrements. \'ers minuit, je vis que le moment fatal approchait mais j'avais un dernier devoir a remplir et je résolus de le faire avec toute l'énergie que j'avais mis autrefois a faire le mal. C'était un pardon que je voulais obtenir, car je ne me dissimulais pas que si j'avais abandonné la voie du crime, c'était dû aux prières de mes bons parents, de mes sœurs et d'Angeline.

Après que son action de grâces fut finie, je priai l'assistance de se retirer et prosterné, la face contre terre, je demandai pardon n mon enfant pour tout ce que je lui avait fait endurer à elle-même, lui racontai l'histoire de son enlèvement et les souffrances atroces qu'enduraient ses parents par sa disparition.

l'attendais les paroles qu'elle allait prononcer comme un criminel ijui doit recevoir sa sentence.

(( Père, me dit-elle après un moment de silence, viens m'embrasser. Je remets entre tes mains Adala, c'est mon trésor, c'est ma vie que je te confie, p

Telles furent les dernières paroles que j'entendis de ^a bouche angélique.

Je fis ensuite rentrer les assistants. La respiration de la malade devenait de ])lus en plus oppressée, ses lèvres seules remuaient pour répondre aux prières des agonisants. Ses mains étaient jointes et ses yeux tournés vers le ciel. Un instant après que nous eûmes fini de prier, une légère teinte parut colorer ses joues : j'y vais, j'y vais, prunonça-t-elle comme si elle se fut adressée à quelqi.'être surnaturel et ce fut tout !...

{à suivre) Dr Ch. dk Cktsk.

LES FEUILLES D'ÉRABLE (i;

Tel est le titre d'un magnifique volume de poésies canadiennes dues à la plume poétique de M. W. Chapman, dont le talent de poëte est aussi admiré que connu. Nous reviendrons d'ailleurs sur les « Feuilles d'Erable )i dans le Recueil Littéraire, et nous donnerons, bientôt, sur ce volume, une étude plus apiirofondie et plus complète.

I. Ce volume est en vente aux bureaux de la " Minerve " rue Notre-Dame, Montréal.

1er mai 1890 IDA

François Bertrand était un marchand de Joliette, en i8... Il pouvait avoir de 50 à 55 ans.

Ce n'était pas le plus bel homme de l'endroit que mon ami François. Petit, trapu, il avait une grosse tête, une tête énorme, les yeux croches, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, des cheveux grisonnants droits comme des clous, une grande barbe blanche.

Comme il avait la barbe beaucoup plus blanche que les cheveux, les mauvaises langues prétendaient qu'il avait plus travaillé des mâchoires que de la tête.

François Bertrand naquit à Sainte-Julienne. Son père était un pauvre cultivateur qui avait élevé une grosse famille, avec un petit lopin de terre, grand comme mon nez. C'est dire, s'il était travailleur.

Debout avec sa femme, Fauchine Lorain, avant le lever du soleil, ils travaillaient tous les deux comme des mercenaires jusqu'à très tard dans la veillée.

Au fur et à mesure que les enfants grandissaient, on leur trouvait de l'ouvrage et ils aidaient à leurs parents dans les divers travaux qu'ils avaient à faire.

Disons que cette famille était heureuse malgré sa grande pauvreté.

Augustin Bertrand et Fanchine Lorain étaient de bons catholiques, I)ratiquant la religion. Ils élevèrent leurs enfants dans la crainte du Seigneur.

Mon ami François était le dix-septième enfant de cette brave famille. Il y en avait encore un régiment par derrière lui.

Pauvre, comme Augustin Bertrand était, il est facile de comprendre que l'éducation de ses enfants fut négligée. Je dirais de suite que pas un ne connut le chemin de l'école par y avoir été. Il les envoyait au catéchisme quand venait le temps de leur première communion et c'était tout.

François, mon ami, était ie plus intelligent comme le plus beau de la famille.

Dés qu il eût atteint sa dixième année, il résolut de s'instruire. Ne pouvant prendre un instant sur les heures de travail, il fut forcé d'étudier la nuit. Il réussit ainsi, à apprendre à lire et à écrire.

Lorsqu'il eut atteint sa vingtième année, il vint s'établir à Joliette. Il entra comme commis dans un magasin de l'endroit et par son travail et son énergie, il réussit, au bout d'une dizaine d'années, à ouvrir un magasin à son compte.

Il avait trente ans ; il se décida à prendre femme.

On croira peut-être qu'il eut des difficultés, mais qu'on se détrompe.

En huit jours, François avait fait la connaissance d'une fille, l'avait demandée en mariage et l'avait conduite à l'église où un prêtre les avait unis.

Cette jeune fille se nommait Marie Laframboise.

Elle avait vingt-cinq ans, était grande, sèche, avait une bonne figure, quoique peu jolie en général. Le couple était assorti.

Le commerce prospérait.

Marie aidait son époux du mieux qu'elle pouvait, cela exemptait un employé à payer.

A la fin de l'année, la naissance d'une petite fille vint les combler de joie et de bonheur.

La petite fut baptisée sous le nom d'Ida. Pourquoi Ida au lieu de Marie, comme sa mère, ou Fanchine, comme sa grand'mère ?

On a jamais pu le savoir au juste.

Quelques malins prétendent que mon ami François lisait des romans, et qu'ayant rencontré un jour le nom Ida dans un de ses livres, il jura que si jamais Dieu lui donnait une fille, il lui donnerait ce nom.

La chose arriva comme il l'avait décidé.

Ida grandit choyée, dorlotée par son péie et sa mère.

Ce pauvre François avait connu les privations. Il savait p3r y avoir passé lui-même, ce que souffre l'enfant du pauvre. Il prit tous les moyens pour épargner à sa fille les misères qu'il avait endurées.

Elle fut élevée avec toute la délicatesse possible.

Le commerce allant toujours de mieux en mieux, François fit faire un cours d'étude a sa fille, afin disait-il, d'en faire une demoiselle.

Au moment où commence noire lécit, Ida peut avoir une vingtaine d'années.

Je surprendrai probablement mes lecteur^ en leur disani ( ue la petite n'était pas laide du tout. Au risque de ne pas être cru de quelques-unes de mes lectrices, je dirai qu'elle était même jolie.

La chose peut fort bien arriver, diantre ; n'a-t-on pas vu un père et une mère laids, affreusement laids n:ême, avoir de jolis enfants.

Pour fiiire un portrait fidèle de la jeune fille, il me faudrait employer les termes des grands romanciers. Vous savez la ritournelle en question. Lne taille élancée, svelte, je ne sais trop quoi, une figure de madone peinte par un grand artiste, les yeux couleur de geai, les dents ressemblant à trente-deux perles... ainsi de suite. Moi, je vous dirai tout simplement que Ida était une belle grande brune qui faisait tourner la tête à bien des garçons et qui... la tournait elle-même pour voir les garçons.

Dans ce temps-là, c'était comme à présent, les jeunes filles se laissaient regarder par les garçons et les regardaient aussi.

Mais suffit. Je pourrais me faire gronder par quelques bonnes mamans qui ne veulent pas adniettre que dans leur temps, les jeunes filles n'étaient pas plus sages que celles d'aujourd'hui.

La mode d'embrasser les garçons entre deux portes, quand on va les reconduire, après la veillée, n'était pas établie, paraît-il.

Plusieurs autres manières de faire l'amour, en usage aujourd'hui, étaient inconnues dans le temps.

Mais passons.

Ida, à vingt ans, aimait de tout son cœur un jeune homme de Joliette ;

elle l'aimait même depuis une couple d'années. Comment avait-elle

fait la connaissance de ce jeune homme ? De la manière la plus simple.

Vous savez ou vous ne savez pas, qu'entre jeunes filles, on se rend

des petits services.

« Passe-moi ton frère, je te donnerai le mien. »

Ida ne pouvait donner son frère, pour la bonne raison qu'étant enfant unique de François Bertrand et de Marie Laframboise, elle n'en avait pas. Mais elle avait rencontré dans Albertine Brindamour, une amie complaisante qui lui avait passé le sien.

Alfred Brindamour avait vingt ans et Ida Bertrand dix-huit lorsqu'ils se rencontrèrent pour la première fois.

La connaissance se fit vite. L'on en vint bientôt aux déclarations d'amour.

Ils s'aimèrent bien cordialement, sans soucis de l'avenir.

Madame Bertrand disait qu'a dix-huit ans, une fille est trop jeune pour s'amouracher d'un garçon. Elle ajoutait que ce ne serait pas elle qui permettrait à sa fille de se laisser fréquenter par un jeune homme, avant vingt-deux à vingt-cinq ans.

II est bon de se rappeler que madame Bertrand avait vingt-cinq ans lorsqu'elle épousa François.

La surveillance dont Ida était environnée de la part de sa mère, devait naturellement éloigner d'elle ses admirateurs. Mais, on connaît peu les jeunes filles si on s'imagine qu'elles n'ont pas un moyen de satisfaire leurs parents, tout en les trompant.

Madame Bertrand n'aurait pas permis a un jeune homme de fréquenter sa fille à dix-huit ans, mais pouvait-elle trouver à redire à ce qu'AIbertine Brindamour vint a la maison avec son frère Alfred? Evidemment non !

Or, vous connaissez le tour. Une petite promenade ne peut que faire du bien. Albertine et son frère se rendent à la demeure de Bertrand. Albertine demande a la mère d'Ida, de permettre à sa fille de se promener avec elle. Il n'y a pas d'inconvénient à laisser sortir deux jeunes filles avec un jeune hom-me. La permission est accordée.

On sort, et quelle surprise ! A peine est-on rendu au premier coin, qu'on fait la rencontre d'un ami d'Alfred. Or comme cet ami connaît Albertine, cette dernière avance de deux pas, et voici deux couples qui se promènent.

Il est bon de savoir que la chose est arrangée d'avance et que la surprise n'est que pour la forme.

Il y avait deux ans qu'Alfred et Ida se connaissaient. La question de leur mariage avait été discutée entre eux, mais monsieur et madame Bertrand n'en savaient rien. Mes deux amoureux auraient pu continuer le même manège assez longtemps encore, n'eut été cette misérable manie de s'embrasser entre les deux portes, lorsque Alfred partait.

Je dois dire ici, qu'Alfred allait parfois, seul, chez Bertrand et Ida le reconduisait généralement jusqu'à la porte.

Or, une fois, au moment où mes deux tourtereaux allaient se souhaiter le bonsoir, à leur manière, la porte s'ouvrit et François les surprit bec à bec. On se fera difficilement une idée de l'affreuse position dans laquelle se trouvait Alfred et Ida.

Bertrand lui-même ne savait que dire. Ce fut lui cependant qui parla le premier : Ida, dit-il, montes à ta chambre. La jeune fille ne se le fit pas répéter et se sauva lestement dans sa chambre. Quand Bertrand se retourna pour parler à Alfred, ce dernier, jugeant que le moment des explications n'était pas propice, avait décampe.

Le père d'Ida était plus surpris que fâché de ce qu'il venait de voir. Il connaissait bien la famille Brindamour ; il savait que, quoique Alfred ne fut pas riche, il occupait une bonne position. Il était teneur de livres dans un magasin de l'endroit. Il trouvait qu'un mariage entre ce jeune homme et Ida était tout à fait convenable.

Ce fut presque en riant qu'il aborda son épouse, et lui raconta ce qu'il venait de voir.

Madame Bertrand jeta les hauts cris, et se mit à se lamenter sur le sort des jeunes filles qui se déshonoraient et déshonoraient leurs parents par leur mauvaise conduite.

— Je vais l'enfermer, s'écria-t-elle, et je la surveillerai assez que pareille chose ne lui arrivera plus.

— Ta, ta, ta, dit François, plus lu la contiendras, plus elle te jouera de tours. Sais-tu ce qu'il y a de mieux a faire? Eh bien ! s'ils s'aiment c'est de les faire marier.

— Marier, Ida se marier, mais elle n'a que vingt ans, et j'ai toujours dit qu'elle ne se marierait pas avant vingi-deux ou vingt-cinq ans.

— Tu l'as trop dit, Marie, et c'est pour cela qu'elle s'est cachée de toi. La chose fut décidée.

Le lendemain soir, Alfred que François Bertrand avait fait mander près de lui, déclara son amour pour la jeune fille et son intention bien arrêtée de l'épouser le plus tôt possible.

— Dans ce cas-lâ, avait répondu François, arinoncez vous-même votre mariage, à votre future. Dans un mois la noce

Ida fut bien surprise de trouver Alfred au salon. Sa surprise fut plus grande encore, lorsqu'il lui annonça leur procliain mariage.

je n'ai pas pris part à la noce, mais on m'a dit cju 'elle avait été bien belle.

J. F. MORISSETTE

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