‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 53 sur 100 · POESIE · texte numérisé non relu

POESIE

Pieire Corneille, né en 1606, et mort en I684, fut un des principaux génies de ce siècle brillant.

(1 Quand il arriva sur le théâtre, a dit Racine, aucune connaissance des véritables beautés de la scène existaient. Quel désordre ! quel irrégularité • Les auteurs étaient aussi ignorants que les spectateurs, la plupart étaient extravagants et dénués de vraisemblance. » Corneille s'attacha à combattre d'abord le mauvais goût de son siècle et y parvint non sans quelques difficultés.

Ses personnages parlèrent un noble langage, inconnu jusqu'alors et la scène eût plus d'ordre, plus d'originalité et plus de distinction.

Cinna, le Cid, Horace, œuvres immortelles de notre grand poète, produisirent chez les nations une révolution complète. Tous y admirèrent cette sublimité des pensées, cette grandeur des images, cette noblesse des sentiments qui ont fait de Pierre Corneille le poète par excellence du siècle de Louis XIV.

Polyeucte est son chef-d'œuvre principal, le drame au-dessus duquel il n'y a rien, comme a dit Fontenelle.

Napoléon assurait que si ce poète sublime eût vécut de son temps, il l'aurait créé prince.

« La France, dit Racine, se souviendra avec [)laisir que sous le plus grand de ses rois a fleuri le plus grand de ses poètes, on croira même ajouter quelque chose à lagione de notre auguste monarque, lorsque l'on dira qu'il a estimé, qu'il a honoré de ses bienfaits cet excellent génie, et qu'enfin les dernières paroles de Corneille ont été des remerciements pour Louis-le-Grand. »

Jean Racine naquit en 1639 et mourut en 169g.

Ce poète, le Virgile du XVIIe siècle prit une autre voie que celle de Corneille ; celui-ci avait trouvé sa force et ses succès dans la sublimité, la terreur, la magniticence, celui-là les trouva dans la douceur, la tendresse, l'amour et la délicatesse. Le premier fut le poète de la grandeur, le dernier celui du sentiment. Les rôles de femmes eurent toutes les prédilections de Racine paice que c'est là qu'il voyait,— la femme étant une nature douce et tendre, — le secret de ses plus grands succès.

K L'élégance et la délicatesse d'Euripide, dit un critique, la profondeur majestueuse et la pureté classique de Sophocle, quelques rares accents de l'ardent Eschyle se réunissent dans le style de Racine, pour en former un tout harmonieux et enchanteur. Quand il parle tout s'anime dans sa bouche, tout prend un air de vie et d'allégresse ; Shakespeare a été surnommé l'Eschyle anglais. Corneille le Sophocle moderne. Racine l'Euripide français »

L'auteur de ces œuvres immortelles qui ont pour noms, Athalie, Esther, Britannicus et Andromaqiie, a trouvé dans la postérité une admiration qui va toujours grandissant ; connaissant le cœur humain jusque dans ses replis les plus cachés, Racine a été le poète, le chantre divin des sentiments les plus nobles et des passions les plus généreuses ; voilà pourquoi ses écrits sublimes sont de tout temps, pour toute nation et pour chaque individu.

Molière né à Paris en 1622, a été surnommé à juste titre le prince des comédiens. Ses premières productions dénotèrent chez lui une finesse exquise, une grande connaissance des défauts du cœur humain, et des travers de la société. Il s'appliqua à flageller de ses sarcarmes la bigoterie, l'avarice, la pédanterie, tous ces vices enfin qui gangrènent toute société et dégradent un grand nombre d'individus ; aussi a-t-on dit avec raison que ses œuvres ne finiront qu'avec le monde.

L'avare, le Misanthrope et le Tartuffe sont trois comédies où Molière a déployé le plus de finesse, de raillerie. Ce comédien célèbre jusqu'aujourd'hui est r^sté unique, et nul n'a pu l'imiter, car ses pensées, ses expressions, ses tours de phrases, tout enfin dans ses pièces sont propres à lui, à son caractère.

Boileau, le plus grand poète satirique du XVIIe siècle, vit le jour à Paris, le ler novembre 1636. Après avoir embrassé successivement le barreau et l'état ecclésiastique, il se fit poète.

Ses principaux chefs-d'œuvre sont les Satires, les Epitres, l'Art poétique et l'admirable poème tragico-comique Le Lutrin.

Dans tous ses ouvrages, Boileau se fait remarquer par une sûreté étonnante de jugement, un goût qui ne se trompe point, une facilité qui entraîne, une richesse de style qui éblouit, un certain esprit de finesse railleuse qui terrasse ceux qu'il frappe ; mais malgré toutes ces beautés, ses écrits n'ont pas cette chaleur de style, ces pensées sublimes, ces sentiments tendres et délicats, cette ivresse toute divine qui caractérise le véritable poète. Cependant, plus que tout autre, il purifia la langue française des expressions vicieuses et impropres qui s'y rencontraient encore, donna les règles de la tragédie, et lut ainsi le législateur véritable de cette littérature qui a produit tant d'œuvres immortelles.

Il mourut en ly 11.

Le Perrier lui ut alors ce quatrain :

Au joug de la raison, asservissant la rime, Et même en imitant, toujours original.

J'ai su dans mes écrits, docte, enjoué, sublime, Rassembler en moi, Perse, Horace et Juvénal.

La Fontaine, le bonhomme, comme l'appelait Molière, naquit en Champagne le 8 juillet 1621.

Il commença fort tard à faire des vers, sa vocation ne lui fut révélé qu'en entendant déclamer une ode de Malherbe.

Son premier ouvrage fut la traduction de l'Ennuque de Térence.

Le ministre Fouquet, qui en ce temps jouissait d'une grande puissance, se l'attacha. La Fontaine témoigna de sa gratitude en lui dédiant quelques essais poétiques, entre autres, le Sofige de Vaux, les Nymphes de Vaux, etc.

Dans la suite, il donna au public ses admirables Fables qui ont surpassé celles d'Esope et de tous les fabulistes anciens.

La Fontaine, dans ses derniers écrits, ne montre point une science profonde, une érudition étonnante, une connaissance étendue de la philosophie et de la politique, mais il possède au plus haut degré ce talent admirable de conter avec finesse et avec abandon les choses les plus simples.

Dans ses Fables, tout est plein de vie ; les bêtes, les arbres, les fleuves et les ruisseaux, les montagnes, le vent, les nuages, les oiseaux, les astres, tout parle et agit sous la plume facile du grand fabuliste. Sa qualité dominante c'est le naturel dans tout ; ses descriptions sont riches de poésie, ses expressions heureuses et justes. Mad. de Sévigné a dit de lui : « Il peignit la nature et garda ses pinceaux vieux.»

Ses Fables immortelles seront toujours lues avec le plus grand intérêt par les amis de la littérature ; elle plairont aux enfants comme aux vieillards, aux savants comme aux ignorants.

Ce charmant conteur mourut le 13 mars 1695.

On grava sur son tombeau cette cun'euse épitaphe :

Jean s'en alla comme il était venu, Mangea le fonds avec sou revenu ; Tint les trésors : cliose peu nécessaire. Quand a son temps bien sut le dépenser. Deux parts en fit, dont il voulait passer, L'une a dormir, l'autre a ne rien faire.

Le duc de La Rochefoucauld, né en 1613 et luort en 1680, fut un des plus grands moralistes de son temps.

Ses Maximes, quoique justement célèbres, ne nous font connaître l'homme que comme un monstre d'hypocrisie, apie aux actions les plus noires, aux crimes les plus odieux.

Certes, surtout dans notre société moderne, il y a bien des travers, des défauts dangereux, mais la tendresse, la franchise, la pureté, existent encore, grâce à Dieu. Le jour où elles disparaîtront, Id société, s'écroulant par sa base, tombera dans un abîme sans fond de vices et de crimes et ne se relèvera jamais.

La Rochefoucauld se rachète quelque peu par une vivacité de style et une délicatesse de diction tout à fait remarquables.

La Bruyère, qui naquit en 1646, surpasse de beaucoup selon le jugement de tous les critiques, le duc de La Rochefoucauld

Ses Caractères., qui, comme les comédies de Molière, ont pour but principal de ridiculiser les sots et les fats et de corriger par là les défauts de la société eurent un succès immense. La Bruyère avait peint tous ces caractères d'après nature et voilà pourquoi de nos jours encore, ces portraits ont une ressemblance parfaite avec plus d'un.

Une finesse inépuisable, une délicatesse exquise, une pureté remarquable, une élégance charmante, une concision pittoresque et une invention d'idées se renouvellant toujours, telles sont les principales qualités de ces immortels Caractères.

u Dans l'espace de peu de lignes, dit La Harpe, l'auteur met ses personnages en scène de vingt manières diflé rentes, et en une page, il épuise tous les ridicules d'un sot, ou tous les vices d'un méchant, ou toute l'histoire d'une passion, ou tous les traits d'une ressemblance morale. »

Montréal, avril 1890. Paul DURAND.

{à sîiivrc)

LES FEUILLES D'ÉRABLE (i)

Ainsi que je l'avais promis, je donne aujourd'hui une petite critique des (( Feuilles d'Erable ». Cependant elle ne sera pas aussi longue ni aussi forte que je l'aurais désiré, car on n'est pas toujours le maître de son temps.

M. Chapman commence par la France et finit par la France encore ; on sent en lui un cœur patriotique et une âme noble et élevée. Je cite les quatre dernières strophes du poëme : La France :

Aussi graude qu'Athènes, aussi fière que Rome, Elle a rempli le moude entier du nom d'un homme, Sonné sur chaque bord son bronze triomphal. Fait jaillir de son sol mille sources sacrées Où bardes et penseurs de toutes les contrées S'en viennent enivrer leur âme d'idéal.

La France ! c'est le cœur qui fait vivre l'Europe, La tête où tout projet vaste se développe. Le bras où l'opprimé cherche a se cramponner, Le torse qui résiste aux chocs des avalanches. C'est un chêne géant dont on coupe les branches. Mais que l'on ne pourra jamais déraciner !

La France ne meurt pas, et, quand elle se couche. Son front garde toujours sa majesté farouche, Et son vainqueur épie en tremï)lant son sommeil. Elle demeura grande après le grand désastre, Et Sedan ne fit pas plus d'ombre sur son astre Que l'aile du vautour sur l'orbe du soleil !

Mais si des conquérants, assoiffés de vengeance, Allaient éteindre un jour le flambeau de la France, Les peuples aussitôt marcheraient a tâtons. . . Que dis-je ? Si jamais ce flambeau se dérobe, Les feux C[u'il a Versés a tous les coins du globe Eclaireront eucor le ciel des nations !

C'est la un bien petit échantillon des h Feuilles d'Erable » de M. W. Chapman, dont l'œuvre peut prendre place prés de celles des Coppée et des Dérouléde. Oui, chaque page de ce volume contient des beautés littéraires qui rappellent celles de l'antiquité, surtout des sentiments patriotiques que Paul Dérouléde lui-même signerait sans craindre de voir son firmament de poëte s'obscurcir un seul instant. Certains chants nous ont montré la haute valeur et le beau talent du chantre du Canada Français. Notre race doit s'enorgueillir de posséder un Chapman.

i( De tous nos poètes, disait dernièrement M. Z. Bouchard, Chapman et peut-être le plus éthéré, le plus diaphane, c'est avant tout le peintre de la lumière. Tout ce qui brille sous le ciel bleu s'enlumine encore davantage sous son pinceau magique. » Et permettez-moi d'ajouter : (lu'il est l'émule du premier chantre canadien. L'œuvre de M. W. Chapman vivra aussi longtemps que notre langue sur les bords du Saint-Laurent, et chacun sait que notre belle langue française n'est pas prête à expirer. Cilons quelques strophes de l'ode adressées l'honorable A. R. Angeis, [parlant du drapeau français :

(1) Cet article avait été préparé pour le nuim'îro qui devait paraître le 15 mai.

C'était le drapeau blanc, immortelle relique, Qui tant de fois avait guidé nos preiix vainqueurs, Que nous voj'ions alors repasser l'Atlantique, Emportant dans ses plis des lambeaux de nos cœurs.

Le Canada subit le joug de l'Angleterre Contre qui nos soldats cent ans avaient lutté, 11 pleura bien longtemps la France, cette mère. Que nous avions perdue avec la liberté.

Mais nous restâmes fiers après notre défaite,

Aussi brillante, au.ssi noble que le succès ;

Et tous nous roidissant, au fort de la tempête,

Nous poussâmes ce cri : — Restons toujours français !

Nous chérissons toujours notre mère patrie, Quoiqu'elle nous vendit ainsi qu'un vil troupeau. Oui, nous l'aimons encore avec idolâtrie, Et rien n'émeut nos cœurs comme son vieux drapeau.

Puis voici le petit poëme qui termine les admirables « Feuilles d'Erable », c'est un sonnet à la France :

À LA FEANCE

Vieille Gaule ! pays des dévoûments épiques, Sol fécondé du saug d'innombrables Césare, Terre des nobles cœurs, des luttes olympiques. Des succès éclatants et des sombres hasards !

France ! France ! berceau de ces guerriers stoïques Dont tous les cieux ont vu flotter les étendards ! Toi qu'Athènes et Rome, en leiu's jom-s héroïques, Ne sui-passèrent pas dans la guerre et les arts !

Toi qui peuplas jadis les bords du nouveau mondf, Qui penches si souvent ta mamelle féconde Au peuple soupirant après la liberté ! . . .

Ecoute ! . . . Sur les bords d'un fleuve d'Amérique Il est un petit peuple a la force homérique. Qui se souvient toujours que tu l'as allaité 1

Ainsi qu'on le voit les commentaires sont inutiles ; ces vers parlent assez d'eux-mêmes. Chaque Canadien devrait se faire un devoir de posséder les « Feuilles d'Erable » dans sa bibliothèque, car elle ne peut-être complète sans ce poétique et ravissant volume. Terminons en disant : qu'il nous semble que les quarante immortels de l'Académie Française se couvriraient d'un éclat de gloire de plus en couronnant un livre tel que : les Feuilles d'Erable de notre poëte national Chapman.

Le Découpage pour Tous, directeur, Lorin Aîné, 2 et 4 impasse de Chalon, Paris. Sommaire du dernier numéro : Géricault, par À. Genevay — Printaniére, par Henry Cormeau — Bibliographie — La légende du petit mort, par D. Mon — Pensées et maximes — « Le Korrigan », par E. — A moi le pompon ! par A. Ellivedpac — Petite chronique. — Jeux d'esprit.

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