‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 80 sur 100 · JOURNAUX RECOMMANDES · texte numérisé non relu

JOURNAUX RECOMMANDES

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HELIKA

MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE

No 24

Sans m'en douter, je disais bien vrai. Une religieuse vint me conduire. Je tenais Adala par la main, la vieille indienne nous suivait. Tout en causant, j'admirais l'ordre parfait et le bien-être qui y régnaient. En approchant d'un lit où était étendue une vieille malade, je m'arrêtai malgré moi. Ses traits quoique portant les traces de l'idiotisme me frappèrent. Ils me rappelaient quelque vague souvenir de ma jeunesse.

Où l'avais -je vu ?

Je ne pouvais m'en rendre compte. J'essayai à l'interroger mais elle ne me répondit que par quelques paroles incohérentes.

« Depuis deux ans, me dit la religieuse, la pauvre vieille a perdu toute intelligence. » Je lui demandai de vouloir bien s'éloigner un instant, la bonne sœur accéda volontiers à mon désir.

Je m'approchai du lit de l'octogénaire. i?^.y^//>. lui dis-je. Elle fit un soubresaut, me regarda d'un œil étonné et quelque peu lumineux, puis son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à son oreille elle parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son état d'hébétement.

La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés attentivement. Il Vraiment chef, dit-elle en souriant, je vous crois un peu sorcier ; car depuis deux ans, la pauvre vieille n'a pas donné de pareils signes de connaissance. »

Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé, cette vieille fille était l'ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je désertai la maison paternelle.

Nous continuâmes Id visite des salles où j'admirai, comme je l'ai dit plus haut, l'ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit au parloir où m'attendaient la supérieure et la dépositaire qu'on avait fait prévenir. Je leur exposai le plan que j'avais formé de mettre Adala entre leurs mains pour qu'elle complétât son éducation. Je leur dis de plus à quels dangers elle était exposée. Pour attirer davantage leur sympathie en faveur de l'enfant et afin qu'elles ne la missent pas en évidence, je leur fis connaître son persécuteur. C'était l'accusateur de son père et l'assassin de l'homme pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice.

Jusque là, les deux religieuses n'avaient pas dit un seul mot. En levant les yeux sur elles, je m'aperçus que toutes deux pleuraient.

Elles m'adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur répondre je me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous la même impression où j'avais été au sujet de la vieille en visitant les salles.

Etais-je donc cette journée-là sous l'effet d'une hallucination ? Je ne pouvais m'expliquer ce que je ressentais, mais plus j'analysais chacun des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les avais vues quelque part.

Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un silence

de quelques minutes, me dit en souriant : « Vous vous croyez, sans doute, chef, au milieu des grands bois, à l'affût de quelque gibier. En effet depuis un quart d'heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous répondre vous nous examinez comme si vous étiez indécis sur laquelle de nous vous allez diriger votre coup de fusil. »

Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j'avais vécu dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines des bonnes religieuses me rappelaient quelques traits des sœuis chéries que je croyais mortes et à qui j'avais causé tant de chagrin. Ces souvenirs me rendaient tout rêveur.

« Pardon, madame, lui répondis-je, mais il me semblait retrouver en vos personnes deux sœurs que j'ai perdues bien jeunes. Vos traits me les rappelaient. C'est ce qui m'impressionnait si fortement.

— Hélas ! dit la supérieure, nous avions nous aussi un frère qui a déserté le toit paternel poussé par le désespoir et nous n'en avons jamais eu de nouvelles. »

A ces paroles, je me levai brusquement et m'approchai d'elles. Elles se reculèrent instinctivement. « N'êtes-vous pas, leur dis-je, du village de... » Elles parurent très surprises et me regardèrent toutes deux fixement.

J'ai oublié de dire que je portais le costume et le tatouage d'un chef sauvage de premier ordre

Elles me répondirent afiirmativement. « Encore une question, mesdames, s'il vous plaît. Votre nom n'est-il pas Hélène et Marguerite D...? — Oui, répondirent-elles en me regardant d'un air stupéfait. — O Mon Dieu, m'écriai-je alors dans un élan de reconnaissance, Hélène et Marguerite ! mes deux sœurs ! je suis votre frère ! » et je leur tendis les bras.

Je crus réellement qu'elles allaient défaillir toutes deux à ces paroles.

« Mais, dirent-elles, d'une voix tremblante, notre frère n'était pas i ndien. »

En deux mots, je leur rappelai quelques circonstances de notre enfance et nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Elles riaieni, pleuraient, me pressaient de questions et quand elles se furent calmées vous pensez bien avec quel empressement je demandai des détails sur mes bons parents.

Elles me racontèrent que mon père, après s'être épuisé en recherches de toutes sortes, avait fini par croire fermement à ma mort ; mais ma mère, la bonne et sainte femme, assurait que je reviendrais. Tous les soirs, une prière se faisait en commun pour rnon retour et dans la journée, ma mère allait s'enfermer dans ma chambre où rien n'avait été changé depuis mon départ et là elle priait et pleurait des heures entières.

Elles me dirent de plus comment Marguerite avait reconnu son enfant et comment on m'avait soupçonné d'être l'auteur de l'enlèvement, ce que peu de personnes avaient cru. Elles ajoutèrent que la vieille était notre ancienne Rosalie, qui aussi avait pleuré sur mon sort.

Enfin après plusieurs heures d'une intime causerie, je leur fis les adieux les plus touchants et je pris congé d'elles. Je leur donnai mes dernières instructions et leur laissai une forte somme d'argent pour pourvoir à la pension et aux besoins d'Adala. Je pressai cette dernière

dans mes bras, embrassai la vieille, lui faisant une part de la somme qui me restait entre les mains pour l'aider à vivri pendant les années d'absence que je croyais nécessaires pour terminer l'éducation de mon enfant. Elle avait décidé d'aller demeurer chez les Hurons à Lorette, se réservant toutefois le privilège de venir embrasser sa petite fille très souvent.

Il fallut bien me décider à partir. Avant que de gagner mon embarcation, je fus chez un notaire des plus respectables et je fis mon testament en cas de mort, car je ne me dissimulais pas que la poursuite que nous allions entreprendre contre Paulo allait être pleine de périls. J'étais fermement décidé de débarrasser la société d'un tel monstre et de délivrer Adala des dangers qui la menaceraient tant que le misérable existerait.

J'instituai x\dala ma légatrice universelle, lui nommai un homme de bien comme curateur, donnai une pension plus que suffisante a la vieille. Je laissai pour l'enfant une lettre que la supérieure lui donnerait si je ne revenais pas. Je lui recommandai de prendre bien soin de sa grand'mère et de ne pas oublier dans ses prières celui qui l'avait aimée autant qu'un père.

Je me munis auprès des autorités de tous les papiers nécessaires me permettant de m 'emparer de Paulo et de ses complices au nom de la loi, et de les mettre a mort s'il le fallait.

Tous ces devoirs remplis, je m'embarquai pour redescendre.

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