‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 69 sur 100 · LES IDÉES DU PÈRE ANTOINE · texte numérisé non relu

LES IDÉES DU PÈRE ANTOINE

SUR l'avenir du canada

Il n'y a pas très longtemps, vivait près de chez moi, le vieillard le plus curieux que j'aie connu. Octogénaire probablement, il' était demeuré vert malgré les ans, et possédait encore la plénitude de ses facultés. Doué d'une logique naturelle peu ordinaire, il avait la réputation d'être l'homme aux bons conseils par excellence. Aussi le consultaiton souvent. Ses avis étaient marqués au coin de la sagesse, et ceux qui les suivaient étaient certains de bien faire ; car il avait tant vu," il avait tant retenu, l'expérience l'avait si bien façonné que de suite il débrouillait les choses, indiquait la route à suivre et trouvait la résultante. Possédant avec cela un petit revenu qui le faisait vivre dans l'indépendance, joignant une instruction élémentaire mais solide, il était certainement l'homme le plus connu, le plus charitable, le plus respecté du canton.

Je le connaissais bien le père Antoine et j'allais le voir pour causer avec lui.

Sa conversation émaillée de souvenirs, d'appréciations justes sur les hommes, son éloquence, me semblait la source d'eau vive où le voyageur fatigué se désaltère avec joie.

Un jour, je ne sais pour quelle raison, Je lui demandai ce qu'il pensait sur l'avenir du Canada? S'il croyait que les Canadiens-Français formeraient un jour une nation ?

Le père Antoine me regarda fixement de ses petits yeux gris, puis, ayant allumé sa fameuse pipe d'une phénoménale grosseur, il pétuna gravement durant plusieurs minutes. Si bien qu'il était entouré d'un nuage presqu 'opaque de fumée lorsqu'il se décida à répondre :

— Enfant, dit-il, ne va pas croire que ta demande me prenne au dépourvu, non, non ' J'y ai pense bien souvent, oui bien souvent je me suis creusé la têie, j'ai examiné le pour et le contre ; car tout Canadien qui sent un cœur battre pour son Dieu et sa patrie ne peut pas deme*irer indifférent devant ce problème. Il lui faut le résoudre. Or comme tous les autres j'y ai réfléchi, comme tous les autres j'ai vu les causes qui ont assuré notre existence, qui ont empêché notre anglification, et j'en suis venu à cette conclusion : un jour, encore assez éloigné peutêtre, nous serons libres, nous aurons notre place au banquet des nations.

Bientôt, i'Am.érique du nord ne formera qu'une vaste confédération.

Il en sera probablement ainsi durant cinquante ans au moins, époque à laquelle un travail sourd mais constant opposé à la centralisation du pouvoir, opérera la scission de l'Amérique du nord en cinq confédérations. Celle du sud, de l'ouest, de l'est formés par les Etats-Unis d'aujourd'hui, moins une partie de la Nouvelle Angleterre, deux dans l'Amérique britannique, l'ouest, l'ancienne et l'est. Une période de pas moins de cent ans s'étant écoulée d'aujourd'hui à ce temps, notre population sera alors de 25,000,000. Notre pays sera formé de la province de Québec, d'une partie de la province d'Ontario et des états de la

Nouvelle Angleterre. Tout cela sera Français, tout cela catholique.

De plus, notre langue deviendra insensiblement moins française, jusqu'au jour où elle formera un composé français-anglais.

Après ces mots, le vieillard s'appuya la tête dans ses mains et parut se plonger dans une profonde méditation.

La fumée bleuâtre se jouait dans ses longs cheveux blancs, puis s'élevait dans l'air tranquille en prenant des formes fantastiques.

Comme hypnotisé, je restais là, croyant voir quelque chose de mystérieux dans cet être doué de prescience...

Puis je sortis lentement sans le déranger.

E. Z. Massicotte.

ETUDE SUR LE XVIIe SIÈCLE DE LOUIS XIV

{suite)

IL — beaux-arts

Les artistes du XVIIe siècle, grands et dans leurs conceptions et dans leurs effets ont étonné et ravi d'admiration les peuples européens; leurs chefs-d'œuvre sublimes et grandioses sont les échos fidèles de ce que l'antiquité a produit de plus merveilleux et de plus divin. Les architectes, peintres et sculpteurs du règne glorieux de Louis XIV brisant avec ce que le moyen avait de disgracieux et de lourd, donnèrent à l'art une forme plus belle, plus noble et plus réelle.

Androuet du Cerceau, de Brosse, Lemercier, Levau, Claude Perrault, Jules Mansard dans l'architecture, Jacques Sarrazin, Pujet, Girardon dans la sculpture, Lebrun, Poussin et Lesueur dans la peinture, ont acquis une célébrité universelle et feront toujours l'honneur et. la gloire de la France.

architecture

L'architecture au XVIe siècle avait subi, comme toutes choses alors, une espèce de révolution, qui, détrônant en partie ce style ogival dont le moyen-âge, ce temps plein de foi, avait donné dans ces imposantes églises gothiques, l'exemple le plus sublime, lui opposa un style nouveau, créé la veille, le style jésuite.

Les Pères de la compagnie de Jésus, qui possédaient alors en Europe une grande influence s'opposèrent avec fermeté à la renaissance de l'art antique. Néanmoins, niant les beautés incontestables du gothique, ils fondèrent une espèce d'architecture qui, comme toute idée nouvelle, trouva même parmi les plus habiles architectes de France et d'Italie des admirateurs enthousiastes.. Certes, ce style ne manque point de qualités éminemment précieuses, mais il n'atteindra jamais cette majesté, cette poésie, cette grandeur de l'art gothique.

Salomon de Brosse, le partisan le plus zélé et le plus capable du style jésuite, consacra en France cette architecture nouvelle par l'achèvement du portail de Saint-Gervais. Suivant tous les critiques, cette

façade, sans manquer de grandeur, possède des défauts, très visibles, mais il faut remarquer que cette entreprise était des plus difficiles, car Saint-Gervais était de style ogival.

Le chef-d'œuvre principal de ce grand architecte fut le magnifique palais du Luxembourg où il révéla toute la force de son génie. Cette construction élégante et belle dans sa simplicité, savante dans ses détails, fera toujours l'orgueil de Paris.

Jacques Lemercier, qui lui succéda, comme architecte du roi, eût plus de réputation ; possédant au plus haut degré la science architecturale, il s'attira l'admiration de tous ses contemporains par la construction de magnifiques et riches édifices parmi lesquels on remarque le Palais-Cardinal ou Paiais-Royal, l'agrandissement des Tuileries et du Louvre et bien d'autres moins importantes.

Levau, qui naquit en 1612 et mourut en 1670, fut un des plus grands génies que produisit l'architecture du XVIIe siècle. Moins savant et moins artiste que Jacques Lemercier, il posséda cependant une plus grande influence. Il donna à l'architecture nouvelle qui tendait à remplacer l'art ogival un aspect plus monumental et plus noble. Il donna les plans des splendides hôtels de Lyonne, de Colbert à Paris, bâtit le château de Vaux, qui est considéré comme son chef-d'œuvre, répara le Palais Mazarin et le Louvre et commença les bâtiments de Versailles.

Colbert, voulant encourager les artistes du royaume, ouvrit un concours pour un projet d'une façade au jjalais du Louvre,

Un médecin, nommé Claude Perrault, remporta le prix. Cet homme devenu soudainement l'architecte le plus célèbre de France conçut pour l'édifice en question une colonnade de 176 mètres, considérée comme le chef-d'œuvre de l'architecture moderne.

« La colonnade du Louvre, dit un antique, était l'application la plus heureuse qu'on eût faite des grands principes de l'antiquité. L'enthousiasme qu'elle excita fut immense. On ne connut plus d'autre modèle que la colonnade et les artistes s'en inspirèrent dans toutes les cont:eptions qui nécessitaient un style pompeux. »

Louis XIV, désirant un palais à lui pour y donner ces fêtes splendides qui ont fait de sa cour la plus brillante de l'Europe, avait choisi Versailles village situé aux portes de Paris et Levau fut son premier architecte.

Celui-ci étant mort avant la terminaison complète de cet immense palais, Jules Hardouin Mansard, protégé de Mad. de Montespan, finit cette majestueuse résidence et fit preuve alors d'un grand génie, mais le monument où il mit toute la force de l'art et la poésie de son âme fut incontestablement la retraite de Louis XIV à Marly.

Mansard fui un véritable architecte ; artiste de génie et constructeur savant, il sut réunir dans toutes ses constructions ces deux arts qui ne doivent jamais être séparées, parce que l'un complète l'autre d'une manière sensible.

Après la mort du grand roi, « le dernier des rois bâtisseurs », l'architecture tomba. Sacrifiant le beau au joli les architectes du XVIIIe siècle chargèrent les édifices de décorations, fondant ainsi une architecture nouvelle dite de Pompadour, que l'on a surnommée avec raison « style rococo. »

Le premier architecte qui conçut l'idée de ce style à décorations, fut un nommé Borromini, artiste d'Italie.

« C'est a lui, dit un auteur, qu'on doit ces colonnes ventrues, torses, entortillées sur des monceaux de piédestaux, de socles, de plinthes sans motifs ; ces chapiteaux fantasques à volustes à rebours, ces entablements bâtards, interrompus, ondulés à saillies, à rectangles ; ces frontons déplacés, brisés, difformes et même à cornes ; ces balustrades à contre-sens, à facettes et prodiguées jusqu'aux frontons ; ces églises cintrées, sans caractère, à façades en forme de turban ; ces ornements surabondants et de mauvais goût, qui déparent tant d'édifices de ce siècle et dont une foule d'églises et de palais offrent des exeinples si multipliés. »

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