MORALITÉ
« Sous vent » femme varie.
Rémi Tremblay.
(Spécialement écrit pour Le Reciieil Littéraire) CHRONIQUE DE QUINZAINE
Que les poètes et les fantasques, s'avisent encore, pour suivre la routine, de comparer la neige d'hiver à un linceuil et d'appliquer à la saison des frimas tous les attributs funéraires ! La ville peut-elle être plus endormie qu'elle l'est pendant les chaleurs actuelles ? Les citoyens ont peur de faire des sorties inutiles, le commerce végète et bien des gens ont peine à vivoter. Pour comble de disgrâce, plusieurs de nos grandes rues sont barricadées à cause des mesures sanitaires prises par le bureau d'hygiène — et non pas par le « comité de santé, » comme on le dit trop souvent, malheureusement ! — C'est le temps où les chroniqueurs doivent abréger leurs articles, car plus d'un lecteur, qui, assis dans sa chaise, examine d'un œil distrait un de ses journaux, vaincu par le dieu Morphée qui se présente à lui sous la forme d'un écrit assommant.
Soupire, éteud les bras, ferme l'oeil, et s'endort.
Il y a quelques mois, j'ai été victime d'une bévue. Monsieur Baillargé, rédacteur de l' Etudiant, annonçait dans son numéro de mai, que le Monde Illustré et le Recueil Littéraire, augmentaient leur format. Comme il n'est guère possible d'augmenter un format, étant la dimension d'un livre imprimé, j'ai cru que c'était un lapsîis calami, pour (( agrandir. » Il m'était difficile d'en juger d'après le Monde Illustré, ce journal ayant tout à la fois grandi et épaissi — qu'on me passe le mot. En conséquence, j'écrivis pour le Recueil un article de félicitation, sinon bien tourné, du moins fort chaleureux. Quel ne fut pas mon désappointement en voyant reparaître notre journal aussi petit qu'auparavant ; mais seulement un peu plus considérable ! Vous comprenez sans peine que mon article alla bientôt joindre au fond du panier tous mes papiers inutiles. Toutefois, dépit à part, il ne serait peut-être pas mal avisé d'agrandir le Recueil, pour mettre plus au jour ses qualités. Cela dépend des abonnés. Pensez, réfléchissez, méditez, comme dit Homère.
On dit que tout n'est pas rose dans le métier de littérateur.
Les aspérités de cette voie ont inspiré, dernièrement, à l'un des collaborateurs du Figaro, de Paris, une boutade où il range la profession d'homme de lettres parmi les métiers malsains, comme souffleur de verre, cigarier et tutti quanti.
Que dirait-il donc s'il était au Canada, où presque aucun journal ne rémunère ses collaborateurs et où les auteurs de volumes récoltent, pour ainsi dire, autant de quolibets que d'écus !
Cependant, il peut s'en rencontrer de plus à plaindre que nous sous ce rapport. Cherchons, fouillons- par toute la terre, peut-être trouverons nous des pays où l'auteur se fait scalper, étrangler ou décapiter, suivant le climat, pour avoir écrit un livre qui lui promet l'immortalité.
Quelle consolation pour nos écrivains !
Terminons par une petite anecdote — pas très neuve, d'ailleurs.
Un jour, le fils du célèbre Joseph Prud'homme, — un enfant qui promet,— pose à l'auteur de ses jours cette question, — fort indiscrète vraiment :
— Dis donc, papa, est-il bien vrai que nous descendons du singe ?
Prud'homme père, avec dignité :
— Toi, mon fils, mais pas moi.
Montréal, août 1890. LUDOVIC.
(Spécialement écrit pour Le Recueil Littéraire) LA MUSIQUE
Voilà un art qui unit l'harmonie à la puissance. La musique est un écho des cieux, qui électrise les cœurs et qui peut les porter à tous les actes d'héroïsme possibles.
Ainsi, on a vu les phalanges d'Alexandre, les légions de César, les soldats de Charlemagne, les armées de Napoléon 1er courir de victoiie en victoire, éblouir le monde, étonner l'histoire de leurs exploits héroïques au son d'un instrument musical qui excitait leur ardeur, doublait leurs forces et les rendait invincibles au combat.
Voyez-les, par la pensée, ces braves, ivres de la bataille, voler au combat, à la victoire. Avec quel courage n'affrontent-ils pas les balles, les bombes et la mort qui planent sur eux ? Si quelques braves tombent dans la mêlée, ils entendent encore le clairon qui sonne, alors ils essaient de se relever ; s'ils ne le peuvent, si leurs forces trahissent leur courage, la musique touche leur âme, les fait penser à l'éternité et aux célestes concerts : ils meurent en chrétiens et en patriotes avec les mots de Dieu et Patrie dans la bouche.
D'ailleurs, qui de nous ignore les effets sans pareils de ce puissant mobile, de cet art incomparable qui se nomme la musique ? Toutes les nations, tous les peuples, tous les hommes, à quelque race qu'ils appartiennent, en sentent l'influence immense et divine.
Rappelleraije l'effet que produisait sur l'esprit de Saiii le son de la harpe de David ? Combien de noires mélancolies la musique n'a-t-elle pas changées en parfaite sérénité ? Combien de fois le voyageur traversant le berceau du monde, l'Asie, ou les régions barbares de l'Afrique, ne dut-ii pas la vie aux accords mélodieux d'un instrument qui touchaient l'Arabe du désert ou le nègre inhumain des plages du Soudan ? Combien de fois, aussi, l'enfant des bois, le sauvage d'Amérique, prêt à immoler à sa fureur sanguinaire l'Européen qui lui apportait les lumières du saint évangile, ne se calma-t-il pas pour obéir au missionnaire musicien qui l'émerveillait par les accents d'une musique quelconque ? Quel effet merveilleux et divin la musique n'a-t-elle pas, lorsque jointe à la poésie chrétienne, elle fait pleurer et retourner vers Dieu les cœurs les plus endurcis ?
Bien plus, la musique étend même son domaine et son influence sur les animaux.
Chateaubriand raconte qu'un jour, lorsqu'il était en Amérique, il rencontra un serpent et qu'un Canadien, — un de ses compagnons — armé d'une flûte, fit faire tout ce qu'il voulût au reptile et d'une manière admirable ; le serpent semblait charmé ; on ne peut jamais s'imaginer, avant d'en avoir été témoin, quelle fascination la musique exerce sur les animaux. Or, combien la puissance de cet art si meiveilleux pour les animaux ne doit-elle pas être grande sur les hommes qui possèdent plus que l'instinct, qui sont doués de sens prodigieux et d'une raison, pensée intellectuelle, plus prodigieuse encore ?
C'est que la musique possède en elle la puissance jointe à l'attrait et que ces deux facultés persuasives influent immensément sur toutes les destinées. La musique est l'âme de l'harmonie et les sons qu'elle laisse entendre semblent être des fibres et des accords mélodieux des concerts éternels. Ecoutons, d'ailleurs, l'immortel auteur du Génie du Christianisme qui termine ainsi une page magnifique sur l'art des Chopin, des Beethoven et des Mozart : « Le chant, dit-il, nous vient des anges, et la musique, la source des concerts, est dans le ciel ; elle est le sublime du beau et du mystérieux. »
Oui, la musique n'est pas d'invention humaine ; ses accords sont trop mélodieux, ses vibrations trop célestes, ses harmonies trop sublimes, pour n'être pas une création et un écho des cieux. A sa voix irrésistible, les peuples pleurent, chantent, gémissent ou maudissent, selon ses accents, selon ses mélodies. Elle est le dieu des plaisirs et des voluptés, comme elle est le dieu de la religion et de la piété.
Non seulement la musique touche le cœur de l'homme, émeut son âme, fait trembler le coupable et réjouit le juste, mais plus d'une fois. Dieu lui-même s'est laissé attendrir et toucher par elle ; la lyre eut des accords qui trouvèrent écho auprès du roi des rois.
Enfin, peut-on imaginer une chose plus imposante que les accords solennels des clairons, des trompettes et des fanfares entières, sur un champ de bataille, au milieu de l'épaisse fumée de la poudre et des canons qui vomissent la mitraille ? Puis, qu'existe-t-il de plus majestueux, de plus sublime que les soupirs de l'orgue, que les frémissements du violon et que les balancements de la cloche se mariant aux hymnes religieuses ?
Tout est beau et céleste dans cet art divin de la musique !
Montréal 1890. Rodolphe Brunet.
Le dernier numéro de la Revue des Deux Frances vient de nous parvenir. Comme toujours, cette publication a des articles excellents et des poésies charmantes. Notre confrère et ami, M. Léon de La Morinerie, directeur de Xz. Revue, a ouvert un concours de prose et poésie. Renseignements sont fournis sur demande. De plus, l'abonnement à cette publication a été réduit de 15 fr. à 10 fr. ($2.00). On peut se procurer un numéro spécimen en s 'adressant au directeur, 85, avenue des Ternes, Paris.
Nous sommes forcés de remettre au prochain numéro la suite de r « Etude sur le XVIIe siècle » par M. Paul Durand, vu que la copie nous est parvenue trop tard.
(Spécialement écrit pour Le Recueil Littéraire) UNE PAGE DE MON JOURNAL
Un silence mystérieux qui n'est troublé que par le bruissement du feuillage ; un parfum subtil que je respire avec délice ; le spectacle séduisant qui s'offre à ma vue... tout me charme, tout m'enivre, tout me transporte !
Je suis là, dans le grand bois qui avoisine la maisonnette où je suis en promenade depuis huit jours, tenant par la main Pierrot, enfant des braves gens qui me donnent une si franche hospitalité.
Le petit bonhomme a grand'peur. Il croit voir des fantômes s'agiter là-bas. Les troncs sont 1res noirs, les branches plus noires encore, et la grande masse des chênes au dessus de nos têtes semble la haute voûte d'une cathédrale, à l'heure où tout est sombre dans les églises, où les vitraux coloriés jettent dans l'obscurité des lueurs si vives qu'on les croirait éclairés par un brasier extérieur.
« Je veux m'en aller ! » me dit mon compagnon en pleurant. Je le console de mon mieux, voulant jouir quelque temps encore de la beauté de ce moment vraiment sublime. Depuis si longtemps, d'ailleurs, que je promets cette fête à mon esprit, est-ce qu'un caprice de cet enfant gâterait tout ?
« Voyons, mon cher, sois sage, ce qui t'effraye, c'est l'aubépine agitée par la brise ». Pierrot se tait, i assuré à demi, ne concevant pas qu'on trouve un plaisir quelconque à rester là, dans cette solitude, dans ce silence...
Plus tard, enfant, si tu es artiste, si tu possèdes l'intuition du beau, tu comprendras pourquoi j'aime tant cette heure, où le jour baisse, quand le soleil ne s'est pas montré, et qu'une teinte grise embrasse tous les objets, confondant leurs contours, adoucissant leurs angles, ajoutant à toutes les formes une rondeur molle et gracieuse.
Plus tard, si tu es chrétien, ce silence solennel élèvera ton esprit vers Dieu.
Oh ! qui resterait incrédule en face de cette nature grandiose ? Comme je conçois bien, en ce moment, le culte des anciens Gaulois pour les forêts, cette crainte superstitieuse qui leur faisait offrir des victimes humaines aux chênes majestueux et aux pins gigantesques !
Et je reste ainsi, longtemps, plongée dans une rêverie pleine de charmes : l'obscurité nous entoure, la lune, comme une lampe d'or, se balance au bord de l'horizon.
Mais qu'entends-je ? Un cri déchirant ? Est-ce que les druides sont là, cachés quelque part, consommant leurs sacrifices affreux ?
Non ! c'est mon petit ami, qui tout-à-fait effrayé parle chant lugubre d'un oiseau de nuit, demande grâce d'une voix lamentable. Je me laisse enfin toucher, et d'ailleurs, je suis devenue, moi-même, aussi émue et aussi tremblante que lui. Quelle imprudente suis-je donc ? Etre encore ici, seule, partons vite !
Et nous voilà marchant rapidement, courant presque. La lune, de sa lumière blafarde, favorise notre fuite ; les feuilles froissées gémissent autour de nous ; les buissons, les roches agrestes semblent nous saluer
ironiquement au passage ; les grillons, troublés dans leur repos, nous adressent mille reproches...
Enfin, nous voilà arrivés !
Brisée de fatigue, je m'endors bieatôt, mais ce n'est que pour rêver, le reste de la nuit, de bois enchantés, de nymphes railleuses se moquant impitoyablement de mon équipée nocturne.
Québec 1890. Elisa.
(Spécialement écrit pour Le Recueil Littéraire) L'ORPHELIN
C'ÉTAIT un beau soir du mois de juillet ; la lune était éclatante et d'innombrables étoiles vacillaient dans le firmament. Tout en un mot souriait dans la nature, seul, un petit garçon, âgé de six ans à peine, assis sur le bas d'un des degrés de l'église St-P..., était enseveli dans un noir chagrin. Des sanglots s'échappaient de son cœur gonflé. Attiré par ces soupirs je m'avançai vers lui et lui demandai : D'où vient, cher enfant, une douleur si amère ?
Il ne put me répondre d'abord ; des larmes coulaient à torrent sur ses joues roses d'innocence et allaient tomber sur ses genoux. Quelquefois il passait son mouchoir sur ses yeux, mais ses pleurs coulaient encore plus abondants.
Je lui répétai les mêmes paroles et cette fois il s'écria d'une voix enrouée : Oh ! êtes-vous venu, bon monsieur, pour me porter secours ?
— Dis, quel si grand malheur a frappé ton cœur ?
— Je n'avais plus que ma tendre mère, mon seul soutien dans la vie. celle que j'aimais tant et le bon Jésus me l'a ôtée malgré mes prières ; il est bien cruel, n'est-ce pas ?
— Non, mon enfant, il te soulagera dans tes peines et t'enverra un bienfaiteur.
— Ah ! ce n'est qu'en revoyant ma chère maman que je serai soulagé !
— Ne penses plus à la misère. Désormais je serai pour toi comme un père envers son fils. Viens !
Je pris l'enfant par la main, et l'emmenai à mon humble domicile. Mon épouse le mit sous ses soins bienveillants et lui prépara un bon lit afin qu'il put se reposer. Dix heures sonnèrent quand il commença à faire sa prière et des paroles interrompues de nouveaux sanglots s'échappèrent de ses lèvres.
Ce spectacle d'un enfant ayant perdu son père autrefois et sa mère tout récemment remuait mon âme.
Enfin, l'enfant, après nous avoir souhaité le bonsoir, s'endormit dans un profond sommeil.
Le lendemain matin, .quand ses protecteurs vinrent regarder sa figure innocente, il était... mort ! Il était allé au ciel revoir sa mère après trois jours d'absence.
Paul DE QUINTY.
(Spécialement écrit pour Le Recueil Littéraire) LA LANGUE DU CANADA
Deux Canadiens qui déjeunaient ensemble dans un restaurant de Paris, s'entretenaient naturellement en français, mais pour causer une surprise aux habitués du restaurant qui pouvaient les entendre, ils entremêlaient la conversation de bouts de phrases dits dans une autre langue, comme on fait lorsque l'on veut éviter d'être compris de l'entourage.
Ainsi, Philippe disait : — Pourquoi ne s'est-il pas expliqué avec nous ?
Alfred répondait : — Cacouna ristigouche. C'est là son motif.
Philippe reprenait ; Kikendache cataracoui yamaska.
Les deux amis avaient l'air de se comprendre, ce qui excitait la curiosité des personnes qui les entendaient. Comment ne pas écouter de pareilles choses !
— J'eusse préféré lui donner carte blanche.
— Oka ! Caughnawaga shawinigan !
— Puisqu'il en est ainsi, tu as bien fait.
— Bouciouche ! c'est ce que je pensais.
— Ne parlons pas sauvage — il y a des gens qui nous observent.
Et la conversation tomba — mais qui ouvrait des yeux et des oreilles, c'était le groupe des habitués du restaurant 1
Charles Ameau.
PETITES NOTES
Nous publions, sur la première page, une très jolie nouvelle, qui a pour auteur, M. J. B. Chatrian. de Bruxelles, Belgique. Notre distingué collaborateur nous a adressé plusieurs travaux en prose et poésie, voulant par là « apporter son modeste tribut à une œuvre française au Canada », ainsi qu'il nous écrit. — C'est une excellente idée, dont nos lecteurs, nous n'en doutons pas, apprécierons la valeur.
A partir de ce numéro, nous publierons une « Chronique de quinzaine ». Nous offrons à M. Ludovic, qui a bien voulu se charger de cette tâche difficile, mes meilleurs remerciements.
Nous présentons à nos lecteurs, M. Paul de Quinty, nouveau collaborateur, dont on pourra lire une nouvelle sur une autre page.
L'Etoile, publiée à Lowell, Mass., par MM. Lépine & Cie., est vraiment charmante. Dans un des derniers numéros, nous lisons ce qui suit :
Nous accusons réception du Recueil Littéraire, revue bi-mensuelle, publiée à Montréal, sous la direction de M. Victor Grenier. Cette publication compte au nombre de ses collaborateui's, des écrivains d'un haut mérite littéraire, et dont les productions figurent avec avantage dans nos meilleurs joui'naux du Canada.
Nous remercions la rédaction de L'Etoile de sa sympathie à notre égard, et faisons les vœux les plus ardents pour la prospérité d'un des organes canadiens les mieux faits des Etats-Unis.
HELIKA
MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE
No 25 —
Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions les surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous séparer en deux bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous mettre sous le vent, crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur donnassent l'éveil. De leur côté, nos ennemis avaient bien pris leurs mesures pour prévenir toute surprise. Ils comprenaient que si leur plan d'enlèvement avait été ainsi déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de la part du louche ou qu'ils avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé qu'eux.
Nous pûmes approcher jusqu'à portée de fusil de leur cabane en nous glissant et en rampant de broussailles en broussailles.
Malheureusement un chien éventa la mèche. Un coup de feu partit d'une sentinelle embusqué derrière un arbre et une balle vint frapper Bidonne à la jambe. La carabine de celui-ci retentit à son tour, le Peau-Rouge fit un soubresaut et retomba inerte. Ces coups de feu avait jeté l'alarme dans le camp. La flamme qui brillait au milieu de leur wigwara fut en un instant dispersée.
En même temps, trois coups partirent dans la direction d'où était venu celui qui avait blessé Bidonne. Les deux Français tirèrent eux aussi du côté d'où venaient ces derniers, puis nous entendîmes des plaintes sourdes et des craquements de branches, comme en peuvent faire les bêtes fauves en fuite dans les bois.
Il n'eut certes pas été prudent de nous avancer plus loin, cette nuitlà, car nos ennemis auraient pu s'être cachés et nous envoyer leurs balles à l'abri des rochers. Nous décidâmes donc d'attendre le jour pour juger de l'effet de nos coups.
Lorsque l'aube parut, Baptiste se chargea d'aller faire la reconnaissance pour voir ce qu'était devenu nos ennemis. Il choisit le Gascon pour l'accompagner. C'était un trappeur consommé en fait d'adresse, de ressources et de ruse. Ils revinrent deux heures après et nous informèrent qu'ils avaient relevé les pistes des fuyards et que Paulo formait l'arrière-garde. Ils étaient encore six, nous le savions déjà, car nous avions examiné l'effet du premier coup qui avait été tiré par Bidonne. La balle avait traversé le cœur du sauvage. Quant aux autres coups tirés par les Français, bien qu'au juger, ils avaient eux aussi parfaitement atteint leur but. L'un avait été tué instantanément l'autre gisait mortellement blessé.
Bien nous en prit de ne nous approcher qu'avec la plus grande précaution, car malgré le sang qu'il avait perdu, le blessé avait appuyé son fusil sur une pierre et de son œil mourant cherchait encore s'il ne pourrait pas envoyer une balle dans le cœur d'un ennemi. Je lui en exemptai la peine, j'ajustai mon coup sur le canon de son arme et tirai ; son fusil vola en éclats loin de lui ; nous nous avançâmes alors en toute sûreté.
Il était le chef des sept nouveaux associés de Paulo. Il me lança
un regard de défi lorsque je fus près de lui, comme il n'eut pas manqué de le faire si nous fussions tombé entre ses mains. Aussi manifesta-til quelque surprise lorsque je lui demandai s'il voulait boire. Il me fit un signe affirmatif, le Normand alla lui chercher de l'eau.
J'examinai alors sa blessure, la balle lui était entré dans le dos obliquement et lui ressortait dans la partie interne de la cuisse opposée. Elle avait donc traversé les intestins ; sa mort était certaine.
Pendant la demi-heure qu'il survécut, nous essayâmes à soulager ses souffrances et lorsqu'il eut rendu le dernier soupir, nous creusâmes une fosse commune où nous déposâmes les trois cadavres. Nous les recouvrîmes de terre et même de pierres pour les protéger des atteintes des bêtes.
Nous incendiâmes ensuite leur cabane et après un repos de quelques instants, nous nous mîmes à la poursuite des autres bandits qui avaient sur nous une avance de plus de trois heures. C'était là que commençaient les difficultés de la tâche que nous avions entreprise.
Maintenant l'éveil leur était donné. Il n'y avait pas de doute qu'ils allaient employer toutes les ruses possibles pour nous surprendre à leur tour.
Je comprenais toutefois qu'ils ne pouvaient marcher longtemps ensemble. L'attaque avait été si inattendue et leur fuite si précipitée qu'ils n'avaient pas eu le temps de prendre des provisions. Ils devaient donc se séparer avant d'avoir fait du chemin et c'était justement ce que je voulais empêcher.
Nous étions presque en nombre égal, il n'était donc pas prudent pour nous de rester tous ensemble, car ils pourraient nous surprendre à l'entrée ou à la sortie d'un défilé et nous tirer à l'affût comme gibier de passage, aussi nous séparâmes-nous. Je pris Baptiste avec Bidoune, l 'avant-garde, pour servir d'éclaireurs, pour que nous ne nous éloignâmes pas trop les uns des autres, afin de nous prêter un secours mutuel en cas de surprise.
Nous étions en route depuis deux jours, lorsque nous découvrîmes des traces toutes fraîches de leurs pas. Comme dans la chasse que Baptiste avait donné à Paulo, ils avaient encore cette fois pris toutes les peines du monde pour effacer les vestiges de leur passage. Ils avaient monté et redescendu les ruisseaux, choisi les terrains pierreux, fait un grand nombre de tours et de détours afin de nous donner le change, mais j'étais trop habitué à toutes ces ruses pour me laisser tromper. En partant de l'endroit où nous les avions surpris, ils s'étaient dirigés vers le sud, puis marchant dans le cours d'un ruisseau, ils étaient revenus plusieurs milles en arrière.
Nous pûmes constater qu'évidemment Paulo conduisait le parti.
Enfin la nuit de la seconde journée, il faisait un clair de lune magnifique. Nous étions dispersés les uns des autres, l'œil et l'oreille au guet, lorsque tout à coup, une modulation d'abord, puis le cri du merle sifîfleur s 'élevant à une petite distance arriva à mes oreilles. C'était le signal de ralliement, l'ennemi devait être en vue de quelqu'un de notre bande.
Nous nous glissâmes avec des précautions infinies vers le lieu d'où était parti le cri. Nous aperçûmes effectivement dans un cran de rochers deux points lumineux et le canon d'une carabine qui brillait au
rayon de la lune. J'abaissai mon arme et fit feu. Deux balles d'un autre côté vinrent siffler auprès de moi. Trois autres coups partis des nôtres répondirent aux deux premiers.
J'avais bien recommandé à mes hommes de se tenir à l'abri des arbres et de se coucher à plat ventre aussitôt qu'ils auraient tiré. C'est ce qu'ils firent. Ils durent à cette précaution de n'être pas atteints.
Quelques secondes après, je reconnus le son de la grosse carabine de Baptiste et j'aperçus en même temps un sauvage qui dégringolait du haut du rocher.
A l'assaut, m'écriai-je ; sans leur donner le temps de recharger et le couteau aux dents, nous nous précipitâmes sur eux. Paulo comprit alors qu'il n'y avait plus de salut pour lui que dans une lutte désespérée dont il sortirait victorieux. D'ailleurs les hommes qu'il commandait éta'ient bien propres à lui inspirer de la confiance. C'étaient des gens déterminés et dont les forces devaient être décuplées par l'idée que s'ils tombaient vivants entre nos mains, la potence les attendaient.
Le coup de fusil de Baptiste seul avait porté, le mien avait fait voler en éclats la crosse de la carabine de la sentinelle.
Nous étions cinq contre cinq, la partie était égale. Ce fut la crosse de nos armes qui nous servit d'abord de massues, mais les bandits étaient exercés à parer les coups. Les crosses volèrent en éclats et la lutte au couteau s'en suivit.
Elle fut terrible et sanglante. Qu'il me suffise de dire q. l'une heure après, le plateau qui nous avait servi de champ de bataille était inondé de sang. Trois homncies gisaient se tordant dans les convulsions de l'agonie. Deux autres étaient un peu plus loin, mais ceux-là fortement liés. Trois de mes malheureux compagnons dont Baptiste et moi pansions les malheureuses blessures, nageaient dans leur sang. Le Normand, le Gascon, Bidoune étaient blessés plus sévèrement que nos ennemis qui se trouvaient être Paulo et son complice. Bidoune avait reçu un coup de couteau en pleine poitrine.
Après avoir pansé les blessures le mieux que nous pûmes, Baptiste et moi qui n'avions reçu que de légères égratignures, nous nous mîmes à faire un abri, car il ne fallait pas songer à se mettre eu route pour gagner les habitations dans l'état ou étaient nos amis.
Lorsque le soleil du lendemain éclaira le lieu du carnage, je ne pus voir sans frémir les cadavres de ces homiies forts et braves, dont la vigueur et la jeunesse auraient pu être si utiles, si elles eussent été tournées aux bien.
Nos ennemis que nous n'avions pu lier que grâce à la perte de sang qui avait diminué leurs forces, conservaient sur leurs figures pâlies, l'expression d'une sauvage férocité.
Cependant notre pauvre Canadien s'affaiblissait visiblement.
Le nombre de blessés et de pansements que j'avais vus dans nos guerres m'avait donné quelqu'idée de chirurgie et quelques connaissances pratiques de médecine. Je ne me faisais donc pas d'illusions sur le résultat de la blessure ; lui-même de son côté pressentait sa fin prochaine. Cette blessure, il l'avait reçue après le combat de la manière la plus traître.
Comme je l'ai dit, Paulo avait été blessé grièvement sans toutefois
l'avoir été dangereusement. Par compassion, on lui avait laissé un bras libre. Pendant que j'étais occupé à donner des soins à mes chers blessés, il me fit demander par Bidonne de vouloir bien aller le trouver prétextant qu'il avait quelque chose d'important à me communiquer. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps de me rendre auprès de lui pour le moment. Le Canadien lui porta ma réponse, il le supplia de lui donner à boire, ce que celui-ci fit volontiers. Mais Paulo se prétendait trop faible pour pouvoir lever la tête, alors ce brave homme se mit à genoux auprès de lui, lui souleva la tête d'une main tandis que de l'autre il lui présentait de l'eau fraîche mêlée à quelques gouttes d'eau de vie qu'il avait tirées de sa gourde. Tout occupé à cet acte de charité, il ne remarqua pas le mouvement de Paulo. Il avait glissé sa main libre sous lui, avait saisi son poignard et l'avait enfoncé dans la poitrine de son bienfaiteur. Il allait redoubler, mais le Canadien avait eu la force de se mettre hors de ses atteintes. Ce forfait avait été commis en moins de temps que je ne mets à le rapporter.
Baptiste avait tout vu, aussi poussa-t-il un rugissement terrible et saisissant son casse-tête il aurait fendu le crâne du misérable si je ne me fusse trouvé là, pour arrêter son bras. J'eus toutes les peines du monde à le détourner de son projet de tuer immédiatement le lâche assassin. Il ne céda qu'après que je lui eusse expliqué combien plus terrible serait sa punition d'agoniser dans les chaînes d'un cachot, en attendant le jour de son procès ou le moment de son exécution.
Tout en lui parlant ainsi, j'avais retiré le poignard de la blessure et pratiquai une saignée qui arrêta le sang, mais la respiration continua à devenir de plus en plus haletante et difficile. Enfin, lorsque malgré nos soms tout espoir fut perdu et que lui-même m'eut avoué qu'il se sentait mourir et comprenait qu'il n'en avait plus pour longtemps, il nous fit approcher, nous chargea de ses derniers embrassements auprès de sa vieille mère. Il nous fit détacher une ceinture remplie de grosses pièces d'or qu'il nous pria de lui remettre et me recommanda de ne pas l'abandonner dans le cas où elle aurait besoin.
Il me demanda ensuite de faire une prière qu'il récita après moi d'une voix râlante et entrecoupée, fit un acte de contrition et recommanda son âme à Dieu puis, dégageant sa main des miennes, il eut la force de faire le signe de la croix, montra le ciel du doigt et expira.
Le croirait-on, les deux scélérats pendant ce triste spectacle riaient d'un rire satanique ?
Le lendemain, nous le déposâmes dans sa bière. Elle était formée du tronc d'un pin énorme dont l'âge avait tellement creusé le centre que nous pûmes facilement y placer le cadavre. Les restes rendus à la terre, nous dressâmes sur sa tombe un petit mausolée de pierre brute et nous le fîmes surmonter d'une croix de bois. Son nom y fut gravé avec ces trois mots « repose en paix ».
Nous creusâmes aussi une tombe commune à quelque distance de celles du Canadien, aux quatre bandits, les associés et les complices de Paulo. Les misérables avaient conservé jusqu'au moment où la terre les recouvrit leur air de défi et de férocité tel que nous l'avons décrit déjà plus haut.
(à suivre) Dr Ch. de Guise.
1er septembre 1890
(Spécialement écrit pour Le Recueil Littéraire) LE LOUP-GAROU