NOUVELLE
Le jardin n'avait pas changé, c'était toujours le même coin délicieux, à côté du vieux moulin, entre le mur de pierres grises, qui le sépare de la route et le ruisseau, dont le murmure avait tant de fois prolongé ma rêverie.
Je ne l'avais plus revu depuis bientôt dix ans et les événements avaient si fort bouleversé autour de moi les hommes et les choses, que je fus tout étonné de le retrouver toujours la, avec ses mêmes grands lilas, au feuillage luisant et aux épais bouquets de tieurs, qui semblaient me souhaiter la bienvenue par dessus le mur... Je poussai la petite porte basse.
Toujours les mêmes parterres de pensées et de myosotis. Là-bas, à droite, dans la .profondeur ombreuse des lilas, de longues rangées de vieux poiriers, au tronc rugueux : pyramides taillées en vases et en quenouilles ; espaliers eu cordons, le long du mur, tout chargés de leurs admirables fleurs blanches. Dans le fond, derrière le feuillage trop épais des arbres, je me représentais le banc rustique, la table, la fine couche de gravier blanc et le ruisseau, qu'une simple grille de fer sépare du jardin...
Et je me revoyais jeune, heureux, le cœur rempli d'espérance et d'amour, à cette même petite table, sous la tonnelle de clématites, avec le père Mauroy et sa fille, — Mademoiselle Jeanne, — comme on l'appelait au village...
J'y venais régulièrement chaque année passer mes vacances et pour vous faire toute ma confession en un mot, j'étais amoureux de Mademoiselle Jeanne. Que voulez-vous ? Le moyen de résister, à vingt ans, aux plus beaux yeux qu'il soit possible de rêver ? Ce moyen là je ne l'ai jamais trouve et je crois bien que vous n'avez pas été beaucoup plus heureux que moi.
C'est qu'elle était vraiment jolie, avec ses longs cheveux noirs, négligemment abandonnés sur ses épaules, son visage un peu pâle et triste et puis ses yeux, — oh ! ses yeux ! — combien d'insomnies ils m'ont causé !...
Or donc, pour en revenir à notre petit coin de jardin et pour vous conter les souvenirs qu'il me rappela ce jour là, voici l'histoire toute entière.
C'était un des premiers jours de septembre i86... Après le dîner, qui avait été fort gai, à l'occasion de je ne sais plus quel anniversaire, le père Mauroy fit servir le café au jardin, sous la tonnelle de clématites. Il faisait une de ces superbes journées d'automne, encore chaudes, malgré les montagnes qui entourent ce vieux village d'Alsace et y rendent l'hiver extrêmement rigoureux et précoce.
Etait-ce la chaleur ou les fumées de ce petit vin capiteux du terroir?
Toujours est-il que le père Mauroy s'endormit comme un bienheureux et nous laissa, Mademoiselle Jeanne et moi, libres de causer tout à notre aise... Ce que nous avions à nous dire n'était plus un secret ni pour elle ni pour moi : les cœurs se devinent avant que les lèvres ont parlé. Ce que je lui dis, je n'en sais plus trop rien, mon trouble étant aussi grand que le sien, mais je la revois encore là, devant moi, délicieuse dans sa simple robe de coton Pompadour, une rose rouge dans les cheveux noirs.
Je lui avais parlé de mon prochain départ ; de la longue séparation qu'il nous faudrait subir et peut-être plus que jamais je ne reverrais ni le village de..., ni le jardin, ni elle-même... La mer a des dangers et la terre d'Afrique a rapidement raison des constitutions les plus robustes.
Elle avait baissé la tête et ne put que me répondre, entre deux larmes :
— Au moins, Monsieur Frédéric, si vous revoyez jamais la France, promettez-moi de revenir un jour à la maison et au jardin où nous avons été si heureux ! Qui sait, je n'y resterai peut-être pas toujours non plus...
Et voilà comment, après dix années de voyages, j'entrais un jour dans le j ardin, où, comme elle le disait si bien, nous avions été si heureux ensemble...
Mais personne ni là, ni même au moulin. J'arrêtai un enfant qui passait et très-simplement, avec la naïveté et l'ignorance des choses de la vie, il me dit que le père jNlauroy et Mademoiselle Jeanne étaient partis depuis longtemps, depuis bien longtemps... Et comme il vit que je ne comprenais pas bien :
— Ils sont partis depuis la guerre. Monsieur, me dit-il. Le jour même où les Prussiens sont arrivés au village, le père Mauroy et Mademoiselle Jeanne ont quitté le moulin et personne ne les a plus jamais revus. On dit que les Prussiens les ont tués, là-bas, du côté de Mulhouse : un soir dans une auberge, deux soldats avaient mal parlé de Mademoiselle Jeanne et le père Mauroy les a assommés à coups de
bâton
J. B. Chatrian.