‹ Le Recueil littéraire (volume 2)Chapitre 93 sur 100 · CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE

Monsieur le directeur.

Dans le Monde Illustré, mon très honorable et très honoré confrère J. Alcide Chaussé, compilateur de renom, a accepté mon explication au sujet de mécanigraphe, mais dans le Recueil Littéraire il ose me reprocher de ne pas mettre mon nom. Alors, dit-il, « votre critique aurait eu plus de poids. »

Certes monsieur Chaussé, vous avez un nom qui vous vient de vos parents parceque ceux-ci vous ont précédé dans la vie (!), lorsque vous voulez signer vous ne pouvez faire autrement que de mettre J. A. Chaussé. De même pour moi ! La nature a voulu me faire naître Des Chaussers, je ne puis défaire l'œuvre de Dieu...

Avant de terminer je vais procurer à cet architecte étymologiste le plaisir de lire un nouveau mot, c'est Benjamin Suite qui m'écrit :

« Fréchette (Louis) a déjà donné la traduction suivante de type-writer : clavigraphe. Ce mot dérive de clavis clef et graphe j'écris ».

Si donc monsieur Chaussé veut en faire une collection il a tout l'avantage possible. D'ailleurs je ferai tout en mon pouvoir pour l'aider, car comme je le disais :

C'est un métier bien difficile,

Que celui de faiseur de mots.

Puis . . . dans les champs et dans la ville

Ça n'a jamais rapporté gros.

Merci, monsieur le directeur, pour l'hospitalité dans votre journal et permettez-moi de demeurer Des Chaussers (G.)

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HELIKA

MÉMOIRE D'UN VIEUX MAITRE D'ÉCOLE

No 28

« Je les laisse ; il est onze heures et demi du soir. J'ai le cœur navré de tristesse. Mon Dieu, encore une journée et une partie de la nuit de perdues ! Mes peines, mes supplications ne paraissent avoir d'autres résultats que de redoubler leur rage et leurs imprécations. Peut-être la Providence m'inspirera-t-elle demain de nouveaux moyens pour parvenir au but auquel j'aspire si ardemment. Le seul espoir

âue j'entretienae est de les ramener dans la voie du repentir et d'aoucir leurs derniers jours qui fuient l'un après l'autre avec une incroyable rapidité et qui sont pour moi si pleins d'amertume.

« Dans deux jours leur âme sera devant Dieu et je n'ai encore rien pu obtenir des coupables. Pourtant, je le sais, la justice des hommes sera inexorable, ils n'ont plus de merci à attendre ici-bas. Deux jours seulenient, c'est si peu pour se préparer à paraître devant le redoutable tribunal du Souverain Juge ; devant ce regard inquisiteur qui fait dire au roi prophète dans un saint tremblement : Ante faciem /rigoris ejui quis sustinebit! ! Je vais prier, la prière est un baume divin, peut-être m'inspirera-t-elle de nouvelles idées.

« Sept. rg. Mon cKer frère, je suis entré un peu plus tard dans la cellule ^aujourd'hui. J'ai dès le matin fait demander audience dans les maisons où l'on prie pour le salut de tous. Monseigneur l'évêque de Québec, m'a offert ses services d'une manière spontanée. Il doit aller les visiter pendant que de mon côté j'implorerai les prières des âmes charitables en faveur des malheureux qui vont mourir demain, sur la potence, car pour le condamaé, les jours qui suivent la condamnation sont toujours la veille du supplice.

<( Tous m'ont promis leur concours et j'espère encore les retrouver dans de meilleures dispositions.

<i Je vous écris ces pages de ma chambre et m.aintenant il me semble que ce poids énorme ne pèse p^s sur mes seules épaules. Qn m'a promis pactQUt que des prières seraient offertes a Dieu. Elle seront dites et répétées daris chaque comninauté et par toutes les personnes pieuses.

« Je me trouve dans une disposition d'esprit bien différente des jours précédents. Je m'accuse d'avoir peut-être exprimé des paroles d'aigreur devant ces homiiies qui pourraient être plus malheureux et ignorants que coupables. Je dirige mss pas vers la prison bien décidé à leur en demander pardon. Je pourrais prendre Dieu à témoin, que si je les ai offensés, c'est bien involontairement car je donnerais de grand cœur jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour leur être utile,

<( Je marche d'un pas plus léger, plus alerte car l'espérance a fait renaître mon courage. A peine ai-je franchi les derniers degrés de la prison que je rencontre le saint évoque. Il me tend la main, je la porte à mes lèvres avec respect, mais lui m'embrasse avec tendresse. Je n'ai pas le courage de l'interroger, son serrement de mains m'indique qu'à

lui aussi était départie la part d'amertume comme aux bons autres prêtres qui ont tour à tour, mais en vain, essayé d'obtenir d'eux une parole ou un signe de repentir.

<i Mon Dieu, '^\ pourtant bien prié dans les deux jours qui sont passés, je vais prier encore davantage mais je ne puis continuer d'écrire.

« 19 Sept., II heures P. M.

K Pardonnez à mon écriture, ma main est tremblante et peut-être aurez-vous de la peine à déchiffrer le pauvre griffonnage que je fais. A peine quelques heures vont-elles s'écouler avant que la justice des hommes soit satisfaite et je n'ai pu rien obtenir. La dernière nuit est épouvantable.

<( Quand la réponse à leur demande d'un sursis leur a été apportée, hier soir et que l'expression formelle du sursis leur a été signifiée, jamais scène plus déchirante n'a été vue.

« D'abord, ils ont préludé aux apprêts de leur mort d'iine manière différente, l'un par des chants féroces et sauvages, l'autre par d'exécrables obscénités, puis à minuit sonnant, comme par un accord mutuel, les deux prisonniers se sont tus. Rodinus le complice s'est enveloppé la tête de sa couverture et s'est mis à moduler un chant bizarre mais empreint d'une telle férocité que je ne pouvais m'empêcher de sentir un frisson qui parcourait tout mon être. Paulo au contraire est tombé dans un état d'inertie et d'abattement dont il n'a pas pu être relevé. Le premier a continué son chant étrange jusqu'au moment de l'exécution. Il ne s'y mêlait presque plus d'accents humains. Hélas ! cet homme était plus misérable encore que je ne pensais. Il n'était pas même idolâtre, il était athée.

« Je compris dans son chant qu'il était heureux de rendre à la matière ce que la matière lui avait donné, le désir de jouissances matérielles et trouver les moyens de se les procurer, fussent-ils des plus odieux. Tel avait été le but de toute sa vie.

'( Je cherchai à réveiller chez l'un et l'autre, chez Paulo surtout d'autres sentiments, mais ce fut en vain, ils ne daignèrent seulement pas me répondre. Je les conjurai, je les stîppliai, je leur présentai un crucifix qu'ils outragèrent par leurs crachats comme de nouveaux Judas.

« Enfin Paulo vers lequel je tournai une dernière espérance, me fit peur, je l'avoue. Quand je le secouai de sa torpeur, le malheureux était dans un délire complet, mais un de ces délires qui ne s'exprime pas par d'énergiques transports, mais par des paroles incohérentes, où le cynisme de la pensée le dispute à l'obscénité de la parole.

« Il exprimait dans un odieux langage les plaisirs charnels de son passé, il en parlait avec un horrible ricanement. Parfois aussi un calme se faisait. J'essayai bien des fois à en profiter pour m.e faire entendre. Et alors c'était plus affreux encore. Il sortait de sa tranquillité apparente et voyait le bourreau, disait-il. Il l'apercevait qui attendait â la porte du cachot que l'heure du supplice fut arrivée. Il croyait voir ses gestes d'impatience parce que le moment ne venait pas assez vite. Il décrivait les plis et replis de la corde qui devait l'étrangler et qu'il croyait déjà avoir autour du cou. Il se représentait les vociférations de la foule rendue furieuse par le nombre et l'énormité de ses forfaits. Puis un instant après, il élevait la voix, mais alors sur un ton de suppli-

cation il conjurait cette même fouie d'attendre au moins que la brise imprimât à cette masse inerte, à ce cadavre et à ces membres pantelants un balancement qui les ferait se heurter sur les poteaux du gibet comme en mesure, aux accords des fanfares infernales. ',,

« 5 heures A. M. Rodinus continue sa mélopée inconnue. A quelle divinité adresse-t-il ce chant ? Oh ! si c'était à ce Dieu qu'il affecte de ne pas connaître, au moins conserverais-je une lueur d'espoir sur son avenir, mais non c'est une glorification de ses forfaits. Il les passe en revue dans sa mémoire et regrette de ne pouvoir en savourer les délices plus longtemps.

« lo}^ heures A. M. Rien n'est changé dans l'attitude de Rodinus. Paulo a eu un accès de frénésie épouvantable. Il se croyait poursuivi par ses victimes. Il leur demandait pitié, miséricorde, comme ellesmêmes ont dû le faire lorsqu'ils les outrageait ou les mettait à mort. Ses cheveux se dressaient d'épouvante, il entendait, disait-il, des ricanements d'enfer et les cris de Joie des démons qui le conviaient à leur horrible fête. Il entrevoyait les tortures des damnés, il répétait leurs lamentations et leurs gémissements. Son œil était hagard, il tremblait de tous ses membres. Son grincement de dents augmente encore l'horreur de tous les témoins de cette épouvantable scène. C'est bien là, la peinture que l'Ecriture nous fait de la mort du pécheur impénitent. De?itibus suis /renient et tabescet. Puis il est tombé dans un état de torpeur, il n'est plus qu'une masse inerte.

« Le silence du cachot n'est troablé que par le bruit de sa respiration stertoreuse et par le chant de son compagnon plus strident et plus saccadé. C'est la ronde du jongleur qui évoque les esprits infernaux. Oh ! mon Dieu je n'y puis rien faire !...

« La porte du cachot s'ouvre, c'est le bourreau et ses aides qui entrent suivis des officiers de justice.

« Je me précipite au devant d'eux, je les supplie d'accorder encore dix minutes de répit. Un des officiers tire sa montre et dit en secouant tristement la tête qu'il a déjà différé l'exécution de quelques minutes el qu'il ne peutm'accorder un seul instant. Cet instant comment l'eus sent-ils employé ? Eussent-ils enfin dans ce moment suprême, tourné un regard de repentir et de supplication vers Dieu ? Hélas ! je n'ose plus rien espérer que dans l'immense miséricorde de la divine Providence.

« La seule chose que j'ai pu obtenir a été l'aveu complet que Paulo m'a fait et dont je ne doutais pas, qu'il était avec ses deux complices les meurtriers du malheureux corapignon d'Atteaousse ODur lequel celui-ci avait subi le dernier supplice. Paulo saal avait ourdi cette trams diabolique pour se venger de l'horreur qu'Angeline ressentait pour lui. Les deux autres bandits l'avaient aidé dans l'exécution.

« Pendant qu'on préside aux funèbres apprêts du supplice, je vais de l'un à l'autre, je les exhorte en pleurant à se préparer ci paraître devant Dieu en exprimant dans leur cœur au moins une parole de contrition.

(( Mais Paulo ne m'entend plus, toute vie intellectuelle est éteinte. Son œil est vitreux et fixe. Il n'y a plus que sa respiration ou plutôt un râlement qui vit chez lui. Il ne voit rien, il n'entend rien, il ne peut plus se mouvoir.

« Rodinus détourne ia tête avec dégoût quand je lui présente pour la seconde fois l'image du Dieu crucifié. Il l'aurait même souillé de nouveau par un crachat si je ne me fusse empressé de le retirer.

« Enfin la toilette est terminée, leurs chaînes leur ont été enlevées, ils ont la corde au cou et les mains liées derrière le dos.

(( Le cortège se met en marche. Quatre aides portent Paulo toujours insensible et le déposent sur la trappe fatale, Rodinus l'a précédé. Il a toute la stoïque férocité du sauvage. La tête haute, il jette d'abord un regard de défi sur la foule et regarde avec indifférence le bourreau qui passe l'extrémité de la corde dans le crochet. Il ne veut pas permettre qu'on rabatte le bonnet sur ses yeux comme on vient de le faire à Paulo.

« La foule est à genoux et prie. Moi, la figure prosternée sur le gibet, j'entends le bruit sourd qui m'avertit que la trappe est ouverte, et que deux âmes viennent de paraître devant le tribunal suprême et qu'elles sont jugées ! ! !... Ah ! puissent-ils avoir trouvé miséricorde auprès de Dieu !!!!!!

« Voilà, mon cher frère, les détails aussi exacts que possible, voilà aussi la fin déplorable de ces deux grands coupables. Pourtant, malgré toute l'apparence de l'unitilité de nos prières, redoublons cependant nos instances auprès du Très-Haut. Qui sait !... »

Je ferme en frissonnant ce journal, il m'échappe des mains. J'essuie les sueurs glacées qui mondent mon front.

J'oublie l'univers entier et me transporte en esprit dans ce monde invisible et inconnu dont ces deux hommes ont franchi la barrière. Ma pensée se noie dans l'horreur du sort qui vraisemblablement les y attendait.

Je ne sais combien d'heures j'ai passé dans ces pénibles réflexions mais tout à coup mes idées prennent un autre cours. Une figure angélique vient faire contraste avec les leurs que je crois entrevoir parmi celles des démons. Cette figure est celle d'Angeline, de la mère d'Adala. Il me semble entendre cette voix qui n'avait plus rien de terrestre à me dire, au moment où son âme allait s'envoler vers le ciel et après la confession que je lui avait faite : « Père viens m'embrasser. Je te confie mon enfant, mon Adala. »

Ce dernier nom a un efi'et magique. Il m'éveille comme d'un affreux cauchemar et la chère petite lettre d'Adala est là devant moi qui semble me sourire et m 'inviter à l'ouvrir.

Je la saisis avec émotion, je la tourne et retourne en tout sens avant que d'en faire sauter le cachet. J'embrasse ce papier que sa main a touché. Il faut que j'attende quelques instants avant que de pouvoir distinguer l'écriture, tant les larmes obscurcissent mes yeux.

« Mon bon et cher grand papa, me dit-elle, voilà plus de quatre mois que je ne t'ai vu et pourtant je n'ai pas passé un seul instant sans penser à toi. Je me suis bien ennuyée et je m'ennuie encore beaucoup de ne pouvoir plus m'asseoir sur tes genoux et t 'embrasser.

« Je n'ai pas non plus oublié toutes les belles histoires que tu me racontais. Il y en avait de tristes si tu t'en souviens qui me faisaient pleurer, mais quand tu me voyais toute en larmes, tu m'en disais de si drôles que j'en ris encore rien qu'à y penser.

{la fin au prochain numéro) Dr Ch. de Guise.

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