SIMILITUDE
(sonnet) à iMLLE LOUISA V..., LONGUEUIL
Le linot tout à coup a cessé ses doux chants. Puis abandonnant l'arbre à la haute stature Qui le cachait alors sous sa fraîche ramure Il fuit à tire d'aile à travers bois et champs.
Un énorme épervier le poursuit de très proche : Et le petit oiseau croyant qu'il est perdu Redouble ses eftorts et parvient, morfondu, Dans le creux d'un ormeau que le hasard rapproche.
Par bonheur ce fut là qu'il trouva son salut.
Ce tout petit récit, cette scène touchante.
Est de mon cœur troublé l'image très frappante.
Le trop perfide amour, jour et nuit à l'affût.
Le poursuit très souvent et le rend inquiet
Est-il dans votre cœur quelqu'asile secret ?
Montréal, mars 1890. B. E. DE LA SaELONNIÈRK.
ELISA MERCŒUR
{suite et fin)
Ainsi donc, de l'aveu même du baron Taylor qui passe pour avoir été un protecteur éminent des lettres, la question mercantile empêcha seule la représentation d'une œuvre dont la valeur était reconnue par tous ceux qui s'étaient trouvés à même de la juger. Mais elle avait un défaut : ne pas paraître devoir rapporter d'assez gros bénéfices à la direction du Théâtre Français.
Que nos lecteurs jugent de la valeur de la protection de ce Mécène du xixe siècle ; quant à nous, protestant avec indignation contre un pareil procédé, nous nous contenterons de rappeler ici les paroles d'Elisa Mercœur a sa mère :
« Si Dieu m'appelle à lui, ma pauvre maman, on fera mille contes sur ma mort. Les uns diront que je suis morte de misère, les autres d'amour. Dis à ceux qui t'en parleront que le refus de M. Taylor de faire jouer ma tragédie a seul fait mourir ta pauvre enfant. )i
Elisa sortit découragée de la Comédie Française et, craignant un nouvel échec, n'osa pas en appeler de cette décision.
Ne rencontrant partout que refus et indifférence, elle ne devait pas tarder à succomber, minée par le travail, le désespoir et la maladie.
Elle dut bientôt s'aliter. Se sentant mourir, elle songea cà sa pauvre mère qui pleurait à son chevet et, saisissant un crayon, écrivit ces vers pleins d'amertume à M. Guizot. ministre de l'Instruction publique :
Dans une route défleurie, Sous un ciel froid qu''jublie un soleil bienfaisant.
Je n'ai rencontré dans la vie Qu'indigence, regrets, vains désirs ; et pourtant J'ai peur de la quitter, cette existence amère, Et je viens vous crier : Sauvez-moi pour ma mère !...
Je n'ose dire encore : Sauvez-moi pour la gloire, Fier objet de mes vœux, ma seule idole, hélas ! Pour aller, à mon nom, chercher une mémoire, Le fardeau de ma chaîne alourdit trop mes pas.
Guizot entend cet appel désespéré et fait une modique pension à Elisa. Mais il est trop tard ; la pauvre jeune fille doit renoncer à jamais aux baisers de sa mère et à ses rêves d'amour et de gloire, k C'en est fait, elle meurt, s'écrie avec émotion Jules Janin, c'en est fait 1 Adieu le monde, adieu la vie, adieu le ciel riant, adieu ! Plus de printemps pour Elisa; elle ne verra plus l'agneau qui bondit dans la prairie ; elle n'entendra plus les mille bruits de printemps et de forêts et d'ondes fugitives, cet enchantement qui réjouissait son âme poétique; c'en est fait : Elisa se meurt. La cruelle agonie pèse sur cette noble poitrine ; le feu dévore ses yeux si beaux, sa jeune tête se penche, sa bouche riante se contracte ; c'en est fait, c'en est fait; le flambeau va s'éteindre, la pauvre enfant va mourir. »
Le 7 janvier 1835, Elisa quittait cette terre, où elle avait tant souffert, pour un monde meilleur, et Chateaubriand lui consacrait une tou-
chante élégie où, la comparant à une rose qui a vécu seulement l'espace d'un matin, il disait :
Il descend, ce cercueil, et les roses sans taches
Qu'un père y déposa, tribut de sa douleur,
Terre tu les portas ; et maintenant tu caches
Jeune fille et jeune fleur.
Tu dors, pauvre Elisa, si légère d'années, Tu ne crains plus du jour le poids etla chaleur. Elles ont achevé leurs fraîches matinées. Jeune fille et jeune fleur.
Ah ! ne les rends jamais à ce monde profane. Mais ton père, Elisa, sur ta cendre s'incline
A ce monde de deuil, d'angoisse et de malheur
Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane
Jeune fille et jeune fleur.
Aux rides de son front a monté sa pâleur.
Et, vieux chêne, le temps fauche sur sa racine
Jeune fille et jeune fleur.
Ces vers, de l'un des plus grands écrivains du siècle, montrent bien quelles espérances s'étaient fondées sur le talent d'Elisa Mercœur.
Malheureusement elle avait eu à lutter contre l'adversité et la misère, et ce combat contre l'indigence et les revers ravaient brisée.
Si, moins attachée a ses devoirs et à sa mère, elle avait voulu goûter les joies de ce monde, sans peine elle fut parvenue. Mais dans le corps frêle et charmant de la petite institutrice, » où la grâce se montrait plus belle que la beauté, » était une grande âme. Elle sut résister aux conseils de la misère, aux convoitises de l'or, rester sans souillure dans ce monde où la boue éclabousse les plus beaux fronts et, en mourant, elle rapporta à Dieu la « clef de son cœur. »
M. de Montferrand déposa sur sa tombe quelques fleurs et ce fut tout.
C'est un Allemand, Henri Heine, si je ne me trompe, qui a dit : « Les grands poètes sont comme les nèfles: ils mûrissent sur la paille. » Il est vrai qu'ils y meurent aus.-^i ; Elisa Mercœur est là pour le prouver.
Encore si la mort de la pauvre enfant avait pu être utile ; si elle avait pu servir d'avertissement pour l'avenir, de leçon à ses contemporains: mais il n'en fut rien.
Deux ou trois ans après mourait sur un grabat de l'hôpital de la Charité un autre grand poète, le jeune et malheureux Hégésippe Moreau dont le cadavre fut jeté nu sur la table de marbre d'un amphithéâtre.
Platon expulsait de sa république les poètes ; mais il voulait aussi qu'on les conduisît en exil avec des palmes, des fanfares et des couronnes de fleurs. S'il avait vu le cadavre de l'un d'eux sur le grabat d'une mansarde ou sur la table de dissection, il eut traité de barbare le peuple qui eût souffert dans son sein un semblable spectacle, un pareil sacrilège.
Hégésippe Moreau devait quitter cette vie dans une salle d'hôpital, emportant avec lui les regrets poignants d'une existence pleine de promesses et que l'ingratitude de ses contemporains avait seule brisée. Elisa, plus heureuse, mourut dans les bras de sa mère. Plus heureuse,, oui, car elle avait à son chevet un cœur ami qui dut lui prodiguer les plus douces paroles, les plus tendres consolations; mais plus malheureuse aussi, car aux regrets causés par l'indifférence des hommes, se joignait pour elle une douleur plus vive encore : laisser sa mère, — cette mère, pour laquelle elle avait toujours travailler et lutter — sans secours et sans pain.
Si elle avait eu connaissance de la pension que lui accorda Guizot, elle eût rendu son âme à Dieu avec moins de peine, mais celle-ci arriva trop tard pour adoucir ses derniers moments.
Elle repose aujourd'hui dans un coin ignoré du Père-Lachaise, loin
de sa cité natale et de ses camarades d'enfance. La Société Académique de la Loire-Inférieure et l'Académie provinciale, ajoutant leurs souscriptions aux collectes particulières d'amis dévoués à Elisa, lui ont fait élever un modeste tombeau. Mais à Nantes, aucune statue, aucun buste, aucune plaque de marbre ne rappelle à ses compatriotes le nom de cette jeune fille qui est née dans nos murs et eut illustré notre ville si la mort n'était venue la saisir à vingt-six ans. Notre cité n'est pas assez fière de ses gloires, surtout de ses gloires littéraires et, en particulier, de celle-là.
N'aurait-elle pas dû tenter, depuis longtemps, le ciseau de nos statuaires, l'humble fille du peuple, la petite institutrice qui sut, par le simple efiort de son génie, s'élever au rang des plus grands écrivains de ce siècle ?
Quelle plus gracieuse figure que cette vierge de vingt ans, morte dans tout l'éclat de la beauté et du talent ? Ne devrait-elle pas être représentée en marbre blanc sur une de nos places publiques ? Elle aurait une main sur son cœur, dans l'autre im lys ; ses yeux si beaux au dire de ses contemporains, seraient levés vers le ciel, ses lèvres s'entr'ouviraient comme pour laisser échapper un chant divin. Une lyre brisée et couronnée de lauriers et de roses reposerait à ses pieds et. sur le piédestal de cette statue angélique, on lirait cette fière devise de ia Bretagne, qui caractérise a merveille la vie entière d'Elisa Mercœur : Pot lus mon quant ftcdari.
Georges Viau et Dominique Caillé,