MÉTAPHYSIQUES ET MATHÉMATIQUES
Le siècle de Louis XIV sous le rapport de la métaphysique présente des génies illustres dont les sages écrits font autorité, dans toutes les écoles célèbres.
Ce fut au célèbre couvent de Port-Royal que brillèrent le plus grand nombre de ces philosophes ; nous citerons parmi eux Lancelot et Nicole, dont les ouvrages sont très remarquables quoique possédant quelques fausses maximes et le grand Pascal, cet homme incompréhensible qui dès l'âge de 12 ans connaissait et approfondissait déjà d'une manière savante, toutes les sciences humaines, qu'il perfectionna même quatre ans plus tard. Cet aigle dont le vol puissant le faisait planer dans les régions les plus hautes de hi sublimité, est peut-être le plus grand génie que la France ait produit.
Sa vie ne fut qu'une longue suite de souffrances atroces, et il rendit sa belle âme à Dieu en 1662.
Partisan déclaré du jansénisme, il flagella les Jésuites dans ses célèbres Provinciales regardées comme le monument le plus parfait de la langue française. S'il se trompa dans ses Lettres, il ne faut pas pour cela lui en faire un crime, car élevé par des maîtres jansénistes, il suivit leur doctrine, peut-être non par raison, mais par amour p3ur ceux qui avaient eu soin de son enfance.
Lorsque la mort l'emporta, il avait projeté un gigantesque ouvrage, où il voulait détruire un à un tous les arguments erronés de la philosophie humaine par ceux de la philosophie chrétienne. Après sa mort, ses amis rassemblèrent les matériaux épars du travail projeté et en formèrent un livre que nous connaissons tous, les Pensées.
« C'est là, dit Frugère, qu'il possède ce style grand sans exagération, partout rempli d'émotions, vif sans turbulence, personnel sans pédanterie et sans amour-propre, superbe et modeste tout ensemble, qui fut le plus parfait dans le siècle des écrivains parfaits. Sa rhétorique était
dans son âme et son langage était grand et noble, naturellement parce que son âme, encore plus élevée que son esprit portait en elle la noblesse et la grandeur »
Un philosophe, qui sans posséder le génie sublime de Pascal eût plus d'influence et forma une école célèbre qui compta Bossuet parmi ses plus zélés partisans, parut alors ; ce fut Descartes. '•
Ce grand homme, né en 1596, embrassa d'abord la profession des armes, pour obéir aux habitudes de sa famille, une des premières de la Touraine. Après quelques campagnes assez heureuses, René Descartes fatigué de celte vie aventurière, se retira dans une douce retraite ; c'est alors qu'il écrivit ce fameux Discours sur la méthode^ qui opéra dans toute l'Europe une véritable révolution.
Contrairement à tous les principes connus, Descartes, pour prouver l'existence de Dieu et la puissance de la raison humaine, se met à douter de tout. Une seule chose qu'il ne peut nier, c'est sa pensée, car par le fait même qu'il doute, il pense ; de là ce principe beaucoup combattu : « Je pense, donc j'existe. » Avec lui, Descartes cherche à reconstruire l'échafaudage de toutes nos connaissances, pour en arriver aisément à la certitude de l'existence de l'Etre suprême.
« Disciple de la lumière, dit le P. Guénard, Descarteif ne consulta que les idées claires et distinctes, la nature et l'évidence. Par ses méditations profondes, il tira toutes les sciences du chaos, et par un coup de génie plus grand encore, il montra le secours mutuel qu'elles devaient se prêter ; il les enchaîna toutes ensemble, les éleva les unes sur les autres ; et, se plaçant ensuite sur cette hauteur, il marcha avec toutes les forces de l'esprit humain ainsi rassemblées, à la découverte de ces grandes vérités que d'autres plus heureux sont venus enlever après lui, mais en suivant les sentiers de lumière que Descartes avait tracés. »
Cet illustre philosophe possède dans son Discours sur la méthode un style pur et correct, simple et concis ; ses travaux sur la géométrie et l'algèbre l'ont placé à la tête des mathématiciens du XVIIe Siècle.
Il mourut en 1650.
Nicolas Malebranche, admirateur passionné de Descartes, défendit avec un immense succès les doctrines de son maître ; la profondeur de ses idées et la clarté de son style l'ont fait surnommé « le Platon du Christianisme. »
Son chef-d'œuvre est son magnifique traité sur La recherche de la vérité.
Pierre Gassendi fut plus célèbre physicien que philosophe ; néanmoins, ses écrits métaphysiques ont assez de réputation.
Nicole, dans ses Essais de morale, Bossuet, dans son traité de La connaissance de Dieu et de soi-mhne, Arnault, dans son Logique de Port- Royal, font preuve d'une sagesse profonde et d'un jugement sûr. Presque tous ces philosophes célèbres, furent de savanfs mathématiciens ; plusieurs d'entre eux ont publié sur les sciences exactes des traités très importants, que l'on consulte encore de nos jours.
Cassini, en astronomie, Vauban et Riquet, dans le génie civil, Tournefort et Jussieu, dans l'histoire naturelle, Samson, en géographie, furent de véritables génies et augmentèrent de leur gloire celle de la France.
Jean Dominique Cassini, né en 1625, fut père, grand-père et bisaïeul d'illustres astronomes, dont le dernier est mort en 1845.
Célèbre par toute l'Europe, les souverains se plurent à le combler de faveurs ; Louis XIV, qui s'entendait dans le choix d'hommes de génie, le fit venir à Paris pour qu'il y demeurât. L'illustre astronome rendit d'immenses services à la science ; le premier il découvrit les satellites de Saturne et la rotation de Mars et de Jupiter. On lui doit aussi la fondation de l'observatoire de Paris.
Il mourut en 17 12.
La modestie et la douceur de son caractère, sa conduite chrétienne, le firent beaucoup regretter de ses compatriotes. Ses principaux ouvrages sont : Opéra astronomica et des Mémoires très estimés.
Vauban, le plus remarquable mgénieur que la France duXVIIe siècle ait produit, embrassa encore jeune la belle carrière des armes ; il aida beaucoup ses généraux dans différents sièges par l'invention de machines de guerre excessivement puissantes, parmi lesquelles on remarque des batteries à ricochet, des cavaliers de tranchées, etc. Il couvrit la France, alors en guerre avec plusieurs états coalisés de l'Europe, de fortifications nouvelles et dans leurs détails et dans leur apparence, rendant ainsi à sa patrie harcelée de toutes parts un service des plus éclatants et des plus durables. On considère comme son chef-d'œuvre le magnifique port de Dunkerque, qui fut longtemps le cauchemar des ennemis de la France.
Riquet, qui creusa le fameux canal du Languedoc, fut un ingénieur célèbre, mais la mort l'ayant emporté à la fleur de l'âge, il n'eût pas le temps de donner au monde les grandes productions dont son génie devait contenir le germe merveilleux.
Joseph de Jussieu, naturaliste très distingué de ce temps, montra de bonne heure de grandes dispositions pour cette science si belle et si vaste qu'ont illustrée les Buffon et les Linné. Encouragé par plusieurs personnes influentes de la cour, il publia divers traités sur le café, le cachou, les mines de mercure, d'almoden, etc. Il écrivit aussi sur la médecine, science difficile qu'il pratiqua avec le plus grand succès.
Tournefort, que les naturalistes placent au-dessus de de Jussieu fut très recherché à la cour du grand roi.
« Il se sentit botaniste, dit Fontenelle, dès qu'il vit des plantes ». Plein du feu sacré qui anime tout génie, Tournefort travailla sans relâche, parcourut l'Europe et l'Asie en tous sens et, par suite de ces études et de ces voyages, enrichit le sol de la France de productions les plus variées. Nommé, dans la suite professeur de botanique au Jardin des Plantes, il sut remplir sa chaire avec le plus grand honneur.
Ses œuvres les plus remarquables sont Les éléments de botanique et la relation de ses voyages.
Tournefort donne une classification des plantes que les naturalistes ont proclamé bien haut ; on y admire une grande sagesse et une érudition profonde.
• La science géographique eût au XVIIe siècle son plus illustre représentant dans Nicolas Samson. Riche négociant, il parcourut toutes les contrées de la terre, recueillant çà et là des notes sur les mœurs et les
usages de chaque nation, étudiant les différences de climats et de productions. Il eût l'insigne honneur d'enseigner la géographie à Louis
Celui-ci, dans la suite, le combla d'honneurs et l'admit comme un de ses conseillers intimes. Il publia un grand nombre de cartes et un ouvrage célèbre Disquisititmes geographicœ in Pharum.
Comme on le voit, dans ce siècle mémorable, les sciences, comme les arts et les lettres eurent d'illustres adeptes ; certes, les savants d'aujourd'hui surpassent les savants d'alors, mais il faut penser que la science au XVIIe siècle, venait pour ainsi dire de naître et ne pouvait produire, par conséquent, rien de parfait.
Les Vauban, les Tournefort, les Samson, les Cassini ont préparé les voies de la science aux Buffon, aux Laplacc, aux Cuvier, aux Monge, aux Gay-Lussac, aux Lalande.
(à suivre) Paul Durand.
(Spécialement écrit pour Le Recueil Littéraire) CHRONIQUE DE QUINZAINE
L'ÉTÉ touche à sa fin, et l'automne, devançant l'époque régulière de son arrivée, signale déjà sa venue par le mauvais temps qu'il nous apporte. Pendant trois jours une pluie torrentielle n'a pas cessé d'arroser sans miséricorde les promeneurs qui se hasardaient au dehors sans un parapluie ou un paletot imperméable. Les jours, raccourcis et rembrunis, annoncent à l'écolier que bientôt il devra retourner à la classe, et s'asseoir de nouveau sur des bancs qu'il connaît trop déjà. C'est le temps où le commerce se réveille, et où les hommes de bureau recommencent à vaquer plus activement a leurs affaires. Cuique sîium : à chaque saison sa spécialité.
Une grande réaction s'opère dans la presse franco-canadienne. On peut juger des progrès réalisés et rectifier les erreurs commises ou à commettre. La polémique courtoise engagée récemment entre messieurs Tassé et Lusignan. au sujet d'opinions sur la presse émises par ce dernier dans ses Fautes à corriger, n'a pas peu contribué à ce réveil. Il y a tout lieu de croire que sous peu, l'on n'entendra plus parler du (( directoire » ni des « articles éditoriaux », et que les ménagères remplaceront par les « patères » les « stands à chapeaux )> traditionnels. L'opinion de plusieurs médecins compétents est que l'on ne se portera pas plus mal, après ces réformes.
En écrivant les Fautes à corriger, monsieur Alphonse Lusignan a fait une œuvre utile, et il a droit à la reconnaissance de tout bon Canadien. Si les circonstances le permettent, nous donnerons bientôt une plus longue appréciation de cet intéressant opuscule.
Quoi qu'il en soit, on a bien raison de dire qu'il n'est point de roses sans épines !
Bien que les Faxites à corriger aient été l'objet d'une grande admiration, elles ont aussi rencontré des Aristarques. De ce nombre est la rédaction du Canada^ qui persiste à croire que la presse canadienne n'est guère inférieure à celle de la mère-patrie. Sans vouloir mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce, ni déprécier le sol qui nous a vus naître, ne devons-nous pas avouer que jamais les journaux français n'écriraient en majuscules « l'Union Nationale des Fabricants de Cigares du Dominion H, ni parleraient de la u firme » Pichette et Marcou. ou d'un hôtel « ayant une capacité pour loger 200 personnes ». Ce sont des fautes qui nous sont familières, mais que ne commettent pas les journaux d'outre-mer.
Dans l'état où nous sommes, suivons donc les Mentors, de quelque politique qu'ils soient, car, a dit Mme du Lauze : « l'esprit de parti es-t un guide qui égare toujours ceux qu'il conduit. »
Dans mon dernier article se sont glissées deux errata, causés sans doute par ma mauvaise écriture. On voudia bien lire « linceul » au lieu de « linceul 1 », et après « ua format » ajouter « le format », ce qui vaut mieux pour la netteté de la phrase.
Une petiie leçon de français :
Un de nos littéra:eurs, entrant dans un restaurant de Québec, se fait apporter le menu.
Après l'avoir parcouru :
— Garçon, dit-il, veuillez me servir des fautes d'ortographe. Le garçon, surpris :
— Mais nous n'en avons point, monsieur.
— Alors, pourquoi en mettez vous sur votre menu ? dit l'hôte d'un air narquois.
A bon entendeur, salut.
24aoi\tl890. LUDOVIC.
(Spécialemeut écrit pour Ze Eecueil Littéraire) UN MOT NOUVEAU
Ordinairement chaque mot anglais trouve un équivalent dans la langue française. Aussi le progrès de la science nous met dans l'obligation d'inventer des mots nouveaux presque chaque jour, par exemple depuis quelque temps, nous voyons dans les journaux des mots tout à fait nouveaux : Electrocutioti, Eloctrocuter et Electrocuteur. Il est un mot anglais dont je n'ai jamais vu îin mot pour le désigner en français, ce mot anglais, nous l'entendons chaque jour, c'est : Typetariter, qui peut se traduire machine à écrire, soit trois mots pour désigner une nouvelle invention. J'ai essayé de réduire ces trois mots en un seul et voici le résultat que j'ai obtenu. Le mot machine dérive du mot latin : machina, ou du grec : mêchanê. Maintenant le mot écrire dans cette dernière langue QSi graphô (j'écris). Pour former mon nouveau
mot j'assemble ces deux mots et la combinaison donne : Machinégraphe, (du grec, méchané^ machine et graphô^YtQ.x\%) et aussi machinégraphie, 7nachinp.graphier , etc.
Si quelqu'un a déjà trouvé un mot français pour Typewriter et que ce mot convienne mieux que celui que je trouve, qu'il nous l'apprenne afin que nous sachions comment nommer en français cette nouvelle machine, qui est maintenant d'un usage presque général.
J. Alcide Chaussé.
PETITES NOTES
M. Edgar La Selve.. de la Société des Gens de Lettres, voyageur d'études, professeur d'Histoire et de Géographie, officier d'Académie depuis 1880, vient d'être promu, par arrêté du 28 juillet dernier, Officier de r Instruction publique.
Apparemment, l'humanitaire infatigable, qui est l'âme de V Association Universelle, le pubiiciste de haute allure; qui dirige avec une compétence rare La Revue Exotique illustrée, l 'auteur original des Romaiis Exotiques, le poète ardent des Fleurs des Tropiques, le conférencier des Voyages d'études, avait plus d'un titre a cette iraure distinction.
Aussi on s'étonne qu'elle lui soit venue si tardivement. M. Bourgeois, ministre plus clairvoyant et plus équitable que ses prédécesseurs, a su réparer leur oubli et une injustice, qui encourage les gens de vrai mérite et réjouit V Association Lniverselle, ainsi honorée toute entière, dans la personne de son vaillant Délégué général.
Aux amateurs de jeux d'esprit, nous recommandons très fortement les Plaisirs du Foyer, journal illustré, bi-mensuel, organe de « l'Académie des Sphinx et Œdipes des deux mondes », publié sous la direction de M. Henri Issanchou, rue Guy-de-la-Brosse, Paris. Abonnement d'un an • 6 fr. 75 ($1.35).
Nous accusons réception du Canadien, très intéressant journal politique et littéraire, publié à Saint-Paul, Minnesota, par MM. Ledoux et Levasseur. Cette publication, qui vient d'entrer dans sa 14e année d'existence, est entièrement dévoué aux intérêts français du Minnesota et des Etats voisins. Nos félicitations.
PETIT COURRIER
J. T. 0. S., Trois-Rivières : Ai reçu lettre et conteuu. Avez droit à la prime mentiounée sur le couvert. Pour no.s. spécimeus, adressez- vous aux bui'eaux respectifs de ces journaux. — Paul de Quinty, Montréal : Article trop faible. Ne pouvons insérer. — J. U. B., Fernet- Ville : Reçu lettre et contenu. Je me ferai un plaisir de vous renseigner dans un prochain no. Vous envoie les volumes demandés. Merci. — Une lectrice du Recueil : Nous ferons notre possible pour vous satisfaire dans un prochain no. En attendant, merci pour vos bonnes ijaroles. — A nos abonnés : Dans le prochain numéro nous annoncerons une prime nouvelle, consistant en un portrait peint grahdtement par lui artiste de Paris.
HELIKA
MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE
No 26
Il nous fallut passer au delà d'un mois dans les bois pour permettre à nos blessés de se guérir et de reprendre quelques forces avant que de nous mettre en route. Paulo et son digne séide étaient l'objet de notre part d'une extrême surveillance. Quatre à cinq fois, jour et nuit, leurs liens étaient minutieusement examinés et bien nous en prit, car plus d'une fois nous pûmes constater qu'ils faisaient des effort surhumains pour s'en délivrer. Quoique entièrement en notre pouvoir, jamais il ne perdaient une occasion de nous accabler de leurs insultes les plus ignobles, soit que nous leur donnassions à manger ou que nous pansassions leurs plaies.
Enfin l'état des malades devint des plus satisfaisant, les blessures se guérirent comme par enchantement tant le mal avait peu de prise sur ces charpentes granitiques.
Un mois après cette lutte gigantesque, où nous nous étions pris corps cT corps avec de véritables lions pour la force et de vrais tigres pour la férocité, nous décidâmes de nous mettre en route.
Avant que de partir, nous allâmes nous agenouiller sur la tombe de notre malheureux ami, puis nous fîmes nos préparatifs de voyage et nous prîmes le chemin des habitations.
Baptiste ouvrait la marche avec le Normand. Paulo et son complice, liés de manière à ce qu'ils ne pussent s'échapper ni faire aucune de leurs tentatives diaboliques contre nous, formait le centre avec le Gascon, j'étais à l 'arriére-garde.
Nous mîmes six jours avant de pouvoir atteindre le village de Sainte- Anne, la faiblesse des blessés ne nous permettait pas d'avancer plus vite. Enfin lorsque nous débouchâmes du bois, toute la paroisse était accourue pour nous recevoir.
Ils avaient appris notre arrivée par un chasseur que nous avions rencontré et qui avait pris les devants. Les remerciements pleins de gratitude et d'effu.-ion que ces braves gens nous firent sont encore présents à ma mémoire. Leurs yeux se mouillèrent de larmes en attendant le récit de la mort de notre malheureux ami et les circonstances dans lesquelles il avait reçu le coup fatal.
Les victimes des deux monstres les identifièrent parfaitement et ce fut en frémissant qu'elles s'approchèrent d'eux pour les reconnaître. Comment ne pas frissonner, pour des femmes, de se trouver près de ces êtres à figures patibulaires, pleines de défi et d'effronterie, leur adressant des propos cyniques et immondes.
Nous confiâmes nos prisonniers à la garde de cinq hommes robustes et déterminés, puis nous acceptâmes le repas et l'hospitalité qui nous furent donnés par les citoyens.
C'était à qui nous entoureraient de plus de soins et de prévenances.
Nous prîmes une bonne nuit de repos dont le Gascon et le Normand avaient surtout besoin. Nous transportâmes les prisonniers à' bord
de la même barque que j'avais louée pour mon voyage précédent. Ils refusèrent de marcher, il fallut donc les y porter, une fois qu'ils y furent installés, nous fûmes obligés de leur lier de nouveau les jambes pour nous mettre a l'abri de leurs coups de pieds et de les attacher solidement au fond de la barque pour qu'ils ne se jetassent pas à l'eau.
Dans la journée du lendemain, nous les remîmes entre les mains des autorités et ils furent enchaînés dans un même cachot. Lorsque nous prîmes congé d'eux, ils nous accablèrent des plus affreuses malédictions. Nul doute que s'ils eussent pu briser leurs chaînes, ils se fussent précipités sur nous avec une rage infernale pour essayer à nous dévorer à belles dents.
Cependant ce ne fut pas sans émotion que je jetai sur Paulo un dernier regard et lui dit qu'il n'avait plus rien à espérer de la clémence des hommes et qu'il devait se préparer par le repentir à comparaître devant un juge plus redoutable que ceux de la terre. Il me répondit par d'affreux blasphèmes et d'abominables imprécations.
Tels furent ses adieux, je ne devais plus le revoir.
Une fois hors de la prison, je sentis intérieurement un soulagement indicible, ma vie jusqu'alors si tourmentée allait enfin prendre un cours plus calme, plus tranquille.