NOVEMBRE 1889 LA MONTAGNE DES AMES
{suite et fin)
Pendant que le jeune homme parlait, un sourire imperceptible se dessinait sur les lèvres de Béatriz qui lorsqu'il eut fini de parler, s'écria d'un air d'indifférence et en attisant le feu, où le bois craquait lançant des étincelles de mille couleurs.
— Oh ! cela non ! quelle folie ! aller à la montagne pour une semblable bagatelle ! Une nuit si obscure, la nuit des morts, et par un chemin rempli de loups.
Elle appuya d'une telle manière sur cette dernière phrase qu'Alonso ne put faire moins que d'en comprendre l'amère ironie. Il se leva, comme mu par un ressort, passa la main sur son front, comme pour en arracher la peur qui était dans sa tête et non dans son cœur, et d'une voix ferme il s'écria, s'adressant à sa belle, qui était encore penchée sur le feu s'amusant à l'attiser.
— Adieu, Béatriz, adieu. A... bientôt.
— Alonso ! Alonso ! dit-elle se retournant avec vivacité ; mais quand elle voulut ou parut vouloir le retenir, le jeune homme avait disparu.
Quelques minutes après, on entendit le pas d'un cheval qui s'éloignait au galop. La belle avec une radieuse expression d'orgueil satisfait qui colorait ses joues, prêta une oreille attentive à cette rumeur, qui s'aftaiblissaiî, qui se perdait, qui s'évanouit enfin. Les vieilles pendant ce temps continuaient leurs contes d'apparitions, le vent soufilait sur les vitres du balcon, et les cloches de la ville sonnaient au loin.
Une heure s'était écoulée, deux, trois ; minuit était sur le point de sonner, et Béatriz se retira dans son oratoire, Alonso ne revenait pas ; il ne revenait pas quand en moins d'une heure il aurait pu être de retour.
— Il aura eu peur ! s'écria la jeune fille, fermant son livre de prières et s'acheminant vers son lit, après avoir inutilement essayé de murmurer quelques-unes de ces prières que l'Eglise consacre le jour des morts à ceux qui ne sont plus.
Après avoir éteint la lumière et fermé les doubles rideaux de soie, elle s'endormit, d'un sommeil inquiet, léger, nerveux.
Minuit sonna à l'horloge du château. Béatriz entendit dans son sommeil les vibrations de la cloche lentes, sourdes, tristes et entr'ouvrit les yeux. Elle croyait avoir entendu prononcer son nom, mais loin, très loin, et par une voix étoufiee et plaintive. Le vent gémissait dans la fenêtre.
— Ce doit être le vent, dit-elle. Et mettant la main sur son cœur elle essaya de se tranquilliser. Mais son cœur battait de plus en plus violemment. Les portes de l'oratoire avait grincé sur leurs gonds avec un cri aigu, prolongé, strident.
D'abord une, et puis toutes les autres portes plus rapprochées de son
appartement, avaient résonnées à leur tour, celle-ci avec un bruit sourd et grave, celles-là avec un gémissement long et crispant. Ensuite le s ilence, un silence plein de rumeurs étranges, le silence de minuit, avec un murmure monotone d'eau dans le lointain, d'aboiements de chiens, de voix confuses, de paroles inintelligibles, d'échos de pas qui vont et viennent, de frôlements de robes qui se traînent, de soupirs étouffés, de respirations fatiguées que l'on sent presque, de tremblements involontaires qui annoncent la présence de quelque chose d'invisible et dont l'approche se distingue cependant dans l'obscurité.
Béatriz, immobile, tremblante, souleva la tête et écouta un moment. Elle entendait mille bruits divers, se passait la main sur le front, écoutait de nouveau... rien.
— Bah ! s'écria-t-elle, remettant sa tête sur son oreiller de salin bleu, serais-je aussi peureuse que ces pauvres gens dont le cœur bat de terreur sous leur armure en entendant une histoire d'apparition ?
Et fermant les yeux, elle essaya de dormir... mais ce fut en vain. Elle se souleva de nouveau plus pâle, plus inquiète, plus atterrée. Ce n'était plus une illusion, les tentures de brocard de la porte, en se séparant avaient fait entendre un frôlement ; des pas lents résonnaient sur le tapis, le bruit de ces pas était sourd, presque imperceptible mais continu, et en même temps, on entendait craquer quelque chose comme du bois ou des os. On approchait, on approchait. Béatriz poussa un cri aigu, cacha sa tête et retint son souffle.
Le vent fouettait les vitres du balcon, l'eau de la fontaine tombait et tombait avec un bruit éternel et monotone, les aboiements des chiens se dilataient dans les rafales, et les cloches de la ville de Soria, les unes proches, ies autres distantes, sonnaient tristement pour les âmes des morts. Ainsi se passèrent une heure, deux heures, la nuit, un siècle, car la nuit parut éternelle à Béatriz.
L'aurore parut enfin ; revenue de sa terreur, elle entr'ouvrit les yeux aux premiers rayons de lumière. Après une nuit d'insomnie et de terreur, elle est si belle la lumière claire et blanche du jour ! Elle écarta ses rideaux de soie, et elle se disposait à rire de ses craintes passées, quand tout-à-coup une sueur froide couvrit son corps, ses yeux s'ouvrirent démesurément, une pâleur mortelle se répandit sur ses joues; sur son lit elle avait vu sanglant et déchiré, le ruban bleu qu'elle avait perdu sur la montagne, le ruban bleu qu'Alonso avait été chercher.
Quand ses serviteurs arrivèrent effrayés, lui annoncer la mort d'Alonso, qui le matin avait été vu dévoré par les loups, entre les broussailles de la montagne des âmes, ils la trouvèrent immobile, crispée, accrochée avec les deux mains à l'une des colonnes d'ébène de son lit, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte, les lèvres blanches, les membres rigides, morte, morte d'horreur !
On dit qu'après cet événement, un chasseur égaré qui avait passé la nuit des morts sans pouvoir sortir de la montagne des âmes, et qui le jour suivant, avant de mourir, put raconter ce qu'il avait vu, rapporta des choses horribles. On assure qu'il vit les squelettes des anciens Templiers et des nobles de Soria enterrés dans la chapelle, se lever au mo-
ment de la prière avec un bruit horrible, et à cheval sur des ossements de coursiers, poursuivre comme une bête féroce une femme belle, pâle et échevelée, qui les pieds nus et sanglants, et poussant des cris d'horreur, tournait autour de la tombe d'Alonso.
G. A, Becquer.