‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 88 sur 100 · LES FUNERAILLES · texte numérisé non relu

LES FUNERAILLES

On enterrait ce matin là, par un clair soleil d'octobre, qui souriait comme une ironie brutale à toutes ces tristesses, la fille unique du riche fermier de la Vallette, à une lieue de chez moi. Elle s'était endormie, à vingt ans, comme une fleur délicate et frêle, que le premier souffle de la vie avait impitoyablement moissonnée. Et Dieu sait cependant si elle était belle, cette petite fleur, modeste et douce, qui faisait, là-bas, dans la grande ferme triste, la joie et la consolation du vieux père...

Et tandis que nous la transportions là-haut, sur la côte de la vieille église, où le sommeil est si tranquille, parmi les grands genêts d'or et les roses sauvages, dont la brise épand tous les parfums, je me demandais pourquoi il faut s'en aller si jeune, au printemps de la vie, lorsque tout sourit et tout enchante...

Je pleurais, comme nous pleurions tous du reste, — longue file de braves gens, en habits de deuil, — dans ce sentier qui monte au cimetière, où le clair soleil d'octobre se jouait à travers les feuilles, tandis qu'un concert d'oiseaux joyeux nous accompagnait de ses trilles gais.

Les toutes vieilles même, celles qui gardent le foyer et dont la marche est chancelante, avaient tenu à accompagner le pieux cortège des funérailles. Elles venaient en tête, avec de grands manteaux noirs, à capuchon, en égrenant des chapelets, de leur voix cassée, qu'on entendait à peine.

Puis derrière elles, en bourgeron bleu et plus d'une larme au coin de l'œil, ces rudes fils de la terre, durs et insensibles comme elle, qui se laissaient aussi aller à la tristesse commune. Il y en avait de tous vieux, à cheveux blancs, repliés en deux sur leur bâton, qui se demandaient sans doute aussi comment il est possible de s'en aller si jeune...

La morte, portée par quatre jeunes filles, habillées de blanc, — ses parentes et ses amies, — disparaissait sous un amoncellement de fleurs et de couronnes. J'avais dégarni pour elle mon grand rosier blanc, celui dont elle emportait une fleur à chaque visite et qui répand un parfum si suave et si doux...

On en avait fait de ces roses une grande couronne, qui embaumait, et la pensée de ce souvenir de chez moi, au premier rêve d'amour qui avait traversé ma vie, me faisait comme un grand adoucissement dans le cœur...

Et nous montions ainsi le sentier du cimetière, et le vieux curé Lhermitte chantait, d'une voix cassée, où s'étranglaient des sanglots, ces tristes, mais consolantes prières des morts.

Puis quand tout fut fini et que la terre se fût refermée sur ce qui venait d'elle, je redescendis, au bras du vieux père qui sanglotait comme un enfant, le sentier tout en fleurs, et par ce clair soleil d'octobre, qui souriait comme une ironie brutale à toutes ces tristesses, je me deman-

dais pourquoi il faut s'en aller ainsi au printemps de la vie, lorsque tout sourit et tout enchante...

Et je ne sais pas lequel de nous deux était le plus malheureux, du père qui venait d'enterrer sa fille, ou de moi, dont le premier rêve d'amour qui avait traversé ma vie, reposait maintenant là-haut, parmi les grands genêts d'or et les roses sauvages...

J. B. Chatrian.

(Spécialement écrit pour Le Recueil Littéraire) ÉTUDE SUR LE XVIIe SIÈCLE DE LOUIS XIV

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