H. DE MONTBRUN
HELIKA
MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE
No 8
Quelques mois après, ia guerre se renouvela plus féroce encore iju'elle n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte leur nom. Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des femmes et des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les pères Brebœuf et Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait fait précédemment le père Daniel, dans les plus affreux tourments.
C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés les Hurons. Aussi dûrent-ils se disperser et venir chercher sens l'abri des canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver les restes de leur tribu.
Les massacres avaient été terribles ; couvert du sang de mes ennemis et cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.
Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle au serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il était lâche, com-. me je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi le rôle de valet que je lui avais donné.
Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où j'irais réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné à la vieille devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le lui avais dit. Angeline avait alors sept ans et demie, et j'avais trop souffert d'être privé du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle avait été victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hâte de l'avoir auprès de moi, pour jouir au moins de ce que je lui réservais pour l'avenir.
Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec, je pris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de la pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales, tout le monde sait que c'est aux derniers jours de décembre que les loups marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les glaces polaires, pour venir raser les côtes de l'Ile de Cumberland et celles du Labrador. C'était par conséquent vers ces endroits que la tribu des Montagnais s'était dirigée. Paulo me désigna dans notre route les endroits où plusieurs de ses anciens associés avaient trouvé la mort. La triste expérience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes gardes, aussi n'avais-je pas regardé aux dépenses pour rn'assurer d'amples suppléments de provisions et un heureux retour.
Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir. Malheureusement, leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses, cependant ils espéraient des secours qui devaient leur venir d'un parti de chasseurs qui étaient allés plus loin.
La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas frémi en fai-
sant un rapprochement du temps où j'avais arraché cette enfant, si heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de cette marâtre. Je récompensai cette dernière en lui donnant de l'argent pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des endroits sûrs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumées dont je pouvais disposer, de sorte que j'étais certain de n'en pas manquer au retour.
Ainsi revins-je avec Angeline, prenant d'elle les soins les plus tendres et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand j'irais la présenter à ses parents sous un nom supposé.
Après noire retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva toutes ses forces ; et sa beauté en se développant, frappait tous ceux qui la voyaient. Elle avait néanmoins conserve de la hutte sauvage une teinte de tristesse et de timidité, qui donnait à sa figure un charme dont il était difficile de se défendre. Son caractère était sympathique, et sa sensibilité extiême, elle ressentait très profondément les injustices et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre : les bons procédés ne manquaient jamais de faire venir à ses yeux des larmes de gratitude accompagnés des plus touchants remercîments. Trois ans s'étaient écoulés, depuis que je l'avais ramenée auprès de moi ; je m'étais chaque jour évertué a former son éducation et a développer son intelligence ; l'enfant répondait d'une manière admirable aux leçons que je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je cultivais, elle était bonne, affectueuse et possédait de plus un grâce et une délicatesse naturelle exquise.
Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses beaux yeux si caressants vers moi, me demander a chaque instant du jour de sa voix si douce : « Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je faire qui puisse t'être agréable ? » La manière dont elle me parlait semblait une supplication, une prière, et faisait taire pour un moment mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prévenances et de soumission, mais le démon qui me dominait reprenait bien vite le dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il à l'oreille, comme ils devraient s'amuser de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A cette idée, je bondissais dans d'inexprimables transports de rage comme aux premiers jours de leur union. Je maudissais tour le monde et jusqu'à Dieu lui même... Oh ! quel enivremenl, me disais-je dans ma fureur insensée, quel enivrement, quels délices de les voir souffrir avec usure des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas alors combien plus terribles et inexorables sont les châtiments que Dieu inflige à notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.
En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma vit, les larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long de mes joues, il vous ferait pitié si vous le voyiez dans ce moment, anéanti sous le poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcillé aux tristes apprêts des bûchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un œil indifférent les chairs palpitantes et dénudées des infortunés prisonniers de guerre, frémir sous les tisons ardents dans une dernière agonie.
Hélas, la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons traite-
ments dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides que je tendais autour d'elle ; comme enfant de Marguerite, je la haïssais de toutes les puissances de mon âme. De même que le cannibale engraisse son prisonnier pour le préparer à son repas de fête, ainsi ai-je fait d'Angeline ; et sur une nature comme la sienne, j'étais certain d'avance d'une obéissance aveugle envers moi.
Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que par l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était tombée dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un jour le long d'une grande route déserte, que j'avais entendu les cris d'une toute jeune enfant ; abandonnée par ses parents dénaturés, elle aurait indubitablement servi de proie aux bêtes féroces, si je ne l'avais recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les misères de toutes sortes étaient empreintes sur sa figure. J 'avais ainsi rempli pour elle le rôle de la Providence.
A chaque mot de celte histoire, l'enfant, baignée de larmes, venait m 'embrasser en me remerciant.
f'.nfin le jour fixé où je devais la conduire à ses parents, sans toutefois la faire reconnaître, était arrivé.
(à suivre) Dr Ch. de Guise.