‹ Le Recueil littéraireChapitre 27 sur 82 · CHAPITRE PREMIER ET DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER ET DERNIER

Où le lecteur va s'apercevoir sans difficulté aucune, que cette nouvelle est à toute vapeur et que son titre est plus original qu'elle-minie.

■ — Tu dis vrai ?

— Certes ! Je n'aime aucune femme.

— Mais tu en aimeras.

— Jamais.

Ce "jamais" fut dit avec tant de certitude, que l'autre en resta tout-à-fait étonné.

Cette certitude appartenait à Edouard Mirât, cet étonnement à Jean L'Espérou.

Il n'\' avait pas bien loin d'une demi-heure qu'ils discutaient sur l'amour, ce sujet qui a pris naissance en Paradis, et qui s'éteindra à la consommation des siècies.

Le dialogue ci-dessus venait de clore leur discussion, commencée et terminée dans ia grand'salle du Ciub " Le Trappeur. "

Comme djns chaqae roman, nouvelle ou récit, il est de mode, d'usage, de rigueur même, de portraiturer les principaux personnages, nous peignons les nôtres. Edouard avait vingt-et-un ans, était le vrai type du bohème viveur, du bolvème à la Marger. Il avait un goût trè? prononcé pour les lettres, et jurait à chaque instant d'accoucher d'un volume contenant une matière si extraox'dinaire que tous les écrivains et les bibliophiles en seraient remués, bouleversés. Pour se donner de l'importance aup.-és de son futur éditeur, il se taillait la barbe à la Bonnetain, et les moustaches pareilles, vous savez, de cette coupe qui grise les grisettes. Assez joli garçon, il plaisait à maintes jeunes Montréalaises, et quand l'une d'elles lui déclarait sa passion, invariablement, il répondait :

— Peiné, mademoiselle, peiné... mais je n'aime pas les femmes.

C'était grotesque, ridicule, bêle cette réponse, mais enhn c'était comme ça.

Tout le contraire était Jean L'Kspérou, c'est-à-dire, rangé, presqu'imberbe et plein de sympathie pour l'autre sexe. Résidant à Québec, un second Tarascon, ce n'est pas peu dire paarquoi il s'enflammait pour les femmes.

L'histoire d'hier, les dires d'aujourd'hui, aflîrment sans contradiction que les Québecquois sont gens remplis d'une chaleur constante pour leurs sœurs. Mcilgré que tous les soirs, vers les dix heures, dans les rues, ils chantent à tue-tête :

Les femmes, les femmes, il n'y a que ça. ils trouvent le nombre trop petit.

Le carnaval avait soulagé Québec en attirant Jean L'Espérou dans nos murs.

— Ah ! s'ecna loiit -à-coup Edouard, j'ai une idée magnifique.

— Fais la savoir vite, dit Jean.

— Eh bien, si nous alhons prendre nos ébcils sur la glissoire " T\\- ([ue Bleue " ?

— Elle est excellente ?

— La glissoire ?

— Non ! ton idée... Mais...

— Mais ?...

— 11 y a des femmes là.

— Eh bien, qu'est-ce que cela me fiche ?

— Cela peut te taire manquer à ton serment.

— Allons donc ! N"ai-je pas coutume de rencaïut-r (.le?, icu!;;r-'-. Là, comme ailleurs, elles ne peuvent me vaincre.

— Si ! Car sur une glissoire, elles sont plus tentantes. Quand on les voient couchées sur des traînes sauvages, nos cœurs tressaillent, remuent, bondissent et s'envolent... Et tu peux être un de ceux là.

— Oh la ! la ! tu me prends donc pour un pareil à toi ?

■ — Je te prends pour ce que tu est ; un être pétri de la même pâte (jue nous tous, un être obéissant à ce qui commande.

Une heure après, tous deux fendaient le vent sur la montagne russe. Il était alors neuf heures. Vers la demie après cette heure, (sans calembourg, s. V. p.) le plus beau minois de fillette apparut sur le haut de la glissoire. Jean l'aperçut et n'en soufiia mot à son ami, se contentant (l'examiner sa figure. Il la connaissait cette fille. C'était une Québeccpioise jolie comme pas une. Elle avait des yeux à faire rêver, une bouche à désirer, une taille à faire loucher. Son nom : Eveline Dubucque. .Son âge : 17 ans.

Nombre de cœurs s'étaient fondus auprès d'elle ; pourquoi pas celui d'Edouard n'imitevait-il pas les autres ? C'est ce que pensait Jean. En voulant prendre une glissade, la traine d'Ed(.'uard accrocha celle d'Eveline. Le jeune homme s'empressa d'aider à relever la fillette qui était tombée sans se faire mal et qui riait aux éclats de son accident.

A la vue de cette merveille, il tressaillit comme sous un choc électrique. Et là^ à son coté gauche, quelquecho.-a se mit a jouer une marche accélérée. Bonne augure, pensa Jean en regardant son ami.

— Allons, dit-il, cette glissade est manquée, recommençons ?

— Non pas, j'en suis lassé... Je préfère regarder.

Ils allèrent se placer sur un banc, JLoul p. es de l'endroit ou Eveline devait commencer sa descente. Tout-a-coup, Edouard s écria :

— Ah ! il y a un li(-rnnic avec elle.

— Tu dis ?

— Rien... rien...

— Pour certain, ça y est,.. Le voilà déjà jaloux, se dit L'Espérou,

Eh oui, cet espèce de misanthrope, ce sceptique en amour était vaincu. Dans l'espace d'une minute, d'une seconde, son cœur s'était embrasé. C'est curieux ram:5ur n'esi-ce pas ?

Dii-e que plusieurs peuvent passer quarante ans sans en avoir, et que d'autres avec le temps d'une pjnsée en ont pjur la vie. Eveline continuait son jeu, toujours poursuivie i^ar les yeux dcjà pleins de fiammes d'Edouard. Il était In, sur ce banc, l'épiant cette enfant, jaloux des

sourires adressés au conducteur de sa traîne. On aurait juré un mari surveillant sa femme. Soudain, il jeta un cri, et s'élança vers la côte. Qu'est-ce qu'il voulait donc? Simplement ramasser une claque perdue par la jeune fille.

Quand il revint auprès de son ami :

— N'en dis pas un mot.

— Mais que veux-tu faire de cela ?

— Je ne sais, répondit-il distraitement.

Aussitôt remontée, Eveline chercha sa claque, interrogeant. Elle vit les deux jeunes gens et s'avançant vers eux :

— Messieurs, n'auriez vous pas vu ma... Elle s'interrompit en voyant Jean.

— Quoi, vous ici, dit-elle avec un sourire qui bouleversa Edouard ])Ourtant si fort.

Il y eu étreinte de mains, de ces " shake hands " importés par les sujets de l'Albion, et adoptés, et pratiqués par nos canadiennes.

Edouard fut présenté. Gêné, troublé, il commença une conversation banale, décousue, sans aucune portée, une conversation de personnes naturellement amoureuses.

En bas de la côte, les flambeaux plantés le long de la glissoire, s'éteignirent un à un. Cela voulait dire : on ferme. Il fallut donc s'en aller. L'Espérou, au moment où l'on se dirigeait vers la sortie, s'approcha d'Edouard •

— Donne lui sa claque.

— Non ! mille fois non I Je la garde.

Et allant à la jeune fille :

• — Mademoiselle, voulez vous me laisser vous conduire en voiture ?

Elle accepta. Est-ce qu'il est permis, quand on perd sa claque, de refuser un tel offre ? Au moment où il hélait un fiacre, un homme subitement parut et prit le bras de la jeune fille. Edouard eut des yeux mauvais. La jeune fille s'aperçut de la chose, et se tournant vers Edouard.

— C'est mon cousin... Il glissait avec moi tout-à-l'heure.

Ah ! comme il se sentit soulagé par cet aveu... Il avait cru (]ue...

La voiture les amena à l'hôtel Richelieu, où se retirait Eveline. Au milieu d'une troupe d'acteurs revenant du Théâtre Royal, ils traversèrent le corridor et entrèrent dans le grand salon en même temps cjne maints notables citoyens de la ville, s'étant assemblés pour former un bureau pour la candidature d'un échevin, en sortaient.

Quelque temps après, les deux amis s'en furent. Au coin de la rue lîerri et Dorchester, Jean avant de laisser son ami, l'interrogea.

— Eh bien, dit-il, tu l'aimes ?

—Oui !

— Et ton serment?

— J'étais un imbécile, liu fou en le tenant.

— Quand lui déclareras-tu ta flamme ?

— Bientôt.

Pas plus longtemps que le lendemain fut ce " bientôt. " A une visite faite à la jeune fille, pendant que Jean allait au buffet de l'hutel avec le cousin Chailloux, Edouard, n'y tenant plus, tomba aux gcmnix de son adorée, et

Et c'est ainsi que Jean le trouva.

Maintenant, faisons un grand pas. Soumettons que nous franchissons une année, que nous sommes en 1890.

Voilà tantôt trois mois que le mariage a eu lieu.

Si par hasard vous entrez dans une certaine maison de la rue Saint Hubert, près de la rue Ontario, vous verrez dans la pièce du fond, au rez-de-chaussée, une mignonne claque exposée sur une étagère.

Si vous êtes curieux, demandez à M. Edouard Mirât pourquoi il expose cette claque de femme ? C'est une claque de femme, car elle est trop petite pour ne pas l'être.

Il vous répondra :

— C'est pour montrer que souvent, une chose banale peut nous procurer du bonheur...

Si vous demandez des explications, il ajoutera :

— Grâce à cette claque, je possède la femme la plus charmante, la l)liis gentille, la plus agréable, la plus jolie... la plus

A ce moment, arrêtez le. Le vocabulaire des adjectifs va s'épuiser... Cl il peut faire des barbarismes.

\'araixe.

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