‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 74 sur 100 · NUIT EN MER · texte numérisé non relu

NUIT EN MER

Trois coups à la poite nous annoncent le signal convenu : il est onze heures. Nous nous habillons à la hâte : chemise de laine, pantalon de drap, gros souliers, et nous voici en route. La nuit est sombre, la brise forte, une pluie fine tombe sur le sol. Nous longeons les falaises du Pollet, nous dirigeant vers Dieppe déjà plongée dans le sommeil. La mer est houleuse et moutonne sur les récifs de la côte. Notre guide rompt le silence: « Si vous m'en croyez. Messieurs, il serait prudent « de remettre la partie à une autre fois ; cela ne présage rien de bon. »

Mon compagnon est de cet avis. Pour moi c'est tout différent. L'ardeur de la jeunesse, l'amour des émotions, l'attrait en perspective d'un spectacle grandiose, m'enflamment. Je résiste, je combats, je persuade, j'entraîne : « Partons ! Partons !»

Ebranlés par mon opiniâtre entêtement, honteux, peut-être, d'un moment d'hésitation, ils fléchissent : le départ est décidé.

Nous arrivons au port et descendons dans une barque par l'escalier de fer rivé à la muraille. Quatre pêcheurs sont sur la frêle coque que soulève la marée montante. L'amarre est détachée, nous glissons sur les eaux. A l'avant, un falot éclaire notre marche. Un de ses rayons frappe soudain un grand Christ de bois placé à l'extrémité de la jetée. En passant auprès, le patron se découvre, il s'adresse à ses camarades : i( Mes amis, un brin de prière, pour que Dieu nous protège ». Et ces hommes habitués depuis l'enfance aux dangers, inclinent le front et laissent leur pensée s'envoler vers le ciel.

Quel attendrissement n'ai-je pas ressenti ! Dans ce siècle de scepticisme, vous qui vous faites gloire de vous écrier :

A l'école du doute ou a formé mon âme !

Si vous vous étiez trouvés en cet instant sur cette barque fendant les ondes dans la nuit, je suis certain qu'une voix secrète aurait vibré dans votre cœur et que vous auriez courbé aussi la tête devant l'attitude et la croyance de ces braves gens.

D'abord, poussés par les rames, nous louvoyons à peu de distance du rivage. Puis le vent gonflant nos voiles, nous gagnons le large et, à une lieue de terre, les pêcheurs jettent leurs filets. Ceux-ci mesurant près de dix-huit cents mètres de haut, nécessitent, pour les poser et surtout pour les retirer, un temps considérable. Les loups de mer sont au travail ; à la fin s'enfonce dans les flots la dernière brassée, et avec elle l'ancre qui va s'accrocher à quelque roc sous-marin. Il ne nous reste plus qu'à attendre patiemment le lever du jour.

Chacun s'assied, et le silence le plus complet règne sur la barque.

Durant ces heures de ténèbres, n'entendant que le bruit des lames, le poète s'abandonne à la rêverie. Cette solitude le charme, ce murmure continu le berce, ses regards qui errent sur l'immensité pleine d'ombres semblent y chercher des mondes nouveaux. Le gonflement de la vague l'attire. Cette mer, il l'aime, il lui sourit dans l'obscurité.

Le temps passe vite à songer.

L'horizon blanchit ; l'air devient plus vif, la pluie, par intervalles arrêtée, recommence avec le matin ; le ciel est couvert de nuages ; le patron grave. Il ordonne de lever les filets. Pour lui, la rentrée sera rude si la tempête éclate. L'ancre hissée à bord, nous suivons des yeux la corde qui se rattache aux premières mailles. Bientôt un des pêcheurs se baisse et l'empoigne ; chacun de nous se met à l'ouvrage avec une activité anxieuse. Mais la pluie redouble et se change en véritable déluge. La tourmente atteint son apogée. Les vagues se dressent comme des colosses et creusent des gouffres effrayants, les voiles ne peuvent plus résister, force est de les carguer. L'écume lèche les parois du bateau ; les mâts craquent ; mon ami pâle et tremblant, mouillé par l'eau du ciel, inondé par la mer, s'enroule dans une vieille toile et se couche au fond de la barque. Les filets pêle-mêle entassés on file à toute vitesse vers Dieppe qu'il faut atteindre avant la marée basse. Quelle lutte à soutenir ! Nous bondissons, nous nous élevons à des hauteurs prodigieuses, nous descendons, nous remontons. C'est superbe !

O mer ! que ne m'avez vous saisi dans vos bras et entraîné dans vos abîmes ! vous m'auriez donné pour linceul vos rubans d'azur et pour tombeau un de vos palais de granit.

A cent mètres du port une énorme lame accourt en travers : c'en est fait. Le maître de l'équipage se précipite au gouvernail que tient un des hommes ; il arrive trop tard ; un choc le renverse ; la trombe s'abat sur nous...

Une foule considérable rassemblée sur la jetée pousse un cri d'épouvante. On nous lance des cordes ; chacun de nous s'y cramponne comme il peut, et accomplit son essor aérien.

— Hurrah ! Hurrah ! exclame-t-on avec allégresse ; sauvés ! ils sont sauvés !

Eevue des Deux Frances. Léon DE La MorINERIE.

ROSE (i)

Elle a dix-huit ans, Une fleur éclose Un jour de printemps, On la nomme Rose !..

Elle a les yeux bleus, Et la taille fine.

Rit des amoureux Et ça me chagrine !...

Elle a le cœur d'or.

L'âme peu frivole, Autre chose encor Et ça me console !...

Car un jour, gentille.

Après un baiser, Rose, bonne fille Voudra bien aimer 1...

Victor Compas.

(1) Extrait de Feuilles Mortes I — Ce volume est en vente chez l'auteiu: à Montcy- St-Pierre (Ardennes) France, ou aux Annales Gauloises, 17 rue du Commandeur, Paris. Prix. 3 francs.

ÉTUDE SUR LE XVIIe SIÈCLE DE LOUIS XIV

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