MAI
EN CAUSANT
Il manque à la plupart des Franco-Canadiens, à la masse du peul)le, cel orgueil du passé, cette foi en soi-même qui fait qu'on se croit au moins, l'égal d'une autre race ; qu'on ne se laisse pas dominer et reléguer au second plan par nos conquérants, par certains étrangers audacieux.
Ce sentiment d'infériorité rend le Canadien-Français trop timide, et lui fait accepter sa position sans murmurer, comme si Dieu avait frappé notre nation d'incapacité. Cependant il n'est pas un d'entre nous qui n'ait senti couler dans ses veines un sang aussi pur, aussi généreux, (|ue celui de ces étrangers.
Laissez moi vous dire avant de continuer, (jui j'entends par ff.v étrangers :
Primo, ces Can^idiens-Anglais, qui — les trois-quarts — nous regardent presque comme des bêtes de sommes, des machines, des esclaves, bons tout au plus pour les travaux manuels ; secondo, ces Anglais, — pur sang — qui appartiennent à la race supérieure, et nous traitent en peuple conquis, auquel ils sont prêts à crier: Wv. ViCTis, si nous voulons protester ; tertio, ces quelques français, — des aventuriers — qui nous viennent visiter, et nous considèrent avec dédain, avec hauLeur, parceque nous sommes encore un peuple religieux, catholique : qui abusent de nous parceque nous avons conserver le culte de notre mère patrie, la " France. '
Qu'on me permette de faire remarquer que je ne parle pas de toules Français demeurant en ce pays, Dieu m'en garde ! car ceux dont je parle forment heureusement la minorité, et leurs comi»atriotes plus intelligents ne sympathisent pas avec eux, loin de là.
Canadiens ! notre histoire est la pour attester que si nous sommes un peuple léger, frivole peut-être, nous sommes aussi, un peuple brave et magnanime, tout aussi apte aux sciences, aux arts, au com.nerce, à l'industrie que ces longs discoureurs, ces aventuriers, ces poseurs dont le seul mérite consiste à faire des phrases ronflantes ou insolentes.
Un des moyens pour réagir contre cet état de chose est celui proposé en 1884 par monsieur J. Royal devant qui je m'efface bien humblement : " Faisons comme l'Italie ; dit-il, faisons comme la Prusse davant 1870: frappons l'esprit de l'enfant. Que tous les livres d'école : lecture, géographie, histoire, soient remplis de l'exaltation de notre race. "
Alors la génération future ayant foi en elle-même, confiante dans le passé et dans l'avenir, pourra lutter avec toute son énergie et rem- })orter la victoire.
Pour terminer, laissez moi vous donner lecture d'une lettre bien charmante (pour le rédacteur du Recueil) que j'ai reçue durant le cours du mois dernier. Elle est un peu flatteuse peut-être (!) mais enfin, dans ce monde, bien peu sont insensibles aux flatteries, même les dames. Or il m'arrive si peu souvent de recevoir des compliments que je m'empresse de vous en donner lecture, non sans demander auparavant à l'auteur, de ne pas m'en vouloir, si je livre au public les lignes bienveillantes qu'il m'a adressées :
Monsieur le Rédacteur,
" C'est avec plaisir que je vois votre intéressant Recueil " Littéraire avancer dans la voie du progrès. Le nouveau format que " vous lui avez donné est des plus convenables, surtout pour les bibli- •• ophiles. Vos articles sont très amusants, très instructifs, et propres à ■ continuer ce bon mouvement vers la litiérature qui se propage chez " notre peuple canadien-français, grâce à l'initiative de notre jeunesse " entreprenante, et au travail incessant de tous nos littérateurs.
" Continuez, monsieur le rédacteur, à bien choisir vos articles et " le Recueil Littéraire ne pourra que prospérer et être bientôt l'égal " de nos journaux de ce genre qui sont hélas en trop petit nombre.
" C'est aussi avec satisfaction que je joins à cette petite apprécia- " tion mon abonnement que je trouve trop minime pour la valeur de " votre publication.
Recevez, etc., etc,
Raoul T
Un reste de pudeur m'a empêché de donner le nom de l'auteur en entier ; car c'était exposer sa vie inutilement. Songez donc, si mes ennemis connaissaient cet abonné assez audacieux pour complimenter un journaliste ; quel serait son sort ?
Rien que d'y penser j'en frissonne. Brrrrr...
E. Z j\L\SSICOlTK.