UN DRAME EN
[Pour "Le Recueil Littéraire."]
Montréal — surnommée l'orgueilleuse métropole du Canada — était devenue dés le commencement des troubles de 1837-38, un des principaux foyers de l'insurrection. Plusieurs de ses orateurs parcouraient les campagnes, iaisaient des assemblées un peu partout, et cherchaient à soulever le j)eaple. Ils excitaient les cultivateurs à résister aux menées tyranniq.ies drs représen.ants de lafière Albion.
Du matin au soir, et du soir au matin, on voyait dans les divers quartiers de la ville, des groupes de Montréalais discutant politique, devisant sur les actions de Papineau, de Nelson et des autres chefs patriotes.
Au nombre des plus chaiids partisans, se distinguaient monsieur Boriau, ou plutôt le père Boriau, comme on l'appelait d'habitude. Agé de cinquante ans environ, petit de taille, vif, alerte, ayant une bonne instruction, il possédait un de ces caractères qui demeurent toujours jeunes en depit des ans. Aussi s'était-il lancé dans le mouvement révolutionnaire avec une ardeur juvénile.
Le père Boriau était vei.f. Marié dés le début de sa majorité avec une femme qu'il adorait, il avait eu le chagrin de perdre successivement trois enfant-, trois amours d'enfant, et après une dizaine d'années de mariage, son épouse était morte en donnant le jour à une fille qui ressemblait a sa mère, trait pour trait.
Cependant, monsieur Boriau ne s'était pas laissé abattre par la dou- Lur, et 11 avait é.evé avec un soin tout paracaiier, celle qui lui rappelait la compagne de ses joies et de ses peines.
Mademoiselle Ernestine Boriau était à cette époque, une adorable b.onae de vingt ans et tous ceux qui lavait approciiée, la diraient une des piu^ gentilles demoiselles de la bonne société de Montréal.
Son père se trouvait à la tête d'une jolie fortune, et, il n'avait rien épargne pour en faire ce qu'on appelait alors : une fille accomplie. Bas n est besoin de dire que les prétendants étaient nombreux.
Parmi ccs derniers, celui qu'elle préférait, était un employé du ministère, Raoul Mora.id, jeune homme de beaucoup de talents. Il avait uae figure sympathique q li plaisait, et sa cjnversation était attrayante, car ses connaissances é aient variées. Enfin, il avait pour seul tort aux yeux du père de ne pas partager ses idées. Autant l'un était patriote, autant ra..tre était bureaucrate.
Mais, Raoul s'était montré toujours si aimable, si gai, si empressé a qjrés d'Ernestine qu'elle l'autorisa un jour, à dv;mander sa main à son peie.
Le lendemain, Morand alla voir le père Boriau, et lui fit sa deman- ^ic. Quand il eut fini de par er, le vieux patriote le regarda un instant, puH froidement, il répondit en appuyant sur chaque mot :
— Votre demande m'honore beaucoup, monsieur Morand, mais je me vois forcé, à mon grand regret, de la décliner.
— Pourquoi donc, demanda Raoul, que craignez-vous ? Que votre fille soit malheureuse ? C'est impossible, je Taim.* trop, et elle aussi m ainii. C est avec son assentimjnt, que je fais c^tte déaiarche. D'ailleurs vous ne pouvez séparer deux cœars que Dieu a probablement unis.
— Vous croyez me héchir par vos belles paroles ? J'ai dit et je le répète, ma fille n'épousera jamais un homme, qui s'est fait le valet de nos oppresseurs, elle ne s'uniera \)as à un membre du Doric club... à un bureaucrate !
Morand était atterré ! Quoi, parcequ'il ne suivait pas le même chemin politique, monsieur Boriau refusait de consentir à son mariage ? C'était absurde, c'était du fanaiisme ! El un sentiment de haine le poussait à bondir sur cet homme, qu'il incprisait, qu'il haïssait maintenant, à lui arracher, par la menacv-, ce '' oui " qui mettait obstacle a ses projets pour l'avenir. Il se contint néanmonis, et d'une voix sourde, il ajouta •
— Monsieur, vous êtes injuste I Paiceque je ne pense pas comme vous, faut-il pour cela que vous l)risiez l'avenir de deux personnes... Vous n'avez donc pas de cœur?... Songez monsieur, que de vous seul, dépend le bonheur de votre fi lie...
— Cessez, vous dis-je, interromjjit le père Jîoriau tout tremblant de colère, cette discussion a déjà trop dure. Je ne reviendrai jamais sur ma parole... Par conséquent, vous êtes libre de partir.
— Soit, dit Raoul en se levant, brisons là, ii ne me p'ait pas de me trainer à vos genoux ; je me retire donc, mais nous nous reverrons.
Resté seul, monsieur Boriau fit appeler sa fille, lui raconta l'entrevue et lui signifia qu'elle eut a oublier et indigne jeune homme. "J'essaierai, mon père," balbutia Ernestine qui s'enferma dans sa petite chambre, où, elle donna un libre cours à ses larmeb.
Deux semaines se sont écoulées depuis les événements racontés plus haut. Nous sommes au 6 novembre 1837. '^'"^ excitation intense régne par toute la ville de Montréal ; on craint des troubles. les boutiquiejs se hâtent de mettre les contrevents et de verrouiller les portes. Ils ont agi prudemment, car ce fut durant ce jour (i) qu'eut lieu l'échauffourée entre le "Doric Club" et les "Fils de la Liberté."
Morand et Boriau s'y rencontrèrent... Deux secondes après ce dernier tombait lourdement sur le sol, frappé à la tête d'un coup de bâton. Des patriotes le relevèrent et il fut conduit a sa résidence. La blessure qu'il avait reçu était mortelle et le brave homme expira dans la nuit, en prononçant ces mots : "je pardonne a mon assassin... je pardonne... à Raoul... Morand."
Sa fille seule l'entendit.
A quelque temps de là, Morand se présenta chez mademoiselle Bo-
[i] F. X. Garneau dit qu'ils en vinrent aux mains le 7 novembre, mais 1/. O. David fixe la date au 6.
riau. Il voulut engager la conversation, mais aux premiers mots, elle l'arrêta.
— Monsieur Morand, dès que je vous ai vu, je vous ai aimé et j'espérais pouvoir liechir mon père en votre faveur. Dieu aidant, j'aurais réussi p:uL-être, mais la tombe qui vient d'être creusée, nous sépare pour toujours. Je vous avais cru, celui que la Providence me destinait, je me suis trompée ; car comment croire que Dieu juste et bon, voudrait que ... je fusse l'épouse du meurtrier de mon père !
La jeune iîlle éclata en sanglots.
Les derniers mots avaient fait tressaillir le jeune homme et une pâleur mortelle envahie sa figure. D'une voix saccadée, tremblante, il put dire :
— Comment, chère Ernestine, vous pourriez croire ?
— Assez monsieur. Je n'aurais eu que des doutes, qu'ils auraient été confit mes par votre contenance. Allez ! ne souillez pas plus longtemps cette maison. Entre nous maintenant rien de commun. Vous ne n.e verrez p.u.-> en ce monde, et d'un geste impérieux elle lui indiqua la porte.
Qu'elle était belle en ce moment ! Le peintre qui aurait pu saisir la pose, l'expression eue fait un chef-d'œuvre.
Moraiid restait Li, humble, soumis. Il admirait involontairement cette jeune fille que la douleur rendait sublime. Il chercha dans ses yeux une lueur d'espérance, mais rien. Le pauvre homme sortit lentement, sans prononcer une parole, foudroyé par le regard de celle qu'il avait aimé plus que sa vie, plus que tout au monde.
Découragé, presque fou, il fit une action de lâche, il se suicida.
Ernestine en app.enant ce nouveau malheur s'évanouit. Elle reprit bientôt ses sens, mais a l'etonnement des personnes qui l'assistaient la jeune fille ne versa pas une larme. Sa douleur était si grande qu'elle ne pouvait pleurer.
Mademoiselle Boriau voulut se sacrifier à Dieu, et souffrir dans le silence. Elle abandonna ses biens et se fit religieuse. Sa santé déjà ébranlée ne put supporter le régime ascétique et le dernier personnage de ce drame disparut de la scène du monde.
La servante du Seigneur dort maintenant son dernier sommeil, sous la chapelle où le Très-Haut avait écouté ses prières et ses plaintes, et qu'il avait exaucé en la retirant de cette vallée de larmes.
Edouard Massiac.