‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 8 sur 100 · LES DEUX CHATEAUX DES ARDENNES · texte numérisé non relu

LES DEUX CHATEAUX DES ARDENNES

Il existait jadis à Bérismtnil, près de Samrée, deux châteaux habités par deux seigneurs qu'unissait une étroite amitié.

Rien, dans les temps anciens ni dans les temps modernes, ne peut être comparé à l'affection qu'ils semblaient se porter ; Oreste et Pylade, Damon et Pythias étaient de vrais glaçons au regard d'etix.

Une discussion survenue à la chasse à propos d'une pièce de gibier vint brusquement interrompre ces bons rapports. Le motif n'était pas bien grave ; mais de nouvelles occasions de conflit surgirent et une rupture, qui jusque-là n'avait pas exclu toute idée de réconciliation, ht place à une haine mortelle.

Le seigneur de Samrée avait un fils, celui de Bérisménil une fille. Au temps de leur concorde, les deux pères avaient souvent parlé de marier ces enfants, dès que leur âge le permettrait et de resserrer par ime alliance de famille les liens qui les unissaient eux-mêmes. Une fois brouillés, ils avaient abandonnés ces projets, au grand chagrin des jeunes gens, qui les prenaient fort au sérieux ; au grand chagrin surtout de la jeune châtelanie de Bérisménil, à qui son père voulait faire épouser un fils du comte de la Roche, afin de rendre la réconciliation pour toujours plus impossible.

Pendant plusieurs mois la jeune fille parvint sous divers prétextes à écarter l'union dont on la menaçait.

Enfin le père, fatigué de ces délais, lui enjoignit de se préparer à épouser l'homme qu'il lui destinait. Résignée à son sort, elle se promenait un jour mélancoliquement au-dessus d'une de ces côtes élevées qui forment la vallée de l'Ourte, quand sa monture, effrayée par le sifflement d'une couleuvre qu'elle avait froissée, s'emporte et dirige ses pas vers un précipice, au fond duquel toutes deux ne seraient arrivés qu'en lambeaux.

Cette course furieuse allait avoir pour terme une horrible catastrophe. Tout à coui», apparaît un beau jeune homme, qui saisit d'une main vigoureuse la tête du cheval et l'arrête court à deux pas du précipice.

C'était le fils du seigneur de Samrée, qui jusqu'alors n'avait pu parvenir à revoir sa fiancée d'autrefois. Eftcctuee dans des circonstances aussi dramatiques, la rencontre n'en fut que plus décisive. L'amour de la jeune fille s'accrut de toute la reconnaissance qu'elle devait à l'homme qui venait de lui sauver la vie ; cédant à ses sollicitations elle promit de fuir avec lui, si elle échouait dans une dernière démarche pour obtenir de son père qu'il renonçât à son odieux projet. Le père refusa de nouveau de rompre son engagement avec le comte de la Roche, et la malheureuse se disposa de son côté à exécuter sa promesse.

A la soirée, elle s'échappe du manoir paternel, se rend à l'endroit que son amant lui a indiqué et l'y trouve tenant par la bride un beau cheval noir sur lequel ils montent tous deux.

Le jeune seigneur avec sa bien-aimée en croupe, prend le chemin d'Houffalise. où un oncle, disait-il, consentait à les recueillir. Mais le seigneur de Bérisménil avait été informé de l'évasion de son enfant, et monté sur son meilleur coursier, il s'était mis a la poursuite des fugitifs. Ceux-ci ne tardent pas à l'entendre, et le jeune homme s'aperçoit avec terreur qu'il gagne du terrain sur eux. Alors il remet à sa compagne, mieux placée que lui pour écarter le persécuteur, la lame acérée qu'il porte au côté, la suppliant d'en faire u.'^nge. D'abord elle résiste à ses prières, mais, au moment où son père étend le bras pour la saisir, éperdue, elle se décide a frapper ! Le coup est a peine porté que le tonnerre éclate, et, à la lueur de l'éclair qui fend la nue, la malheureuse voit la têie de son père rouler jusqu'à l'endroit où la route côtoie le fond de la vallée de l'Ourte. En même temps elle s'aperçoit que son fiancé est en feu ; elle sent brûler sans se consumer, ce corps qu'elle embrasse et auquel elle reste attachée par une force surhumaine ; elle voit aussi le cheval noir accélérer encore sa course au lieu de s'arrêter, abandonner le chemin d'Houffalise, et tourner a droite pour se diriger vers la rivière.

C'est que le jeune seigneur de Samree. pour trouver le moyen de se venger du seigneur de Bérisménil, a conclu un pacte avec l'enfer; ce cheval noir n'est autre que Satan, en personne, qui emporte le couple criminel ; parvenu au bord de l'Ourte, il se précipite, avec son double fardeau dans un gouffre qui s'ouvre pour les recevoir et se referme sur eux. Depuis lors, — et le tragique événement s'est passé il y a bien des siècles, — un spectre couvert d'un blanc linceul et traînant de lourdes chaînes, vient chaque nuit errer sur ce chemin ; la coupable châtelaine sort du goutlre où elle s'est engloutie, et cherche à regagner le manoir de Bérisménil. Jamais elle ne peut dépasser la croix qui conserve le souvenir de son parricide...

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