‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 87 sur 100 · XXII. — DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS · texte numérisé non relu

XXII. — DERNIERS JOURS DE PAULO ET RODINUS

Je suis seul dans la profondeur des bois, la lune envoie quelques rayons faibles qui percent à peine le dôme de feuillage jauni que la brise d'automne éparpille à mes pieds.

Depuis deux mois, me demandai-je, pourquoi cette inquiétude, ce malaise dont je ne puis me débarrasser ? En allant conduire Paulo et son complice à la prison de Québec je n'ai pas voulu aller voir mes soeurs, j'ai résisté au plaisir de revoir mon Adala et sa pauvre vieille mère. Et pourtant, j'aurais été heureux d'embrasser ma chère enfant et de donner une bonne poignée de mains à mes sœurs ainsi qu'à Aglaousse. J'ai cru devoir en faire le sacrifice.

Adala sous leurs soins maternels doit avoir retrouvé une partie de toutes les jouissances qu'elle n'avait pas connues dans les bras de sa mère. Peut-être une piière qu'elle m'eut adressée de revenir auprès d'elle, sa vue, son sourire, m'eussent-ils trouvé assez faible pour accéder à son désir.

En agissant ainsi, j'ai cédé à la raison et au devoir.

Il y a trois jouis, j'étais agenouillé au pied d'une croix que j'ai fait ériger sur les bords du lac à la Truite.

Le temps était sombre et triste, le soleil brillait par intervalles au travers des nuages que le vent faisait entrechoquer dans l'espace. Dans leur chaos, leurs courses désordonnées, il me semblait revoir toutes les mauvaises passions qui m'avaient empêché comme tant d'autres de voir le flambeau religieux qui nous éclaire et que nous n'apercevons que lorsque le mal qui obscurcit notre intelligence, lui laisse un espace pour se montrer.

Il y a trois jours, ai-je dit, je priais avec ferveur au pied de cette croix- et je pleurais. Je pleurais sur un passé dont chaque mauvaise action doit être enregistrée dans le livre de vie, mais je pleurais aussi

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parce que l'aiguille de ma montre marquait onze heures et que demain à cette heure deux grands criminels vont du haut d'un gibet être lancés dans l'éternité. Et dans quel état paraîtront-ils devant le juge suprême ?

La journée s'est passée dans de tristes réflexions. L'âme de Paulo et celle de son complice seront jugées. Mon Dieu, vont-elles trouver grâce auprès de vous et vont-ils dans leurs derniers moments implorer un regard de votre divine miséricorde !

C'est dans cette disposition d'esprit que je me jette sur mon lit de sapin, je me retourne en tous sens, mais plongé dans mes pensées, je ne puis fermer l'œil.

Demain, j'en suis certain, je serai tiré de ma poignante anxiété. Mon brave Baptiste est monté à Québec et doit me donner des nouvelles des derniers instants des malheureux, mais surtout m'apporter une lettre de mon Adala et de mes sœurs. Combien la journée et la nuit vont être longues.

Huit heures P. M. Non, la journée n'a pas été aussi longue que je le craignais. Un chasseur est venu frapper à la porte de ma cabane et m'a demandé l'hospitalité. Je lui ai pressé la main et l'ai attiré au-dedans de mon wigwam. Je l'aurais embrassé, tant la solitude me pesait, car ce frère iaconna venait peupler mon désert. Tout en partageant mon repas, il me raconta son histoire et celle de sa famille.

C'est un malheureux Acadien. 11 habitait le village des Mines. Il y possédait une belle propriété et vivait heureux au milieu des joies du foyer, lorsque la guerre éclata entre l'Angleterre et la France. Il s'était enrôlé volontaire et après dix mois de guerre, quand l'ennemi avait été repoussé et poiirsuivi jusque dans son propre territoire, il était revenu tout joyeux. Hélas ! ses champs avaient été dévastés, sa maison incendiée par les barbares envahisseurs. Sa pauvre femme et ses deux petits enfants avaient péri au milieu des flammes. A peine avait-il pu recueillir parmi les décombres quelques os calcinés de ces êtres chéris. Tel était le résumé de sa narration ; à chaque phrase de cette triste et lamentable épopée, je sentais des pleurs inonder ma figure...

11 est onze heures du soir, le chasseur est. parti. Il est un homme déterminé et fort intelligent ; il jouit d'une grande confiance de la part des autorités, car il est chargé de remettre au gouverneur de Québec d'importants documents. Il a pris la route des bois, c'est la plus courte et la plus sûre.

Cet homme qui se montre si énergique après de tels malheurs, a stimulé mon courage. Il m'a exprimé une profonde gratitude de mon hospitalité et remercié des provisions dont j'ai rempli son havresac. Entre lui et moi, désormais, c'est pour la vie que nous conserverons une réciproque amitié. Son nom est Marquette.

Ma montre marque cinq heures du matin, mon sommeil, contre mon attente, a été assez paisible. Je rêve quelques instants, mais bientôt il me semble entendre des aboiements ; mes chiens répondent. Je m'élance hors de mon lit, le chien de Baptiste vient de faire irruption dans ma hutte.

Mon bon et tendre ami ne saurait être loin avec ses deux braves et

dgvoués compagnons. Ils ont reçu ordre de se rendre tous les trois à Québec pour donner leurs témoignages dans le procès de Paulo et de son complice. Je les ai priés d'attendre jusqu'après l'exécution et de se mettre en rapport avec monsieur Odillon qui doit leur remettre certains papiers pour moi.

Pendant que je m'habille à la hâte, des pas se rapprochent, c'est Baptiste avec le Gascon et le Normand. Je cours à leur rencontre et nous nous embrassons avec effusion. Mes amis sont exténués de fatigue. Heureusement, j'ai préparé pour eux la veille au soir, un copieux repas et j'ai renouvelé le sapin des lits.

Je refuse d'écouter les détails des derniers jours et de l'exécution dont ils ont été témoins, parce que je veux les avoir succmts et bien munitieux.

Chers amis, comment reconnaître leur dévouement ? Ils n'ont pas perdu une seule minute pour que je reçusse au plus vite les lettres dont ils étaient porteurs. Je n'ose leur parler pendant leur repas, tant ils dévorent les aliments avec avidité. Quand leur faim fut un peu apaisée, il me racontèrent qu'ils étaient partis à cinq heures du soir dans un canot et quand leurs bras étaient trop fatigués pour faire glisser le canot sur les ondes, ils ont demandé du secours à leurs jambes et ont pris les chemins des bois. Ils ont devancé de beaucoup le postillon, ils avaient tant hâte de me revoir et de se distraire du spectacle horrible auquel ils avaient assisté.

Mon brave Baptiste en me donnant ces quelques détails feint d'être étouffé par ses bouchées qui, prétend-il, lui font venir les larmes aux yeux, ce qui lui fournit un prétexte de les essuyer. Le Gascon a besoin, paraît-il, d'une eau plus fraîche et prend de là occasion de sortir j pour le Normand, il m'avoue que son excessive fatigue lui fait couler des sueurs qui se répandent sur ses joues. Ces sueurs ne sont pourtant que des larmes.

Nobles cœurs qui pleurent au souvenir de cette triste fin et sur le sort d'hommes qui les auraient massacrés s'ils en avaient trouvé l'occasion.

Je vais leur en épargner le récit, car Baptiste m'a remis deux lettres et un cahier ; l'une est du geôlier, l'autre de monsieur Odillon.

Avant que de partir de Québec, j'avais payé le geôlier libéralement pour qu'il donnât un accès aussi libre que possible au vénérable prêtre que j'ai prié instamment, par une lettre, de se rendre auprès des prisonniers et de veiller au salut de leurs âmes. De Paulo surtout que je n'ai malheureusement que trop contribué à perdre. C'est une légère réparation et un dernier effort que je veux tenter pour le ramener au bien.

Mon bon ami m'a répondu qu'il se mettait de suite en route et qu'il me tiendrait au courant de ce qui se passerait dans la prison jusqu'au jour de l'exécution, suivant le désir que je lui en avais exprimé. En attendant son arrivée, le geôlier s'était engagé à me rendre un compte exact de la conduite et des dispositions des condamnés.

(à suivre) Dr Ch. de Guise.

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